Marketing réussi ou pieds dans le tapis ? Lulu Van Trapp balance un clip entre Fight Club et captation de concert sur l’amour et la bagarre, premier single de l’album à venir. Mis à part le tournant entrepris avec cette composition, le groupe risquait de s’attirer les foudres avec cette mise en scène de violence explicite. On s’est rencardé avec ses musiciens ainsi qu’avec la réalisatrice Lucie Bourdeu pour débattre de la sortie de ce clip d’un certain cynisme dans une époque résolument bienveillante.

Dès le lendemain de la sortie de son clip, l’amour et la bagarre affichait déjà 18 000 vues et un flot de réactions éparses. Sa promotion s’articulait à travers une opération de communication dans laquelle Max et Rebecca, maquillés en accidentés, se filmaient devant un hôpital parisien pour annoncer que leur concert de la veille avait dégénéré. L’ingéniosité de cette campagne promotionnelle consistait à transcender le caractère fictif de la mise en scène du clip pour questionner la véracité des images postées à travers une prise de parole à destination de leurs followers. Il fallait néanmoins être suffisamment crédule pour tomber dans le panneau puisque la publication invitait sans détour à visionner la « vidéo » du concert qui n’est autre que le clip en question.

Outre une grande majorité d’abonnés et autres internautes qui ont joué le jeu de la supercherie, une poignée de haters et mauvais trolls n’ont eux aussi pas tardé à rappliquer pour venir déverser leur fange. Cette confrontation sur les réseaux sociaux anime le débat sur la conformité d’images violentes dans une époque qui l’est déjà intensément. Cette opération qui prend presque la forme d’une performance artistique s’achève en succès puisqu’elle a généré un buzz et ouvert la discussion sur une soi-disant responsabilité pour les artistes de proposer du contenu qui convient au grand public.

Que vouliez-vous illustrer dans le clip de L’amour et la bagarre ?

Rebecca : Ce lien très puissant entre nous, très animal. On y réfléchissait et on se demandait comment représenter cet amour qui donne envie de légèrement malmener l’autre parfois. On s’est seulement basés sur ces deux mots qui sont l’intitulé de la chanson.

Lucie : Je me souviens assez bien de comment c’est venu. Rebecca me demande au téléphone de la rejoindre au Relais de Belleville, où on a également écrit le clip de Brazil, pour me parler de quelque chose. J’ai tout de suite compris qu’on repartait sur un nouveau clip. Manu nous a rejoint, ils m’ont fait écouter la chanson en me disant qu’ils voulaient clairement mettre en scène de l’amour et de la castagne sans savoir dans quel ordre. On a défriché les possibilités, notamment avec la volonté de faire de la musique live puisque cette dimension leur était très importante.

Rebecca : On avait vraiment envie de montrer qui on est maintenant à travers un clip qui tourne autour de nous, de notre lien. On souhaitait également y incorporer le rapport à l’instrument, à la scène. On a tourné le premier clip de Lulu Van Trapp, Brazil, avec Lucie. l’amour et la bagarre a des obsessions similaires. Elles ont seulement été extraites du caractère purement fictif et amenées sur quelque chose qui semble réel. Cela résulte d’une obsession de comment filmer la violence, questionner le regard qui la filme et comment se réapproprier et transcender la violence à travers un regard nouveau.

Manu : À l’origine, j’avais imaginé un clip de bagarre sur un ring de boxe mais pas forcément pour cette chanson ni pour le groupe. J’ai raconté cela à Rebecca et on s’est finalement dit que ce pouvait être une bonne idée pour illustrer ce titre. On cherchait néanmoins à étoffer un petit peu le concept comme par exemple à travers une bagarre qui éclate dans le public pendant l’un de nos concerts. Finalement, c’est avec Lucie qu’on a trouvé l’idée de se battre pendant qu’on joue.

Rebecca : On s’est demandé si le truc le plus intéressant et mind fuck qu’on puisse trouver ce n’était pas qu’on s’aime et qu’on se batte à l’écran. Il n’y a cependant aucun moment dans le clip où l’on subit cette violence.

Lucie : L’une des premières idées était de mettre en scène un duel en tenues médiévales dans un parking. On avait aussi imaginé une intervention de CRS à la fin pour arrêter le concert. On avait envie que ça bastonne, mettre en scène la représentation, jouer sur l’ « inception ». Cette fine ligne entre la réalité et la fiction s’est imposée d’elle-même. C’est quelque chose que j’aime beaucoup et, là, ça semblait parfaitement coller, en plus dans une époque dans laquelle on se questionne sur la véracité des images qu’on se mange au quotidien. On a écrit le dossier de subventions au CNC ensemble avec Rebecca et on s’est beaucoup questionnées sur ce que l’on voulait raconter. Il ne fallait pas qu’il s’agisse de violence gratuite. On en consomme régulièrement de manière voulue à travers le cinéma extrêmement esthétisé et de façon plus contrainte dans l’actualité partout autour de nous. On souhaitait se réapproprier cette violence, la transformer en quelque chose qui est une manière de s’exprimer avec toute cette notion de violence consentie qui est cruciale. C’était extrêmement cathartique à filmer. 

Je me souviens aussi m’être dit que s’il y avait de la violence dans le public ce serait quelque chose qu’on a déjà beaucoup vu, qu’on observe même dans beaucoup de concerts de musique punk. Ce qui pouvait être plus dérangeant et surprenant c’était vraiment d’ajouter cette notion de se battre entre personnes qui s’aiment.
En partant de cette idée de base, j’avais vraiment envie de garder tous les codes très stricts de la captation de musique live et de les bousiller progressivement, que ce soit avec ce qui se passe sur scène mais même visuellement, pour jouer cette déviation. À partir du bridge de la chanson on a voulu prendre de la liberté et proposer quelque chose de plus fantastique. Au début, j’ai quand même eu beaucoup de doutes. Imaginer Rebecca se prendre plusieurs coups de pied dans le visage me mettait mal à l’aise, je ne me sentais pas bien. Mais, en fait, on s’est dit que si ça me faisait cet effet c’est qu’il y avait quelque chose.

À l’aune des nombreux féminicides ainsi que des violences commises à l’encontre des femmes qui émaillent l’actualité, n’aviez-vous pas peur d’être mal reçus ? 

Rebecca : Déjà, précisions qu’on est absolument engagés sur ce sujet et du côté des victimes. C’est un sujet qui nous traverse en permanence. En moi, le sujet de la place des femmes, de la violence à leur encontre, ce n’est même pas un sujet de réflexion, c’est quelque chose que l’on vit dans notre corps en permanence. On ne peut même pas détacher quelques actes artistiques ou actions du réel de ce sujet parce que je suis une femme donc tout ce que je vais entreprendre va être habité par cela comme je vis cette violence également.
Ensuite, dans le clip, ce n’est pas une femme qui se fait battre par des hommes mais des amis qui se battent entre eux. Je reçois autant que je donne les coups. Si on regarde ce clip avec attention, on remarque que le sujet n’est pas la violence mais le désir. Celui ou celle qui reçoit la violence en est maître quand c’est une violence consentie et désirée comme on peut en avoir dans le sadomasochisme et dans les relations de domination et soumission. On avait très à cœur de créer une grande égalité dans la répartition de la violence car on était très conscientes avec Lucie quand on écrivait le scénario que ce pourrait être un sujet polémique. Je suis d’ailleurs ravie que s’en soit un, que le clip évoque cela, plutôt que de se retrouver chacun dans un petit rôle bien normé et bien gentil où on fuit les problématiques actuelles. Quand on regarde le clip, qu’on y adhère ou pas, on peut penser aux violences faites aux femmes, à la représentation de la violence dans la société ou à comment on se fait abreuver d’images de violence en permanence. Peut-être qu’en ne traitant pas explicitement de ces questions, il permet néanmoins d’y réfléchir.

De plus, la caméra et la réalisation n’est pas dénuée de point de vue. Elle a un point de vue que j’appellerai profondément empathique. Au lieu de s’arrêter sur la personne qui donne les coups, la caméra montre celui ou celle qui les reçoit. Elle ne s’attarde que sur le visage de la personne qui reçoit les coups et sur la joie qui la traverse. C’est à travers le regard de la caméra qu’on sait qu’on parle du point de vue du consentement. On peut y déceler l’obsession de se réapproprier son corps de femme pour le transformer en corps capable de violence. C’est l’inverse d’un féminicide ce qui se passe, on ne subit pas la violence mais on la prend, avant même de la donner. 

Lucie : J’ajouterai aussi qu’il y a la réaction du public qui finalement ne voit pas cette violence. Pour moi, c’était important. Il y a deux façons de le comprendre. La première est la réaction face à cette violence consentie, la deuxième est aussi de dénoncer que parfois tu fais face à une très grande violence et tu ne la vois même pas. Il fallait qu’il y ait un vrai contraste avec ces spectateurs et spectatrices qui sortent de la salle et qui ne retiennent que l’amour qu’ils ont vu sur scène.

Max : On aurait pu faire quelque chose comme pour nos autres chansons avec une femme forte qui peut écraser n’importe qui sur son passage mais tous nos morceaux sont comme ça. Si tu analyses vraiment ce qui se passe dans le clip, ça démarre d’un coup de guitare accidentel et après c’est Rebecca qui est maîtresse du jeu, qui prend du plaisir. Elle décide que malgré l’accident, ça lui plait et elle amène ses boys dans ce carnage. 

Lucie : La seule morale qui existe finalement c’est celle que les gens vont projeter en regardant ces images.

Rebecca : C’est en quelque sorte un objet qui sert de miroir pour sa propre morale.

Lulu Van Trapp - l'amour et la bagarre (Official Music Video) - YouTube

Il semble que la chanson évoque également le couple, notamment avec le couplet : « Je ne vois que ton regard / Sous mon corps qui pleure et sous ton pouvoir / Et quand tu me tiens / Je sais aussi pourquoi on s’est quitté / Comme des étrangers / Sachant qu’on s’attache à chaque fois qu’on tâche de s’oublier ». Ne pensez-vous pas que votre chanson, associée à ce clip, pourrait être perçue par certaines personnes comme une banalisation des violences conjugales ? 

Rebecca : Je n’ai personnellement même pas une seconde pensé à cela mais si on réfléchit sans cesse à tout ce qui peut être mal perçu on ne fait pas grand-chose non plus. Le devoir d’un artiste est aussi de pouvoir questionner et de pouvoir tordre les frontières de la liberté d’expression. C’est un jeu dangereux mais c’est aussi ce qui est excitant et également politique dans le fait d’être un ou une artiste aujourd’hui. On peut dire que la chanson a presque deux strates. Elle parle effectivement d’une séparation très longue et compliquée, un peu toxique, où à chaque fois qu’on se revoit on se jette à nouveau dessus alors qu’on sait que c’est mal. N’importe qui peut relate mais on avait aussi envie de parler de nous dans cette chanson, pas uniquement de moi qui suis l’autrice des paroles. Je trouve ça tellement marrant de pouvoir proposer plusieurs lectures à un objet. L’amitié est la plus belle forme d’amour selon nous et on peut parler des différentes formes qu’il prend.

Lucie : On n’aurait jamais réalisé un clip dans lequel un couple se fout sur la gueule.

Max : Ce n’est pas parce que Rebecca chante la chanson que ce n’est pas une chanson qui est vraiment ressentie par nous quatre. C’est la meilleure chanteuse du groupe donc elle va chanter le morceau mais la narration ne se place pas forcément du point de vue des femmes mais d’un être humain sous emprise. 

Rebecca : Oui, d’ailleurs dans cet album on a toujours fait attention au maximum à ne pas genrer nos chansons. Il y a quelques adjectifs que j’ai quand même maintenus au féminin parce que je trouvais que ça parlait à plus de gens afin de créer une identification la plus totale possible. Le point de vue peut donc provenir de n’importe qui, même s’il s’agit d’une voix entendue comme féminine qui le chante.

« Est-ce qu’il faut toujours forcément rattacher une note d’intention au féminisme ? »

Doit-on entendre dans votre chanson que l’amour et la bagarre sont indissociables ?

Rebecca : Je dirais que oui d’une certaine manière. C’est pour ça qu’on a choisi le terme bagarre justement et pas un autre. Les enfants se bagarrent. La bagarre c’est un truc de personnes qui se connaissent. On ne dit pas « je veux te faire l’amour et te battre ».

Manu : Oui, c’est quelque chose d’assez inconséquent au final.

Max : C’est se chiffonner. À la fin tout le monde boit un coup.

Manu : Dans un féminicide on ne dit pas que l’individu s’est bagarré avec sa femme. Ce n’est pas vraiment ce genre de lexique qui est employé en général.

Brazil, premier single clippé de votre précédent album, s’illustre également par des scènes sanglantes et a été aussi réalisé par Lucie Bourdeu. Est-ce fortuit ?

Lucie : Je prends pas mal mon pied avec ce genre de films qui a un peu un effet cathartique pour moi je l’avoue. On s’est cependant beaucoup posé la question de savoir si on allait se faire censurer sur Youtube et aussi de la réaction que cela pouvait provoquer chez les gens. Mais qu’importe, ça leur plaisait donc on y va. Si Brazil et L’amour et la bagarre ont des univers similaires c’est aussi clairement en raison de la liberté qu’offre le groupe et également par la nature de leurs chansons. Comme Brazil, l’amour et la bagarre évoque la dualité del’amour. Le clip de Brazil met en scène une fille qui se fait manger de l’intérieur par une espèce de liquide noir qui la transforme en monstre et ça parle aussi d’un amour toxique. Dans cette histoire, on traite encore de cette ambivalence entre l’amour et la haine qui sont si proches. Cela faisait longtemps que je souhaitais filmer de la musique et de la baston, c’est fou comme ça s’est goupillé parfaitement dans ce projet.

Rebecca : La liberté que Lucie ressent par rapport à notre univers pour pouvoir exprimer le sien, nous l’avons également ressentie de notre côté. C’est une collaboration unique, comme si on avait trouvé d’une certaine manière le pendant cinématographique à notre musique. On ressent aussi une liberté totale, une envie de se dépasser en tant qu’acteurs sous sa réalisation. Ce clip est aussi une ode à l’amitié, on a le même état d’esprit, on est une meute. 

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Rebecca, il me semble que tu as toujours revendiqué une forte dimension féministe, notamment lors de vos concerts. En quoi ce clip se rattache-t-il à tes convictions en la matière ?

Rebecca : Le féminisme, ce n’est pas quelque chose que je choisis d’aborder de temps en temps. Parfois j’en parle publiquement, parfois non. Pour moi, je suis féministe parce que je suis femme. C’est juste permanent. À la seconde où je vais sortir dans la rue, je vais être dans cette posture. Quand t’es dans ton art, tu te dis qu’il faut que tu le représentes de la meilleure des façons. Mais est-ce que représenter le féminisme en montrant juste un personnage hyper fort ce n’est pas suffisant ? Un personnage sur scène qui prend les coups et qui les donne avec autant de ferveur, c’est la réappropriation du corps violent. Est-ce qu’il faut toujours forcément rattacher une note d’intention au féminisme ? J’ai plein de problèmes par rapport à mon image, à mon corps, tout le temps et sans cesse, mais quand je suis sur scène c’est le moment où tout disparaît. Peu importe comment je me suis retrouvé quelques secondes auparavant, quand je monte sur scène je m’aime. C’est surtout cela qu’on montre dans le clip, c’est un personnage qui s’aime.

Lucie : Je partage ce sentiment lorsque je réalise un film.

« Avant c’était plutôt : « s’il y a des muscles, si ça sue, si ça saigne, c’est du rock ». Je trouve que c’est quand même une mentalité de boomers de glorifier cela ».

Dans votre communiqué de presse, vous évoquez questionner « la fascination des humains pour la violence réelle ». Des voix se lèvent cependant à l’encontre de la diffusion par les médias et sur les réseaux sociaux des images des atrocités commises à travers le monde. L’historien et sociologue des médias Jérôme Bourdon parle de « pornographie de l’horreur ». Cette fascination morbide est-elle vraiment encore d’actualité ? 

Max : Complètement.

Rebecca : Malheureusement.

Max : Avec notre opération de communication pour la promotion de la vidéo, on joue complètement sur le côté mind fuck des gens qui vont beaucoup plus cliquer sur quelque chose qui semble avoir un côté violent plutôt que sur un contenu qui prône la paix. C’est évident. Il y a un côté boulimie de choses affreuses. C’est excitant pour un être humain. Voir des gens se foutre sur la gueule, c’est peut-être cathartique pour certaines personnes, ça donne envie de cliquer.

Manu : Je pense que le débat a toujours existé mais il y a une différence entre la fiction et les images réelles. La violence au cinéma ne fait plus trop débat, c’est plutôt accepté de nos jours, et au final c’est ce qu’on a fait. Je ne pense pas qu’il y ait un parallèle à tracer avec des images de guerre non plus.

Lucie : Depuis le début il y avait cette question de la morale. On voulait questionner le regard du spectateur sur cette violence. Dans le clip, il y a énormément d’amour dans le public ou entre les musiciens.

L’imaginaire du rock est étroitement lié à la violence. Considérez-vous qu’il reste inhérent à ce genre musical ?

Max : Le rock fait partie des musiques dites violentes mais cela ne concerne pas forcément toutes ses ramifications. Notre rock n’est pas violent, il a toujours consisté à chanter fort de l’amour.

Manu : Jouer du rock ou en écouter permet de sortir une violence de soi.

Rebecca : C’est vrai qu’on s’est déjà bouffés quelques commentaires sur le clip du type : « Ah, ça, c’est du rock ! ». Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui restent un petit peu obtus par rapport à cela et qui glorifient encore une époque révolue. Avant c’était plutôt : « s’il y a des muscles, si ça sue, si ça saigne, c’est du rock ». Je trouve que c’est quand même une mentalité de boomers de glorifier cela. Notre génération se questionne bien plus sur ces concepts. 

Lucie : Il y a aussi une notion de liberté. Parfois ça peut prendre une forme violente mais il y a avant tout l’envie de lâcher les chiens.

Max : Dans l’amour et la bagarre il y a plusieurs genres musicaux qui se mélangent : du rock, de la techno, du hip-hop si l’on considère l’usage de l’autotune et un peu de rock steady. Il ne s’agit que de musiques de rébellions qui n’étaient pas forcément médiatisées au départ. Il y aussi cette dimension contestataire qui nous est hyper importante. Le rock est cependant clairement détachable de l’imaginaire de la violence.

Rebecca : Tous les groupes de rock maintenant ne parlent pas de la violence de la même façon, qu’il s’agisse d’Amyl and the Sniffers, IDLES ou Fontaines D.C. par exemple. Utiliser la violence peut-être, mais la prendre pour inverser son pouvoir de domination justement. Ne plus se laisser dominer aussi bien par la violence du patriarcat, la violence capitaliste ou la violence forcée de l’imaginaire du rock mais la prendre pour inverser le discours et la questionner à travers le lexique du rock.

« On est abreuvés d’images plus frappantes les unes que les autres, que ce soit en termes de provocation, de sexualisation, de violence, comment un ou une artiste peut-il ou elle faire face à cela ? »

Pouvez-vous me parler de l’opération de communication que vous avez développé pour la sortie du clip ? 

Manu : Je vais lire un commentaire choisi au hasard : « Ridicules. Quand on a pas de talent on essaie de combler comme on peut. Malheureusement vous, vous avez vraiment rien pour vous ». Quelqu’un répond : « mais tellement ! Marketing de merde pour musique de merde.. de vrais poseurs 🙄 » [extraits copiés et collés depuis les commentaires de la publication Instagram de Lulu Van Trapp, NdlR]. Apparemment, certaines personnes n’ont pas apprécié la communication.

Lucie : Il y avait cette envie d’aller vraiment au bout du mockumentary. Quand le film C’est arrivé près de chez vous est sorti au cinéma, peu de gens connaissaient Benoît Poelvoorde. Une grande partie de l’audience a cru pendant un moment que c’était un documentaire sur un serial killer et ses méthodes pour faire disparaître les corps. Il y avait une réelle volonté personnelle de pousser le vice du faux documentaire au plus loin.

Rebecca : Dès le départ on a voulu jouer sur la frontière entre le réel et la fiction jusqu’au bout. On savait très bien que ça pouvait faire flop ou se retourner contre nous mais on était prêt à en assumer les conséquences. C’est le premier single de notre futur album, on souhaitait qu’il alimente les discussions.

Manu : C’est un prank, plusieurs personnes font semblant d’y croire. Cela crée une dimension de complicité avec nos auditeurs et auditrices. J’aimerais également participer à une opération de communication de ce type avec un groupe que j’apprécie.

Rebecca : On raconte l’histoire ensemble et on demande de l’aide à notre public. Cela fait partie de notre ADN extrêmement familial. On n’a pas eu peur de demander à tous nos potes ou ceux que l’on connaît, de près ou de loin, de contribuer à cette opération avec nous.

Max : Quoi qu’il en soit, un bad buzz reste un buzz. On est des méga trolls.

Rebecca : Au pire ça a dérangé quelques personnes dans leur morale mais qu’ils regardent le clip. Je suis totalement ok s’il y a des gens que ça débecte mais c’est juste une vidéo de nous avec du maquillage dans la rue. On tourne aussi en dérision tout cet imaginaire du rock. Ça génère un véritable buzz, on n’a jamais eu autant de réactions, d’engagement, de vues sur un clip qu’on a posté ou sur des images qu’on a produites. Cette espèce de frénésie du clic interroge ce rapport à la violence et au voyeurisme. Dans notre époque où on est abreuvés d’images plus frappantes les unes que les autres, que ce soit en termes de provocation, de sexualisation, de violence, comment un ou une artiste peut-il ou elle faire face à cela ? Voilà ce que l’on interroge aussi. Est-ce qu’on est obligés de pousser la performance sans cesse plus loin pour se faire entendre et pour faire entendre finalement notre art ? Il s’agit de notre image, qui est très importante pour Lulu Van Trapp, mais on est un groupe de musique et qu’on aille jusqu’à produire de telles images pour que l’on écoute notre musique est intéressant aussi.

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Arrêtons-nous sur la scène durant laquelle on voit l’acteur qui joue votre producteur discuter avec votre ingénieur du son. Le producteur invective « C’est quoi ce bordel, ils sont en playback ? », l’ingénieur du son lui répond « Bah non, c’est du live » avant de se voir rétorquer « Mais tu te fous de ma gueule, c’est du playback ! ». Était-ce un indice en vue de l’opération de communication ?

Rebecca : C’est vraiment la scène de Lucie, c’était pour assumer encore plus la dimension cinématographique. On s’empare des codes de la captation seulement pendant un très court moment dans le clip avant de partir dans du cinéma. Je commence à ne plus vraiment chanter avec la chanson, les garçons lâchent leurs instruments pour se mettre sur la gueule. On assume que c’est factice. 

Lucie : C’était pour amener de l’humour et surtout rappeler que ce n’est qu’un film. Ce n’est pas vrai ce qui est en train de se passer. Je trouvais hyper marrant de faire cette blague au milieu du clip qui a amené pour moi beaucoup d’autodérision et qui rappelait que tout cela fait partie de l’histoire. Je suis très fan de ce type de mise en scène. Ce moment en split screen m’a été inspiré par Phantom of the Paradise de Brian De Palma. Il y a cette scène magnifique dans laquelle une bombe explose et qui est elle-même un hommage au fantôme de l’opéra. 

Il semble que vous ayez entrepris un virage artistique avec la chanson l’amour et la bagarre. Elle contraste avec les compositions de votre premier album « I’m Not Here to Save the World ». Ce premier single affiche-t-il la tonalité de votre prochain album ?

Max : Une des tonalités. C’est un album qui a été composé à partir de l’époque covid. Il y a eu des ruptures, beaucoup de désarroi dans sa création, mais aussi énormément ce sentiment d’appartenance à une famille en ce qui nous concerne.

Rebecca : C’est un album qui parle beaucoup d’amitié comme remède.    

Manu : Même si on joue du rock on écoute plein de trucs, d’autres styles avec beaucoup d’auto-tune donc logiquement on voulait l’utiliser parce qu’on aime ça. Ce n’est pas une démarche consciente de modernisation, on fait juste le son qu’on a envie d’écouter. Je trouve que ça manque dans le rock d’avoir des sonorités un peu plus diverses. 

Max : Les rappeurs se mettent grave à faire des trucs plus rock, sauf que les rockeurs se limitent. On est contre le cloisonnement et pour nous il n’y a aucune règle. Il y a d’autres morceaux sur l’album où on part sur des styles qu’on n’avait jamais arborés auparavant.

Rebecca : L’album sort au printemps 2024. On va faire un grand concert à La Machine du Moulin Rouge le 23 mai, puis une tournée suivra.

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