(C) Raphaël Lugassy pour Paulette

Avec seulement 2 EP’s au compteur, cette exilée discale (elle vit à Bruxelles) est parvenue à concilier tous les amours impossibles : Mylène Farmer et Marilyn Manson, le chic et le choc, le rouge à lèvre couleur sang et une passion dévorante pour la première popstar de l’histoire française, Jeanne d’Arc. Récemment signée sur le label de Scratch Massive, cette belle anomalie dans la marge veut conquérir le monde. Portrait.

La première fois que je l’ai rencontré, c’était chez Christophe. Il devait être minuit passé ; on était là, à faire une pause dans une interview [1] qui n’avait pas encore commencé et Christophe tentait de m’expliquer pourquoi Nick Cave, qui aurait du reprendre Les paradis perdus sur son nouvel album d’auto reprises « Christophe Etc », n’était finalement pas présent au tracklisting : « en fait, euh, comment… Il m’a planté. Quel con. Tu peux l’écrire ! ».

Mathilde Fernandez se cache sur cette photo, sauras-tu la retrouver ?

Après ça, on avait décidé d’un plus ou moins commun accord de refaire une pause ; Christophe voulait me montrer quelque chose sur son écran – un rituel quasi systématique pour quiconque a déjà passé une nuit chez le Dracula à moustache. « Tiens, assis toi. Je vais te montrer une nana… comment… c’est du lourd… la nana est off the radar, je suis hyper fier de mon coup là, tiens, regarde ». Je m’étais poliment avancé pour contempler la trouvaille, préparant à l’avance des mots polis pour feindre l’étonnement – un peu les mêmes que ceux que Christophe avait trouvé quand je lui avais parlé avec surexcitation, quelques mois plus tôt, de The Blaze. Et puis là, le blast. Levé de rideau, accordéon, une immense paire de lèvres rouges. Choc.

Maintenant que je suis en train de taper cet article, j’ai oublié les mots employés, une fois le clip terminé, pour expliquer à Christophe à quel point, sur ce coup là, il m’avait bien baisé. Lui, fier de son coup, s’était frotté la moustache. La « nana » en question, c’était elle. Mathilde Fernandez. Un nom d’actrice de Plus belle la vie jouant le rôle de couvercle à cocote minute pour un énorme volcan de fureur. J’étais sorti de là complètement bouleversé. Le titre, En Amérique, ne m’a depuis plus quitté et la posologie, exigeant une écoute par jour, a été massivement, largement, dépassé.

Nous voilà deux mois plus tard, à Bruxelles, où la vingtenaire ghostique réside. Attablés à midi, en plein jour, nous parlons de son nouvel anti single, Chanteuse de guerre. En même temps qu’elle me raconte son histoire, je me demande comment parvenir à transmettre au lecteur la passion du malaise que sa musique m’inspire. Plus je la regarde et plus l’image de l’Armande Altaï novö-punk période « Atavisme » (1979) grandit peu à peu dans mon cerveau.

Musique graphique

Certains héros n’ont pas besoin d’un nom inventé pour impressionner. C’est ce qui m’est venu en premier en regardant ses lèvres expliquer son histoire depuis la sortie du premier EP « Live à Las Vegas », fin 2015. Mathilde, qui vit comme on l’a vu à Bruxelles, n’a rien à voir avec celle de Jacques Brel ; elle vient de Nice. Là bas, elle a fait les Beaux-Arts, puis a enchainé avec quelques mois « à la SDF » à cause du théâtre et petits boulots associés aux performances. L’étude musicale, elle a rapidement arrêté : « je faisais semblant de savoir lire les partitions pour qu’on me laisse tranquille ; ça me gavait de lire, je préférais faire semblant. Et puis un jour, je me suis fait choper. Après ça, j’ai décidé d’apprendre le chant lyrique. Parce que si j’y arrivais, je me disais que je saurais tout chanter ». Du jour au lendemain, Mathilde Fernandez s’enfile des tutos Youtube, bouffe L’air de la reine de la nuit de Mozart en boucle. Mais bon en fait, Mathilde, elle est pas vraiment chanteuse. C’est pas comme ça qu’elle voit le métier ; son truc à elle, c’est d’utiliser sa voix comme un instrument. Un point commun avec Christophe.

Elle dit qu’elle vient de Nice, mais on la croirait presque venue d’Europe du Nord ou sortie d’un tableau de Mark Ryden (elle connaît pas), le peintre à qui l’on doit – entre autre – la pochette du « One Hot Minute » des Red Hot. Le style Fernandez, esthétiquement, est une déformation graphique ; un physique à la Christina Ricci dans les films de Tim Burton, ceux où les poupées flippantes en porcelaine pleurent du maquillage. Vocalement, c’est une espèce de diva cyberpunk ayant collaboré avec Perez et à peu près raté consciemment toutes les marches de la célébrité.

Résultat de recherche d'images pour "mathilde fernandez hyperstition"En quatre ans, Mathilde Fernandez a enchainé deux EP’s concepts, dont le dernier en date nommé « Hyperstition », dédié aux croyances, et où la musicienne pousse tous les potards à l’excès, jusqu’à horripiler tous ceux qui ont toujours confondu Maria Callas et la Castafiore. En dépit du titre Mon Dieu, qui lui permet de montrer l’étendue de ses prouesses vocales sur au moins 4 octaves, Fernandez n’a pas percé. Elle semble s’en réjouir ; sa voix ne restera sans issue.

“J’ai aucun problème à le dire : je veux de l’argent, des moyens, pour produire un truc à la hauteur de mes exigences.”

Un beau jour (ou peut-être une nuit), Mathilde Fernandez fait une rencontre décisive. Avec une moustache. « Christophe, je connaissais comme tout le monde. Par nostalgie dit-elle. Et puis un jour, j’aspire toute sa discographie sur mon iTunes, chez un copain. De là, je prends le train ; un Paris-Nice, parfait pour découvrir des albums. Je lance ‘’Les vestiges du chaos’’, énorme claque, monumentale. Obsession toute la nuit. A partir de là, complètement fan, j’ai déroulé toute la bobine ». Après le blast, Mathilde enchaine. Compose une démo anodine. Ceux qui l’écoutent la trouvent « christophienne ». Mathilde chope le 06 du dernier des Bevilaqua et comme dans un film, moteur. « Et voilà, on s’est rencontré ». Ils reprendront En Amérique ensemble.

Le bizarre beau

De cette rencontre, rien d’autre n’est encore sorti. Mais contrairement à tous les courtisans gravitant autour de l’homme aux mots bleus, et tentant de placer des bouts de chansons comme on collerait sa boule de pétanque près du cochonnet, Fernandez ne semble pas obsédée par la collaboration. Dans sa manche, et c’est probablement le plus fascinant chez une artiste si jeune, il y a un art total. C’est bien simple, elle fait tout : compositions, clip, mise en scène. Tout vient d’elle. C’est con à dire, encore plus à lire, mais tout vient d’elle. Mathilde Fernandez est un petit de trou noir qui cracherait de la lumière sombre. « Ma musique, c’est 50% d’images et 50% de sons ». A l’heure d’Instagram, Fernandez règle sa pop sur le bon fuseau horaire. Ses références, Mylène Farmer, Marilyn Manson et Rammstein. Plus qu’un grand écart, un écartèlement. Mais ça, visiblement, Fernandez, elle aime. Plus ça tire, plus ça craque, comme aurait dit François Ravaillac, démembré par quatre chevaux en 1577 pour avoir tué Henri IV, elle aime. « Les images qui me marquent, ce sont toujours celles qui me choquent ». Elle dit tout cela d’une voix trainante, enfantine. Un chevalier de l’apocalypse passerait derrière nous en reprenant du Nina Hagen à la flute de Pan qu’on ne serait finalement pas plus choqué.

Résultat de recherche d'images pour "mathilde fernandez"Jeanne d’Arc brûlée au premier degré

Parmi ses passions, une femme ressort du lot. Il n’est question ni de Madonna ni de Chris(tine), deux artistes-entrepreneuses ayant réussi à s’extirper du joug masculin, mais de la première rebelle de histoire, Jeanne d’Arc, rôtie en 1431 à Rouen pour avoir trop vu, trop cru. « Ce qui m’intéresse chez elle, c’est le personnage médiatique et comment elle est devenue une personnalité inoubliable à travers les âges grâce à sa force mystique. Au delà de l’icône féministe, de la Sainte ou de la sorcière, elle est restée comme une martyr de la bêtise. Je lui ai surtout rendu hommage sur l’EP « Hyperstition » et le titre Oubliette ». Là encore, maitrise parfaite de l’esthétique sadomasochiste, sans jamais tomber dans le vulgaire ni la facilité. Si Angèle et Clara Luciani croient aux multivers, ces univers parallèles où des doubles négatifs existent en silence, alors Fernandez vit certainement tranquillement à des années lumières de la planète terre, quelque part.

Son chemin de croix à elle, ce ne sera en tout cas pas de sortir un album ni de respecter les calendriers imposés par les maisons de disque. « Le format album me fait flipper, ça m’angoisse. Là je vais commencer par sortir un troisième EP, rééditer en vinyle le premier, sur le label de Scratch Massive [bORDEL, Ndr]. Mais un album, c’est beaucoup de boulot ; un an puis de la promo, et puis le deuxième. Et là… ». Un ange passe. Remarquez, c’était peut-être un chevalier de l’apocalypse. « Tout le monde se souvient du premier album de De Palmas. Personne se souvient du deuxième. Remarque, c’est complètement con de citer De Palmas.. ».
L’album fige, Mathilde, elle, préfère se suspendre. « Moi ce qui m’intéresse c’est de faire des chapitres, sortir 4 morceaux, raconter des histoires… Et puis de toute façon, pour mon album, faudra beaucoup d’argent. J’ai aucun problème à le dire : je veux de l’argent, des moyens, pour produire un truc à la hauteur de mes exigences. Donc pour la France, faudra aller chercher une Major qui n’essaie pas trop de m’arnaquer ». La sodomie, non merci, mais pourvu qu’elle soit douce.

L’amie Mylène

« Je suis très très fan » dit-elle. De qui ? De Farmer, évvidemment. Majoritairement de la période Boutonnat – comme si on évoquait une période de Picasso – qui a valu à la chanteuse ses plus belles lettres (Libertine, Sans contrefaçon, Désenchantée, etc). Le coté expressionniste, le déniaisement d’une fille qui devient femme puis, justement, icône. « Mylène, les gens viennent l’écouter comme le Messie, c’est beau. Attention, t’as une araignée sur l’épaule ». Précise sur les mots (noirs) utilisés, Mathilde n’en reste pas moins connecté à ce qui l’entoure. Le monde est dur, ses textes aussi. Les titres racontent tous à leur manière des visions automatiques de femmes qui auraient rêvé de devenir star aux Etats-Unis mais qui se retrouvent actrice porno en Italie (Egérie), leader politiques d’extrême droite à la Marine le Pen sublimée par Leni Riefenstahl (Chanteuse de guerre) ; mais sans jamais faire la morale, juste en avouant l’impuissance d’une artiste face aux grands problèmes actuels, écologiques et économiques. « Le monde tombe et que fait-on ? On passe notre temps sur notre smartphone à mater des articles de Buzzfeed, on est tous devenus complètement inutiles. C’est sympa les marches anti pollution, mais la petite Greta Thunberg, pour moi, c’est un peu la Jordy du climat ».
On en est déjà à plus de 40 minutes d’interview et la petite voix intérieure m’indique que des artistes disposant d’une telle maturité, en plus d’un univers artistique aussi précis, défini et clivant, la France de 2019 n’en a pas vu passer beaucoup. Pas sûr que, comme Mylène, elle remplisse un jour des stades. Mais Fernandez, comme l’ambitieuse Kate Bush avant elle, a un plan : commencer par franchir la colline. Et pour ça, il y a le choix du label de Sébastien Chenut et Maud Geffray de Scratch Massive, bORDEL. « Parce qu’ils sont installés aux Etats-Unis » explique-t-elle, soit la meilleure rampe de lancement vers autre chose qu’un pauvre disque français écoulé à 500 copies et à peine écouté par la moitié. « Quand Sébastien m’a proposé de me signé sur bORDEL, j’ai commencé par lui faire la proposition la moins intéressante possible : ressortir mon premier EP « Live à Las Vegas » en édition collector CD et vinyle. Il a dit oui ».

Après le « Live à Las Vegas », qui si vous avez bien suivi n’était pas un live, il y aura donc prochainement « Final Vegas », revisite du premier EP à écouter comme un nouveau chapitre. Et quand on lui fait remarquer que Christophe enregistrait en 1996 le titre Rencontre à l’as Vega, Mathilde botte en touche. Il est déjà minuit au clocher et Fernandez d’autres chats noirs à fouetter. La suite, ce sera a priori un nouveau groupe, pour un nouveau projet. « Mais je n’en dirai pas plus ».

Comment dire autrement qu’on lui souhaite un futur grand comme ses yeux ?

https://mathildefernandez.bandcamp.com/

[1] Pour la rédaction de la bio de « Christophe Etc », pour le label Capitol, Ndr.

4 commentaires

  1. J’espère qu’elle a fait un Benchmarking pour le process de son Business Plan
    Histoire de d’être compétitif à l’international et ne pas rater son coeur de cible
    C’est tout ce que je lui souhaite.

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