Ils ont cinquante balais, font de la techno malsaine et dégueulasse, trainent avec Fat White Family et des cowboys de l’enfer. Le duo Paranoid London revient avec un deuxième album fascinant et déjà culte où se bouscule derrière le micro une caravane de freaks et weirdos: Alan Vega, le chanteur d’A Certain Ratio et des activistes transgenre et queer. 

Arrêtons de mentir. En France, le mouvement anglais baggy-madchester du tout début des années 90 n’a jamais réellement fédéré les foules. Ne me parlez pas de « Screamadelica » de Primal Scream: ce genre de disques était justes connu par deux ou trois spécialistes; ils ont été relayés sur une colonne dans des revues spécialisées. Alors que Loaded, EMF ou les Happy Mondays étaient plébiscités en haut des charts par une jeunesse anglaise qui portait des Bob Kangol pour cacher leurs regards rétrécis par l’ecstasy, ces mêmes artistes ne passaient jamais sur la FM du pays de Jacques Chirac. L’Eurostar a été inauguré en 1994 ; peut-être que la perfide Albion nous semblait encore lointaine ? En 88-90, nous n’avions définitivement aucun lien avec cette culture qui mélangeait rock’n’roll 60’s, psychédélisme électronique et rythme robotique venue tout droit de Chicago. Entre 1990 et 1992, les Primal Scream ne se sont même pas donné la peine de passer par Paris pour défendre leur révolution arc-en-ciel. Les Happy Mondays, eux, peinent pour remplir la petite salle de la Cigale – en mars 1991 exactement. Et il y avait beaucoup plus de monde pour la tournée anniversaire de « Screamadelica » des Ecossais en 2011 que de personnes dans les salles à l’époque, c’est un fait.

En France ,il existait seulement deux morceaux à tendance baggy qui passaient à la radio française : le magnifique I’m Free des sous-estimés The Soup Dragons et… 1990 du canadien Jean Leloup. Ne riez pas et réécoutez ce morceau; c’est peut-être un des seuls morceaux francophone d’indie-dance et c’était un tube. Ce track brassait la dance de Dee Lite sous une large influence anglaise. Avec ce morceau – vision léthargique d’un jeune branleur devant l’évolution du monde, la paranoïa de guerre nucléaire et la première guerre du golfe – Jean Leloup se révélait tel notre Shaun Ryder à nous, telle une version franchouillarde des Happy Mondays.

Anyway, nous n’avons jamais été branché indie-dance ici ; il faudra attendre 1996 et la sortie du “Homework” de Daft Punk et du Trainspotting de Danny Boyle pour que cette culture techno soit enfin comprise au niveau national. Alors, est-ce que ces vilains anglais drogués de Paranoid London – projet dément qui brasse la culture rock’n’roll avec celle des raves – peuvent trouver écho chez nous ? Peut-être que les choses sont différentes. Après tout, le groupe techno-rock-pour-Nagui Shakaponk fait un malheur.

“Imaginez une jam nocturne et improbable d’un Mark E Smith de The Fall raide bourré en train de débiter des conneries sur un blend signé Derrick Carter.”

Véritable remède contre la macronisation d’une house music devenu trop blanche et trop bling-bling, Paranoid London se révèle le formidable groupe d’expression libre anarchiste dont le monde à besoin. Ces nouveaux blasphémateurs ne sont pas tous jeunes : Gerardo Delgado et Quinn Whalley ( qui fait aussi partie de Warmduscher avec les Fat White) ont dans les cinquante balais et ils ont usé leurs parkas militaires toutes ces années dans des projets techno restés underground. Ils ont connu des échecs, sont restés sous les radars et c’est bizarrement depuis quatre ans que leur projet arrive à capter de la lumière. Eux, trouvent cela assez drôle et ne changent pas de posture : ils restent ces formidables lads Anglais pas si éloignés de Sleaford Mods ou d’un Irvine Welsh. Ce n’est pas anodin de citer ici l’auteur de Trainspotting: ils ont collaboré ensemble pour un maxi vinyle confidentiel dans lequel l’écrivain déclame ses textes sur leur musique. Paranoid London propose de raviver la flamme de l’acid et nous promet quelque chose de nouveau. Du Timothy Leary versus Chaka Khan.

Certes, il n’y a pas de guitare électrique sur leurs morceaux mais l’esprit punk rock est bien là. Peut-être même plus que dans un bon nombre de disques de rock garage de jeunes moustachus. Et pour enfoncer le clou, Paranoid nous offre un casting luxueux : Simon Topping – le chanteur post-punk originel de A Certain Ratio – mais aussi ce sacré freak de Mutado Pintado – Craig Louis Higgins Jr de son vrai nom – un collaborateur de longue date des Paranoid et de Warmduscher: un cowboy-poète à ses heures qui a collaboré avec de nombreux artistes comme Fat White family, Colder ou Joe Goddard. Un véritable cinglé qui cite l’apocalypse de Saint Jean, un genre de Bukowski sous ecstasy. Sur le disque de Paranoid Londonn on trouve aussi le fantôme d’Alan Vega pour un des derniers morceaux enregistrés par le punk-cherokee de Suicide en collaboration avec Arthur Baker.

Le duo anglais en profite aussi pour mettre en avant le superbe artiste Josh Caffe qui apparaît sur deux titres : un vocaliste-producteur-DJ de house anglaise, figure gay de la nuit londonienne. Ce dernier a sorti récemment un superbe morceau à un degré de moiteur inégalable comme One Night in Paris où le chanteur susurre en boucle la phrase : « Baise-moi toute la nuit ». Avec Paranoid, Josh chante sur un morceau absolument dément : (Vi-Vi) Vicious Games. Dément, car sa voix est produite d’une façon telle qu’on croit entendre Robert Smith : du Cure-gay période « Seventeen Second» donc, sur de la musique acid-house old school.

D’ailleurs, en parlant de cette passion pour la vieille musique de Chicago, il faut parler de ce minimalisme qui peut paraître rudimentaire aux premières écoutes : chez Paranoid London, il n’y a pas ou très peu de progression d’harmonie. En véritables punks DIY, ils n’opèrent que des boucles de deux mesures étendues sur des morceaux de sept minutes et sur lesquels des chanteurs dans un état second posent leurs obsessions dadaïstes. Une production primitive, sans réelle évolution qui révèle une démarche ultra réfléchie. Le groupe londonien ramène l’énergie d’une époque où cette musique était produite dans les ghettos de Chicago et la mélange avec sa culture punk rock anglaise. Imaginez une jam nocturne et improbable d’un Mark E Smith de The Fall raide bourré en train de débiter des conneries sur un blend signé Derrick Carter, et vous aurez une idée de la vision et de la démarche de Paranoid London. Pas sûr que les fans d’Eric Clapton comprennent quoi que ce soit à cette drôle de mixture préparée par ces punks rockers synthétiques.

Dernier détail qui a son importance – et qui donne son sérieux à toute cette affaire, un featuring vocal singulier sur l’album avec le morceau The Boombox Affair. C’est la voix de la Dj transgenre Bubbles Bubblesynski, militante et activiste de la scène de San Francisco. Bubbles a été assassinée une nuit de septembre 2018. C’était un crime transphobe.

Paranoid London // PL // Paranoid London Records
http://paranoidlondon.com/

5 commentaires

  1. Jean Leloup je l’avais oublié avec son classique des boum de garage début 90
    Dans la même veine Canadienne on avait André “dédé” Fortin des Colocs, même timbre de voix même base Blues, il existe un très bon film sur ce groupe d’ailleurs:” Dédé dans les brumes” que sa s’appelle…

    Bon c’est un peu de la catégorie B tout ça, mais il y aurait toute une scène Rock à redécouvrir de ces années 90, jusqu’en France. Par exemple: Raoul petite, ou VRP pour ne pas tous les citer.
    Ca nous changerez du Lo-Fi et de l’indie; à croire qu’il n’y avait que cette bande de songwriter-neurasthénique pour proposer autre choses que U2 ou Direstrait

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