Le chanteur du groupe américain Geese a sorti, en décembre 2024, un premier album solo audacieux et intrépide qui est en train de retourner le cerveau de nombreux artistes et fans, tous fascinés par le songwriting et la voix de ce gamin de 23 ans. Alors qui est Cameron Winter, pourquoi Nick Cave est fan et comment a-t-il fait pour avoir tout le petit milieu de la musique indé à sa botte ? On vous raconte.
Beaucoup de gens l’ont oublié. Mais les meilleurs s’en souviennent. En 2013, le Canadien Tobias Jesso Jr., 29 ans, sort un album qui encore aujourd’hui est cité comme une inspiration pour de nombreux artistes, allant de Victor Solf à Father John Misty. Le disque s’appelle « Goon » et il sonne, avec ses ballades poignantes au piano, comme une machine à remonter le temps. Les compositions de Tobias, qui rappellent aussi bien Harry Nilsson que Randy Newman ou les Beatles, touchent les auditeurs. Mais aussi les oreilles d’Adèle, fascinée par le titre How Could You Babe, qui chope le numéro de Tobias, l’appelle et lui propose de composer avec elle des morceaux pour son prochain disque « 25 ».
Plus de 10 ans après la sortie de « Goon », l’album résonne toujours sur les platines comme on fait tourner des classiques des années 60 ou 70 sans se lasser. Tobias continue d’ailleurs de collaborer avec l’Anglaise aux millions de disques vendus. Mais un nouveau venu de 23 ans est en train de niquer le game avec un premier disque solo fascinant sorti le 6 décembre 2024 sur Partisan Record : Cameron Winter. Ceux qui connaissent le groupe américain Geese savent déjà qui est ce jeune homme aux cheveux mi-longs et à l’allure d’un éternel adolescent. Ces mêmes personnes sont au courant de ses prouesses vocales. Mais personne ne s’attendait à l’arrivée d’un disque comme « Heavy Metal ».
Que les consensus se sussent
Qu’est-ce qu’on retrouve dans cet album pour qu’il soit aussi génial ? Oh, rien de très compliqué, juste des vraies chansons de songwriter, épurées, simples, avec parfois deux accords, des arrangements subtils, des accidents, des variations d’intonation et surtout une voix avec laquelle Cameron enveloppe ses propres morceaux pour les faire décoller. Le genre de disque immédiatement comparé à des cadors de la discipline, genre Tom Waits, Leonard Cohen, Bob Dylan ou encore David Berman. Le genre de disque qui dit fuck à toutes les conventions actuelles pour mener sa propre vie au sein d’une cabane dans la forêt, en autosuffisance, avec comme seules ressources ce qui se trouve autour de lui. Le genre de disque que tous tes musiciens adorés surkiffent et considèrent dès la première écoute comme un album majeur pour les années à venir. Nick Cave est fan et a dit de ce disque qu’il était « glorieux », Martin Frawley du groupe australien The Twerps affirme avoir retrouvé l’inspiration après des années en berne grâce à cet album, le New York Times ainsi que The Guardian veulent absolument faire son portrait, Jimmy Kimmel l’invite à jouer dans son émission et quand Cameron passe à Paris pour un concert à la Bellevilloise, plusieurs labels sont là pour venir écouter le phénomène seul devant son piano, jouer ses morceaux comme s’il avait 30 ans de carrière derrière lui.
« J’ai l’impression que soit les artistes se lassent de leur propre identité musicale ou alors qu’ils pensent n’être rien sans. »
Si la hype est justifiée, elle ne semble pas toucher le principal intéressé. Avant son concert du soir dans le 20e arrondissement de Paris, Cameron est assis devant nous pour une interview. Trente minutes, pas plus, car après, il enchaîne avec les balances. C’est le seul entretien qu’il fera en France puisque son management a décliné toutes les autres demandes. Alors, ça fait quoi d’être le nouveau chouchou de Nick Cave ? Il prend un long moment pour réfléchir, en silence, puis il se lance : « C’est une surprise », assure l’Américain. « Je me sens comme un enfant gâté, mais je ne vais pas m’en plaindre. C’est sympa d’avoir de la reconnaissance. Je trouve que cette situation est amusante, elle ne me rajoute pas vraiment de pression en tout cas ». Cameron est serein. Et voici pourquoi : « J’ai le sentiment d’avoir trouvé, pour l’instant, une sorte d’identité musicale qui m’est propre. Elle finira par s’estomper et faudra peut-être que j’en trouve une nouvelle. Ou pas, on verra. J’ai l’impression que soit les artistes se lassent de leur propre identité musicale ou alors qu’ils pensent n’être rien sans. Je ne veux pas tomber dans ce piège-là. » À un âge où on apprend souvent en faisant des conneries, Cameron essaie justement de les éviter.
Il semblerait que l’enregistrement de cet album ait été une expérience, disons, difficile pour Cameron. Mais le garçon, qui est un fan du poète Federico García Lorca, laisse volontairement une part de mystère autour de la création de « Heavy Metal », comme s’il voulait léguer aux autres le récit de sa propre histoire. À l’été 2023, il touche le fond. Il est sous antidépresseurs (du bupropion) et serait addict aux anticoagulants — même si ce genre de molécule ne provoque pas de dépendance.
« Oui, je fais des exercices pour renforcer mon périnée. »
Au média spécialisé The Line of Best Fit, Cameron dit qu’il a recruté des musiciens sur un site de petites annonces et qu’il a réalisé ce disque dans des « guitars centers » de New York ainsi que des placards de chambres d’hôtels. Ou alors plutôt des salles de bain quand il tournait avec Geese, comme il l’indique au New York Times ? Quand je lui demande des infos sur cette période, voici sa réponse : « J’étais perdu à ce moment-là, tout est un peu flou. Il doit y avoir entre 100 et 150 personnes qui ont participé à l’enregistrement, des gens qu’on trouvait dans la rue, surtout pour faire les percussions car je ne voulais pas les faire moi-même. Il y avait des vieux comme des jeunes — dont un enfant de cinq ans, apparemment — et la maison ressemblait à un grand cirque. » Quelle maison ? Qui sont ces gens ? À l’instar d’un Bob Dylan, certaines énigmes resteront des énigmes. Mais parmi les musiciens présents sur ce disque, il y aurait eu un cousin déshérité de John Lennon, un ouvrier de Boston au violoncelle et donc un petit bassiste de cinq ans.

Cameron est du genre à faire exprès de répondre à côté. Pas forcément pour vous dire que votre question est claquée au sol, mais pour jouer avec vous, en mode petit sourire au coin des lèvres. Quand je lui demande s’il s’entraîne au chant, et s’il prend des cours, voici sa réaction : « Oui, je fais des exercices pour renforcer mon périnée. Je fais des pompes, des squats et du Pilates aussi. Puis vers 16 heures, je suis enfin prêt à chanter. » Okayyyyy. Mais la vraie réponse alors, c’est quoi ? « Quand j’étais petit, j’ai eu des cours de chant. Mon prof était un ancien entraîneur de lutte qui s’est reconverti en professeur de chant. C’était un chanteur d’opéra, il n’avait qu’un seul œil et il avait en lui l’intensité de la lutte. Il m’a appris à muscler et utiliser mon diaphragme et m’a aussi appris le vibrato pour que ça devienne quelque chose de naturel. Mais maintenant, je chante assez souvent pour ne plus avoir à prendre de leçons. » À chaque réponse, la même interrogation : c’est vrai ou c’est du pipeau ?
« Je suis protecteur de certaines chansons qui ne sont pas forcément les préférées des fans. J’espère qu’un jour les gens verront que
“Try As I May” est vraiment le cœur de cet album. »
Sur « Heavy Metal », Cameron oscille aussi entre sincérité et excentricité. Si les paroles paraissent tangibles et semblent refléter un état d’esprit à un instant T, de nombreux passages sont volontairement surréalistes. « Quand j’écris, je pars d’une idée assez extrême. La chanson ne sera finalement pas si extrême que ça une fois terminée. Mais j’écris avec cette intention-là au départ. Par exemple, je me dis que je vais écrire la chanson la plus vide possible ou la plus triste jamais écrite, puis j’écris en réalité une chanson moyennement triste. J’ai aussi besoin de mettre du désordre dans mes idées pour finaliser un morceau. »
Quand Cameron parle de désordre, il veut dire ajouter des paroles bizarres pour retourner votre cerveau. Comme quand il parle d’une « queue leu-leu longue de mille poulets » sur The Rolling Stones, de « ses dents de vendeur » ou des « chansons qui sont une centaine de bébés laids » sur Cancer of the Skull, de se noyer avec des vêtements de luxe devant des huîtres (Try as I May) ou des « bébés chevaux sur son torse qui essaient de le pousser dans la mer » sur We’re Thinking the Same Thing. Vous n’avez rien compris ? C’est normal, et c’est le but recherché : troubler, déjouer, esquiver, dérouter, embrouiller.
Heureusement, tout ne prête pas à confusion sur l’album. Sur Try as I May, il raconte sa douleur, sa détresse psychologique pathétique et sa recherche d’une reconnaissance invisible. Sur Drinking Age, il évoque avec dégoût la personne qu’il est en train de devenir, en lien avec l’entrée dans l’âge adulte, symbolisé ici par le droit de boire de l’alcool — une limite d’âge fixée à 21 ans aux États-Unis. Perte de repères, peur de devenir quelqu’un qu’on méprise, tout est condensé dans une seule formule : « Aujourd’hui j’ai rencontré celui que j’allais devenir et c’est une sombre merde ». Cameron maîtrise l’art de la phrase ultime, celle qui capture l’essence de toute la chanson. Sur chaque morceau, il y a toujours un moment qu’on retient presque instantanément, et qui résume parfaitement le mood du morceau. Comme sur $0, avec cette formulation : « Tu me donnes l’impression d’être un mec qui vaut zéro dollar ». Sur The Rolling Stones, c’est la partie sur Brian Jones et la nage, à la fois drôle et cruelle.
Sur l’album, rassurez-vous, Cameron a aussi quelques « tubes ». Par exemple Nausicaä (Love Will Be Revealed), plus entraînant, sur lequel il fait aussi lui-même les chœurs tout seul comme un grand. Ou encore Loves Takes Miles, un poème absurde sur le temps, l’amour, la solitude, et l’épuisement. Le jeune homme maîtrise tout, aussi bien l’aspect mélodique que l’écriture. Il doit avoir ça quelque part en lui dans son ADN : sa mère est écrivaine, son père compositeur pour la télévision et le cinéma. Quand on réunit les deux, ça donne « Heavy Metal ».
La plupart des personnes au sein de son entourage, ainsi que son label Partisan, n’étaient pas ultra chauds quand Cameron leur a fait écouter ses chansons, comme l’explique le New York Times. La plupart pensaient que ça allait être un énorme flop. Le garçon se met alors en tête que ça ne marchera pas, mais il poursuit quand même son objectif. On lui suggère ensuite de débuter par un EP, voire même de ne sortir que Love Takes Miles, l’un des morceaux les plus accessibles du disque, histoire de prendre la température. Mais l’Américain ne faiblit pas. Il enregistre un nouveau morceau intitulé Can’t Keep Anything pour finir son projet sur une note moins déprimante. Et depuis la sortie de l’album, Cameron peut marcher avec la tête haute en regardant ses détracteurs droit dans les yeux : ses tournées sont sold-out, la presse souvent dithyrambique et les fans sont à l’affût, postant sur YouTube l’intégralité de ses concerts ou des titres inédits comme LSD, un peu comme s’il était déjà une star.
Le chanteur réfléchit-il à la suite ? « Je pense au deuxième album en ce moment. Je fais en sorte d’avoir des chansons prêtes à être enregistrées. Je fais des tests lors des concerts pour voir quels changements je peux apporter à ces morceaux, et quels sont les titres que les gens préfèrent. » Cameron répond à la question sans sarcasme ni ironie, chose assez rare quand il est face à un journaliste. Mais il se reprend immédiatement après : « Et toutes celles que le public n’aiment pas, ce sont celles-là qui finiront sur l’album ! Les autres seront uniquement accessibles derrière un paywall de 100 dollars où il faudra payer en Bitcoin. » On était presque en train de penser qu’il avait baissé sa garde.
kill kill kill les syndicats des trains français
que du passé quil vive a LONDRES UK