Le 15 septembre 2026, Petit Bain organisait une soirée irlandaise avec quatre groupes au programme : Rún, Lullahush, Kevin Fowley et Madra Salach en tête d’affiche. Plus tôt dans la journée, Paul Banks, le chanteur, s’est posé sur la péniche parisienne pour une interview express où il est question de Shane MacGowan, de thé au miel, de Cameron Winter et de leur premier album à venir début 2027.
Ces derniers temps, un pays braque la musique à mains armées : l’Irlande. Fontaines D.C., Kneecap, Gilla Band, Gurriers, The Murder Capital, Cardinals ou encore Bleech 9:3 sont les exemples que même ta tante peut citer. À ce rythme, il suffira bientôt d’être né à Dublin et de savoir tenir une guitare pour faire partie de la hype. Mais un nouveau nom est à ajouter à cette liste : Madra Salach. Ils sont six, ils sont jeunes, ils viennent de la capitale, ils ont des gueules de psychopathes des années 70 et ils ont une mission : dynamiser une musique qui mériterait d’être inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco : la folk irlandaise.
Cette façon qu’avait Shane MacGowan d’être à la fois respectueux des traditions et insolent, c’est excitant.
Dire que l’objectif est facilement atteignable serait mentir. Mais le chanteur du groupe, Paul Banks, 24 ans et un look de professeur de géographie proche de la retraite, n’est pas du genre à renoncer facilement. « Notre base reste la musique folk, même si nous ne sommes pas un groupe traditionnel au sens propre du terme, avance l’Irlandais. À la base, on est tous fans de musiques à guitares et je pense qu’on peut ressentir cet aspect-là dans notre musique et dans nos arrangements. »
En plus de la combinaison gagnante (flûte tin whistle, mandoline, harmonium, guitare acoustique), les six gars expérimentent avec des synthétiseurs et des drones, histoire de ne pas transformer leurs concerts en reconstitution historique. « Une grande inspiration pour nous pour naviguer dans ce monde de la folk, c’est Shane MacGowan. Cette façon qu’il avait d’être à la fois respectueux des traditions et insolent est excitante. La musique irlandaise traditionnelle s’est revigorée grâce à lui et aux Pogues dans les années 80, et j’espère qu’on pourra nous aussi réussir à la ranimer dans les prochaines années. » En bref, Madra Salach compte honorer les morts mais produire une musique vivante.
Chanter, se planter, picoler et recommencer
Avant de remplir une salle parisienne avec au compteur une poignée de chansons et une étiquette de « groupe à suivre » (la médaille en carton de la presse musicale), il y a eu du chemin. Paul découvre à l’âge de sept ans qu’il peut chanter. « À l’école primaire, le focus était sur le sport mais pas vraiment autour des arts créatifs. Et j’ai toujours été nul en sport. Mais quand j’ai intégré la chorale, et que je chantais des solos, alors je me suis dit que la musique pouvait être mon truc », se remémore l’Irlandais. À 15 ans, sa voix change avec la puberté mais pas son envie de musique : le jeune garçon se lance dans le punk. « C’est à ce moment-là que je commence à écrire mes premières chansons que je qualifierais de »merdiques » maintenant. Ceci étant dit, je pense que tu dois faire un certain nombre de concerts foireux et écrire pas mal de mauvaises chansons avant de t’améliorer. » Pas de fausse modestie, juste une preuve de lucidité.
À peine majeur, Paul se produit dans les pubs du coin à Dublin, accompagné par Adam Cullen et Dara Duffy. Ils apprennent le métier à la dure dans des rades à moitié vides où les clients sont davantage concentrés sur le contenu de leurs pintes que sur les types chargés de leur fournir la bande-son. C’est là, en chantant encore et encore, que Paul commence à comprendre ce qu’il a dans la gorge. Le principe est simple : jouer, se planter, picoler et recommencer. Et puis un soir de 2023, l’idée de former un (vrai) groupe est lancée. Trois autres musiciens saisissent l’opportunité et durant deux ans, Madra Salach met au point sa recette. « On a gagné en expérience en jouant dans les pubs ou des salles presque vides. Personnellement, à forcer de chanter, j’ai réalisé que ma voix était un instrument. Il y a des chansons que je n’arrivais pas à chanter à l’époque et que je maîtrise désormais. Et puis on est maintenant six dans le groupe, je sais qu’on sonne bien. J’ai l’impression qu’on a trouvé notre formule. »
La formule trouvée par Madra Salach semble fonctionner puisque le groupe se produit désormais à guichet fermé, que ce soit en France, en Irlande, au Royaume-Uni ou encore à New York. Ils seront également en première partie de Fontaines D.C. lors de deux immenses concerts prévus au château de Slane les 26 et 27 juin 2027. Une montée en puissance pour les six Irlandais qui sortiront en janvier prochain leur premier album intitulé « Gorta ». « On a énormément écrit et tourné sur les derniers mois, ce qui nous a permis de tester des nouvelles chansons en concert. Les jouer sur scène était une manière de continuer le processus d’écriture. Ça nous a aidé à les façonner et à comprendre ce qui fonctionnait ou pas. »
« Sur les derniers mois, les textes de Cameron Winter m’ont fait péter un câble. Il a cette manière d’écrire en associant plusieurs idées sans filtre, c’est tellement beau. »
Chez Madra Salach, tous les membres du groupe s’impliquent dans le processus créatif. Paul est l’un des principaux paroliers et lègue souvent la partie musicale à ses camarades qui sont « des musiciens bien plus talentueux » que lui. De toute manière, les idées ne prennent vie que quand le groupe parvient à se réunir. Avant, c’était cinq fois par semaine. Avec leurs nouvelles obligations, les occasions se sont raréfiées. Et puis « c’est dur de créer quand tu es en tournée. J’arrive à avoir des idées, mais ça ne veut pas dire qu’elles vont forcément se concrétiser. J’ai écouté une interview avec Laura Marling et elle parle du syndrome de la page blanche. Elle évoque ces moments-là comme des périodes de pauses. Tu as besoin de laisser les expériences de la vie « mariner » en toi avant de pouvoir les exprimer. Si tu t’exprimes constamment, peut-être que ça marche moins bien. »
En plus de Shane MacGowan, un autre artiste, vivant cette fois-ci, inspire Paul : Cameron Winter. L’Irlandais est venu jusqu’en France pour assister à un concert de Geese avant de voir l’Américain en solo en Grande-Bretagne. C’est un fan et il ne s’en cache pas : « Sur les derniers mois, les textes de Cameron Winter m’ont fait péter un câble. Il a cette manière d’écrire en associant plusieurs idées sans filtre, c’est tellement beau. Les mots qu’il utilise sont très évocateurs. J’envie sa manière d’écrire. »
Si la création musicale est un procédé collaboratif, le chant est la tâche d’un seul homme : Paul. Et ce n’est pas pour lui déplaire. « En tant que chanteur, j’adore être au centre de l’attention. Je ne sais pas si je supporterais le fait de ne pas être le frontman du groupe. Plus jeune, je m’identifiais aux chanteurs des groupes, pas aux batteurs ou aux bassistes. J’aime l’idée de pouvoir jouer avec son corps et sa voix pour exprimer diverses émotions. »
Il aime même suffisamment ça pour envisager d’en faire son métier sur le long terme. Ce qui implique un problème auquel les chanteurs de 20 piges pensent rarement lorsqu’ils commencent à jouer du punk : conserver sa voix. « J’ai récemment pris ma première leçon de chant. Ça m’a aidé à prendre confiance, car j’avais peur qu’un professionnel se moque de ma voix, de manière de chanter, de mes méthodes ou de ma technique. Dans certaines nouvelles chansons, je crie presque comme un chanteur de metal. Ma professeure a insisté sur l’aspect médical, sur les échauffements vocaux à faire, sur le fait de limiter la clope et l’alcool avant et après les concerts… » Le type rêvait de Shane McGowan et découvre la médecine du travail. On lui suggère d’opter pour quelque chose de plus appropriée comme du thé au citron avec du miel. « Oui, ça va devenir ma boisson de choix maintenant que tout se professionnalise. Je dois filer droit maintenant. » Bordel, c’est pas le leader des Pogues qui aurait prononcé cette phrase.