Longtemps affilié à la "nouvelle scène française", Pascal Bouaziz pour les intimes, n'a pourtant depuis jamais cessé de s'en éloigner, comme en témoigne son cinquième disque éponyme "Mendelson", triple et trippant. Les âmes insensibles aux longs flows ténébreux doivent rebrousser chemin. Et quant aux ex-fans de Dominique A en colère, cette interview est pour eux. C'est le moment ou jamais d'essayer de vous faire (re)dépuceler du rock.

IMG_7808J’ai rencontré Mendelson sur le parvis d’un théâtre à Boulogne Billancourt, son lieu de travail. Je l’avais déjà croisé sur la scène de L’Olympic café. Ce fut pour moi un orgasme musical sans précédent (malheureusement). Il faut imaginer un concert entre la transe rock et la marche funèbre. On a envie de pleurer sur le sort des personnages gris, ternes, bouffés par l’ennui et leur prêt immobilier dans un pavillon de banlieue. On ne se laisse pourtant jamais abattre comme ces êtres en fin de course. C’est que le rock, auquel Pascal Bouaziz a su rester fidèle, transfigure sa prose maladive et son phrasé pachydermique. Si à son style vous êtes devenus addicts, je vous recommande de jeter un coup d’oeil à sa chronique hebdomadaire publiée ici même. Depuis deux ans déjà, il défend sur scène son dernier album “Mendelson”, le cinquième et certainement le plus noir de tous. S’il est vrai que certains de ses titres ne sont pas à conseiller en cas de dépression ou à des enfants de moins de 40 ans d’âge, “Mendelson” est bel et bien une œuvre tout à fait puissante. Héritier d’une époque, celle du label Lithium qui a permis la naissance de la ”Nouvelle scène française” vendue partout, Pascal Bouaziz a su rester fidèle à ses premiers partis pris. Ses choix artistiques actuels sont en continuité avec son entrée “expérimentale” dans la musique, et son absence de compromis en fait sans doute un des derniers artistes véritablement underground de sa génération.

C’est qui, Mendelson (avec qui travaillez-vous en ce moment) ?

Mendelson c’est, au moins pour ceux qui jouent sur le dernier album : Sylvain Joasson et Jean-Michel Pirès (batterie), Charlie. O (claviers), Pierre-Yves Louis (guitare) et moi-même. Au cours des années, beaucoup de gens sont passés et d’autres sont revenus. Un des musiciens avec qui on joue régulièrement depuis des années, c’est Quentin Rollet (le saxophoniste).

Avez-vous écrit ce dernier album à partir d’impro live (comme le précédent “Personne Ne Le Fera Pour Nous”) ?

Non, on a changé de méthode de travail pour ne pas se répéter. La dernière fois, c’était des improvisations qu’on avait remontées et assemblées. Avec ce disque, il y a eu une première phase de travail avec Pierre-Yves. On est partis avec deux guitares et une boîte à rythme dont on ne savait pas très bien se servir d’ailleurs. On a fait des croquis de chansons, que, dans un deuxième temps, on a présentés au groupe. Tous ensemble, on a enregistré en live autour des croquis.

C’est intéressant ce terme de croquis. Ça fait penser à une ébauche…

C’est exactement ça. C’était quelques pistes d’idées avec une voix témoin. Le croquis qui avait servi de base a fini par être enlevé.

Il y a quand même une part d’impro donc…

Les Heures, on ne l’a jouée qu’une seule fois par exemple. Il y a une part d’improvisation donc, même si c’est un concept hyper compliqué à expliquer. Un jour j’arriverai à faire ce que faisait Fela (Fela Kuti, fondateur de l’afrobeat et homme politique nigérien). Lui il faisait l’inverse de tout le monde : il jouait ses chansons sur scène jusqu’à ce qu’elles soient bien. Il les enregistrait et, une fois qu’elles étaient sur le disque, il ne les rejouait plus jamais.

Vous dites faire de la chanson plutôt que de la littérature, en réponse aux personnes qui disent que vos textes ressemblent à des nouvelles. Vous pouvez nous en dire plus ?

Il y a des gens qui font ce qu’on appelle de la ‘’chanson littéraire’’, ou de la ‘’poésie en chanson’’, et c’est toujours particulièrement navrant. Je ne veux pas en dire du mal mais, enfin, on voit très bien le genre de poète, la main sur le piano, et qui fait de grandes déclarations à la Léo Ferré, en mal digéré. Ce que j’essaie de faire c’est vraiment de la chanson, dans le sens où je ne pense pas qu’on puisse lire un texte de Mendelson indépendamment de la musique et se dire ‘’ah tiens ça pourrait être un poème’’, même s’il y a des parentés avec la nouvelle ou des manières de raconter qui sont inspirées des raccourcis, des ellipses. Ce n’est pas de la chanson à la Michel Fugain ou à la Michel Delpech mais je ne fais pas non plus du talk over sur une nouvelle de Raymond Carver. Ce ne sont pas juste des textes posés sur de la musique, il s’agit vraiment d’écriture de chansons. L’idée c’est de pousser le truc, de faire évoluer le rock ou la chanson française. J’aimerais bien un jour écrire autre chose mais ça ne pourra pas être confondu avec ça.

À l’Olympic café, vous avez en blaguant déclaré que vous n’alliez chanter que des ‘’singles’’ de votre répertoire, or chez vous le format ‘’single’’ c’est au minimum deux fois le standard radiophonique. Pourquoi cette passion du format long ?

Ce n’est pas une revendication ou une volonté particulière. C’est juste une façon de dire qu’une chanson ce n’est pas forcément 3 minutes. Il n’y a plus de 45 tours maintenant. C’est comme si les gens en peinture se limitaient à faire des trucs en fonction de la taille des feuilles de papier. Si la chanson demande à être plus longue, 9 minutes, ou une heure, pourquoi pas. Ou à l’inverse, 30 secondes ou 20 secondes comme les Residents ou Guillaume de Rinchy (Le Chevalier de Rinchy). Je l’ai vu en live, au bout d’un moment les gens s’énervent.

Ça les frustre ?

Totalement. Je me souviens d’un concert à Mécanique Ondulatoire il y a quelques années. Les gens se mettaient en colère. Pourquoi long donc ? Ben pourquoi pas.

Bonne réponse. Je vous range plutôt dans le rock, aux côtés des Pink Floyd ou Patti Smith. Pourquoi avoir choisi le rock et y être resté ?

C’est ce que j’aime. Au début, je voulais faire “Fun house” avec un texte de Léonard Cohen. L’intensité des Stooges avec du texte, c’était ça l’espérance de départ. J’aime énormément la chanson française mais ça m’ennuie aussi beaucoup. Il y a quelque chose dans l’intensité de la musique rock dont je ne me lasse pas encore. Surtout maintenant que la chanson française c’est mort, mort, mort. Il faut essayer de la faire respirer, de lui insuffler un petit peu de vie. Mon idée c’est d’assembler tout ce que j’aime c’est-à-dire la littérature, l’écriture en français, le rock , les guitares, la musique forte, la musique dissonante, mais aussi le chant et les ambiances très calmes. En somme, ne se priver de rien. On cherche aussi à faire en sorte que l’intensité soit la même pour les textes et pour la musique. Il y a des mecs qui écrivent de supers textes sur de la musique ultra-chiante. L’inverse est vrai aussi. Nous on essaye de faire en sorte que les deux aspects soient aussi intéressants l’un que l’autre.

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Pourquoi l’indépendance en musique depuis la fin du label Lithium?

Pour ce dernier album, ce n’est plus exactement la même indépendance que pour l’album précédent. On allait jusqu’à fabriquer les albums nous-mêmes. En ce moment on travaille avec Ici d’ailleurs qui est un label indépendant, bien sûr, mais ce sont eux qui fabriquent les disques. On enregistre les albums chez nous, ce qui fait que les bandes du master nous appartiennent. L’indépendance ça ressemble souvent à des choix qui n’en sont pas.

 C’est une question très matérialiste en fait. Les circonstances sont parfois une bonne raison pour faire les choses

Lithium était très indépendant d’esprit, même s’il travaillait en collaboration avec Virgin. Par la suite, on a travaillé avec Prohibited records qui était un label encore plus indépendant. Quand les frères Laureau (Nicolas et Fabrice) qui tenaient le label ont voulu se consacrer à leur propre production, on a sonné à plein de portes, envoyé plein de CD, sans réponses. Au bon d’un moment, au lieu d’attendre que ça intéresse quelqu’un, on s’est dit que ça nous intéressait nous. Quand “Personne Ne Le Fera Pour Nous” est sorti en magasin en 2008, ça faisait déjà plus d’un an qu’on le vendait par correspondance. On a frisé le commerce pur et simple, dans le sens où c’est nous qui faisions vraiment tout. Le producteur de vin bio quoi.

Est-ce que tu te sens toujours proche de cette génération Lithium dont tu as fait partie ?

Oui bien sûr. Si ce n’est parfois plus par le souvenir que par la réalité de maintenant. Avec Michel Cloup (Diabologum), on continue de travailler et de faire des concerts ensemble. En voilà un. Dans le souvenir je suis assez attaché. J’ai la sensation d’avoir trouvé des amis, même si ce n’était pas des amis. Il y a un roman de Nabokov dont je ne me souviens que de la fin. Un des personnages marche dans une ville où le décor s’effondre, où tout est en carton-pâte. Il entend les voix de ceux qu’il espère être ses semblables. À l’époque du Label Lithium j’avais cette impression là.

Des voix ?

Oui, des voix fraternelles.

Et justement. De qui parles-tu dans ces chansons ? Qui sont ces personnages ?

Ben c’est toi. C’est toi, c’est quelqu’un que je croise, c’est quelqu’un que je connais, c’est la voisine, la concierge de l’immeuble. C’est le mec qui est en face de moi dans le métro, qui va attirer mon attention spécialement. C’est un mélange entre une chanson que je vais entendre au moment où je suis en train de lire un livre : je croise quelqu’un et l’ensemble va faire tilt. C’est un bouquin d’anthropologie sur les indiens de Bolivie qui va concasser avec un film et le tout va créer un personnage dont je vais me sentir la responsabilité de parler. Ça peut être quelqu’un que j’ai croisé dans une salle de spectacle. Ça peut être tout le monde. Il n’y a pas de règle. Ça peut même être un personnage d’une autre chanson. Dans Les Heures, je reprends un personnage de Monsieur, une chanson qui date de 2001. Je me suis dit : tiens, qu’est-ce qu’il devient ?

Question un peu plus tendue. Dans cette voix du perdant que tu développes dans cet album et dans les autres, est-ce que tu peux dire qu’il y a une part de cynisme ? Dans le sens d’une forme d’insolence, d’une volonté d’appuyer là où ça ne va pas ?

 Il n’y a aucun cynisme dans le fait de s’attacher à des personnes qui ont du mal avec la vie. Ce qui n’empêche pas d’avoir un peu de détachement et d’humour, notamment en concert. Quand je chante des chansons particulièrement lourdes, je pense que ça fait du bien de ne pas se prendre au sérieux. Dans l’écriture, il n’y a pas de cynisme. Il y a parfois de l’ironie, parfois de la méchanceté. Parfois les personnages de mes chansons m’énervent. Quand tu vas vers quelqu’un et que tu le secoues pour qu’il se réveille, ce n’est pas une position cynique. Il peut y avoir une résonance politique dans le fait de raconter d’autres histoires et de s’attacher aux gens un peu en marge. Moi je viens de Champigny-sur-Marne. C’est la banlieue. Quand j’étais môme, j’étais avec des gens qui ne sont pas arrivés jusqu’à avoir un bureau ‘’pour soi tout seul’’. Il existe une forme de fidélité aux gens qu’on a connus. Et même si tu y es arrivé toi, à t’en sortir, tu essayes quand même d’être fidèle aux gens du passé et tu continues de raconter leurs histoires. C’est une forme de fidélité comme celle de Bourdieu, qui l’a été avec le village de ses parents, ou de Depardon qui s’attache à photographier les paysans car ses grands-parents l’étaient. Tout cela n’empêche pas l’humour ni l’autodérision.

Dernière question : Mendelson, c’est drôle ou c’est triste ?

 Ben j’en sais rien moi. C’est trôle et c’est driste. Le dernier album n’est pas drôle. Dans les précédents il y avait plus d’humour. L’idée, c’est qu’on ne sache pas trop où on est, qu’on ne sache pas sur quel pied danser. Je trouve que c’est très bien : driste.

Crédit photo (sauf pochette disque) : Bérangère Pétrault.

Mendelson // Mendelson // Ici d’ailleurs
http://mendelson.free.fr/

 

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