Entre krautrock, psychédélisme, improvisations et pulsations électroniques, Thousand Fates, premier album du duo parisien Eightycuts, donne l’impression d’un disque qui avance sans jamais suivre une ligne droite. Pour comprendre comment Siam Coudrais et Grégoire Léauté Culioli ont réussi leur atterrissage, on leur a demandé de raconter chaque morceau.
Il y a des groupes souvent médiocres qui improvisent parce qu’ils ne savent pas quoi faire, en espérant que l’inspiration leur tombe dessus entre deux coups de caisse claire. Et puis il y a Eightycuts, qui a fait de l’improvisation une méthode presque scientifique : prendre un morceau, le faire muter, lui faire subir trente-six opérations chirurgicales, jeter le gras qui dépasse et recommencer jusqu’à obtenir quelque chose qui semble constamment sur le point de partir en vrille sans jamais se casser la gueule. Le résultat s’appelle « Thousand Fates », premier album de ce duo parisien sorti chez Teenage Menopause. Pour info : derrière Eightycuts on trouve Siam Coudrais à la batterie et Grégoire Léauté Culioli à la guitare et au chant. Les deux lascars sont épaulés par Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête, FOUDRE!, Le Réveil des Tropiques, etc.) pour son expertise dans tout ce qui touche aux synthés, aux saxophones ainsi qu’aux flûtes.
Sur « Thousand Fates », on navigue quelque part entre le krautrock, le psychédélisme, le post-punk et les musiques expérimentales. Mais ces étiquettes deviennent vite aussi utiles qu’un GPS dans un labyrinthe. Car le groupe ne fonctionne pas vraiment par genres : il fonctionne par mouvements. Une batterie qui martèle puis ralentit. Une guitare qui ressemble soudain à un orgue malade. Une voix qui s’étire pendant que le morceau continue d’avancer. Une montée psychédélique qui ne débouche pas forcément sur un feu d’artifice mais sur une autre pièce du bâtiment. Des transitions qui préfèrent le glissement à la rupture. Et souvent, la charley qui maintient une pulsation régulière pendant que tout le reste bouge autour. Un peu comme un rail invisible sur lequel le groupe se stabilise pour laisser aux instruments la possibilité de flotter.
Le paradoxe est partout. C’est une autoroute sans limite de vitesse mais avec des centaines de bifurcations. Le titre Weighing of Hearts est l’un « des morceaux les plus sombres du disque » tout en étant l’un des titres plus « up-beat ». Psaume 45 est né d’une improvisation totale avant d’être haché puis recomposé à partir de dizaines de versions stockées sur des disques durs externes. Endwave marche droit, presque trop droit, avant qu’un saxophone ne vienne soudain lui apprendre à déraper. Cette façon de composer pourrait facilement produire un disque aussi intéressant sur le papier qu’emmerdant à écouter. Ce n’est heureusement pas le cas : « Thousand Fates » garde une vraie tension et surtout une capacité assez rare à faire cohabiter recherche sonore et plaisir immédiat.
Le disque est d’ailleurs nourri par Solénoïde, le roman labyrinthique du Roumain Mircea Cărtărescu, peuplé de rêves, de parasites et de géométries impossibles. Une influence qui colle à ces chansons qui semblent constamment chercher une sortie sans être particulièrement pressés de la trouver. Même Lodà, morì !, qui sonne étrangement comme un mix entre DIIV et Ought, finit par boucler l’album. Longtemps joué en ouverture des concerts, le morceau conclut l’album. Comme si, chez Eightycuts, la fin n’était finalement qu’un autre début.
Pour comprendre comment Eightycuts en est arrivé là, morceau par morceau, voici leur track by track de « Thousand Fates ».
Is It Eden
C’est le premier jam qu’on a fait ensemble, quelques jours après s’être rencontrés dans un parc. Le morceau a connu mille formes avant de devenir cette ballade solaire, qui dérive, s’incarne et se désincarne au gré des changements d’humeur du titre. Il s’agit d’une ballade d’errance en quatre chapitres, quatre humeurs. Mais l’idée est que les transitions entre elles soient très organiques, ne jouent pas de l’effet de rupture mais plutôt d’un effet de dérive, de somnambulisme.
Island
Cette composition contient l’ADN du disque : des dynamiques marquées entre des montées psychédéliques, des moments plus tendres, des fluctuations de tempo avec une batterie assez club, focus sur la charley, et les guitares-textures qui accompagnent la voix qui surfe sur ce magma. Les arrangements des clarinettes de Fred scellent l’identité du titre. D’où le fait que ce soit aussi le morceau qui a été choisi pour la première vidéo.
Psaume 45
Il s’agit du seul morceau qui soit né d’une pure improvisation. Comme tous les autres, il est à tiroirs et à chaque tiroir, il y a mille possibles. On s’est retrouvé avec des dizaines de versions de chaque partie, qu’on a essorées avant d’arriver à ce qui nous semble être juste. Quand on a arrêté l’improvisation originelle, il y avait ce côté un peu liturgique, un appel de détresse, de feu et de désir qui faisait penser à un psaume, et on l’a nommé au hasard : 45. Sans qu’aucun de nous n’ait jamais lu le psaume 45.
On rentre dedans de manière plus tendue que les deux précédents. Les riffs de batterie et de guitare se mélangent en laissant la place à la voix pure, juste soutenue par une sombre pulsation. C’est peut-être aussi celui où on a le plus développé le travail spécifique sur les guitares, dans un travail de textures et d’harmonie.

Endwave
Un titre plus sombre mais aussi très droit, avec une batterie quasi statique, martiale, et une voix répétitive entre supplications et mots d’ordre. On avait l’idée d’un saxophone sur la fin de ce titre, puis Fred a improvisé et construit une ligne qui a amené une toute autre dimension au morceau. Le seul solo de l’album.
Weighing of Hearts
Le titre fait référence au Jugement dernier chez les Égyptiens et à la pesée des cœurs. C’est peut-être le titre le plus sombre du disque, et en même temps un des plus up-beat — une contradiction de plus. Sur cette chanson, on avait vraiment travaillé ce qui est une des identités du groupe : le côté très ciselé de la drum (notamment de la charley) avec quelque chose de presque électronique, avec un esprit club. Et puis la narration de la voix et des guitares, synthés et textures qui prennent un autre chemin pour raconter pourtant le même morceau. Enfin, la batterie comme un soubassement et la voix qui s’envole et s’étend progressivement.
Lick My Lips
Le titre est une référence déformée à Rid of Me de PJ Harvey.
Lodà, morì !
C’est le titre qu’on jouait toujours en ouverture des concerts, et qui finalement trouve sa juste place en bon dernier. Un effet miroir qu’on affectionne, en trompe-l’œil, qui donne l’impression qu’on est au début du disque et que les autres morceaux peuvent se dévider dans le même ordre, comme une tracklist circulaire qui pourrait tourner en boucle. Et la fin sèche et brutale du titre ajoute un peu à cet effet, comme un personnage de cartoon qui se prend un mur à pleine vitesse.
« Thousand Fates » est disponible sur Teenage Menopause // Release Party le 10 octobre à la Station.
