Pour les rockeurs, il n’a pas la gueule de l’emploi. Pour les rappeurs, c’est un sketch envoyé par le système. Pour les autres, c’est l’un des mots clefs les plus tapés sur Youtube. Pourtant le dénommé Chaton a des choses à dire : sur la chanson française périurbaine, sur le spleen parisien, sur le reggae autotuné et surtout sur l’art de diviser en retombant toujours sur ses pattes. Portrait en dents de scie.

On aimerait parfois pouvoir prendre un crayon gris pour rembobiner la grande K7 du temps ; revenir en 1991 quand les premiers journalistes un peu reac’ reçurent les exemplaires promos du « Blue Lines » de Massive Attack, pouvoir imaginer leurs gueules un peu troublées, en entendant ce mélange fumeux de dub, de reggae et de hip hop de parking. « Un truc zoulou qui ne passera pas l’hiver, ni les frontières ». Vendu à plus de 500 000 copies tout autour de la planète, le disque a depuis fait son chemin et cramé la rétine de pas mal d’auditeurs grâce à une sorte de gluance auditive rarement entendu depuis au pays de Theresa May. Les petits blancs sceptiques, eux, ont fermé leur gueule et recyclent depuis des papiers sur Bristol à tour de bras.

27 ans après cet accident, Chaton emprunte la même voie. Son Bristol à lui se nomme Barbès. Et son premier album s’appelle, en toute simplicité, « Possible ». Pourquoi la comparaison à « Blue Lines » ? Parce que le Parisien a cette même manière d’utiliser le dancehall pour proposer quelque chose d’autre qu’une repompe de Pierpoljak, et que les mélodies qu’il sifflote comme une mauviette sont à double fond ; elles glissent lentement dans la gorge avec un doux parfum de codéine jusqu’à ce que vous ne sachiez plus si vous aimez ou détestez ce médicament au nom si ridicule.

La pop que tu l’aimes ou que tu la quittes

Peut-être pour aimer Chaton faut-il avoir connu Paris sous la pluie, avoir aimé l’odeur du bitume mouillé et ce parfum aquatique qui donnent aux gens tristes des airs de poètes ratés. C’est en tout cas ce qui vient spontanément après avoir passé le premier barrage. La première fois qu’on a entendu Chaton, c’était sur une compile de la Souterraine (« Telle quelle », 2017) où l’on avait failli pouffer de rire en entendant Poésies, un titre d’autotune pour les nuls chanté par un mec pileux trop bercé par « Dans la légende » de PNL.
Un blanc de 34 ans le cul entre deux chaises, deux cultures, et affublé d’un nom trouvé par sa copine parce qu’elle l’appelait tout le temps « Chaton » devant ses potes, avouez que ça la fout mal pour la respectabilité. Sauf qu’il a bien fallu y revenir. Puis admettre que ce blues intra-muros avait quelque chose d’extrêmement touchant pour qui a connu, ne serait-ce qu’une fois, la beauté de Paris à l’automne.

Si la musique de Chaton est, finalement, géniale, c’est parce qu’elle est foncièrement clivante. Bien plus que celle d’Eddy de Pretto, pour citer un concurrent direct. Ce sentiment de division, Chaton y est habitué depuis la publication de son premier morceau, le fameux Poésies. Lui trouve ça plutôt cool, il s’en amuse, le jour de notre rencontre, à Barbès, justement.

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Alors oui, c’est vrai : de prime abord, on rigole de ce reggae lifté qui permettra aux fainéants de classer cette souffrance divertissante entre Bob Marley et PNL. Puis viennent les paroles, qui alpaguent plus qu’une chanson de Vianney.

« Au bord de la faillite, je continue d’écrire des poésies / Le téléphone est éteint / je ne répondrai plus jamais de rien / Je ne me sens pas très bien, depuis la fin des années 80 » (Poésies).

« J’ai fait une crise de panique à Sanary-Sur-Mer / Le médecin m’a dit : Simon, tu fais tout à l’envers // Le succès ça n’arrange rien à l’intérieur / J’sais plus si je veux crever en famille ou au 20 heures » (J’attends en bas).

A chaque fois, c’est la fête et la tristesse ; la langueur du beat plaqué sur des punchline de dépressif. « Le disque, il vient de tout au fond. Les paroles sur la crise d’angoisse à Sanary-sur-Mer, par exemple, c’est le jour de l’enterrement de mon grand-père, où je sens que je gère super bien, jusqu’au moment où j’entre dans l’hôtel Best Western du coin, en basse saison, puis je commence à trembler, pas bien. Et ça finit aux urgences avec une discussion avec le médecin qui me dit « je crois que vous êtes pas en phase avec vous-même ». Là je me suis dit qu’il était temps de retrouver l’innocence créative, la sensation adolescente ». Le shoot, comme disent les drogués. Qui sont pas très loin, d’ailleurs.

Avant d’en arriver à cette retox salvatrice, Chaton a donné beaucoup de doses aux autres. Beaucoup de chanteuses sont passés entre ses mains, ça fait 15 ans qu’il turbine pour les autres ; cette fois c’est la sienne. L’album « Possible », qui sort en mars, c’est sa manière à lui de dire que cette fois, tout est vrai. Ca pourrait même faire un super sticker pour la pochette. « Moi ce disque c’est une bouée qui m’a sauvé la vie, et en même temps, j’y ai vidé mes tripes ». D’où l’impression de double deep : malaise sur les paroles chantés avec cette voix de robot chialeur, groove dans les mollets grâce au dancehall hérité de Massive Attack. Quant à nos amis rockeurs et rappeurs intégristes, pas d’inquiétude pour eux ; ils nous ont quitté voilà au moins deux paragraphes.

« L’autotune, c’est limite une ligne sociale : y’a ceux qui comprennent et les autres. Je connais des parents qui interdisent à leur gosse d’en écouter ».

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L’une des forces de Chaton, sa faiblesse aussi, c’est cet instrument sous vibrato respiratoire ; certains appellent cela l’autotune. Le sien ne vient ni de Air ni de Kraftwerk, mais de Booba, puis de PNL, qu’il a beaucoup écouté, puis trafiqué comme un pot d’échappement pour arriver à cette sorte de pop lascive à pot Ninja qui donne l’impression d’écouter Horace Andy dans une cave de barre HLM où se seraient retrouvé tous les dealos du tiek pour le goûter. C’est ça, Chaton, une musique hésitant entre le Papy Brossard et la barrette de shit. Pas dur de comprendre que ce soit clivant. « L’autotune c’est formidable, ça te donne des idées de mélodies auxquelles tu n’aurais jamais pensé, c’est une espèce de co-compositeur. N’empêche que n’importe quel producteur de rap se foutrait de ma gueule, ma technique est très limitée. Pas sûr que je l’utilise toute ma vie ».

« C’est facile de se foutre la race à 20 ans, c’est beaucoup plus dur de dire à tout le monde ‘’allez-vous faire enculer’’ à mon âge »

A la base, Chaton possède une formation classique de chant alors bon « l’autotune, c’est un moment pour lui », un peu à la manière des Stories Instagram, une vignette de l’époque. « L’autotune, c’est limite une ligne sociale : y’a ceux qui comprennent et les autres. Je connais des parents qui interdisent à leur gosse d’en écouter ». Je lui apprends que voilà 60 ans, Andrew Loog Oldham, manager historique des Stones, inventait la légende en opposant ses poulains dangereux aux gentils Beatles par l’intermédiaire d’une publicité : « laisseriez-vous votre fille coucher avec un Rolling Stones ? ». Ca le fait rire. L’histoire a prouvé qu’un paquet de nanas voulaient coucher avec Mick Jagger. Dans le cas de Simon, aka Chaton, il s’agira plutôt de savoir qui veut l’écouter.

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Sur la ligne blanche

Les seuls retours de rappeurs sur sa musique, Chaton les a eu de « rappeurs blancs ». La ligne de démarcation perdure. « Est-ce que ce serait un échec de n’avoir que des blancs dans mes concerts ? Avoir personne, ça oui ». Peut-être que son disque, il est juste un peu trop bourgeois pour les mecs du quartier, peut-être que ça leur foutrait la honte d’écouter un blanc de 34 piges qui vit dans un deux-pièces parisien. « C’est peut-être aussi pour ça que le disque s’appelle ‘’Possible’’ ; c’est facile de se foutre la race à 20 ans, c’est beaucoup plus dur de dire à tout le monde ‘’allez-vous faire enculer’’ à mon âge, pour faire l’album que j’avais envie de faire ». Allez bien niquer vos mères les poètes. Autour de nous, au Barbès, dans ce bar d’ex pauvres pour hipsters du quartier fraichement gentrifié, en tout cas, personne ne moufte.

Paris est magique

Si Simon semble si parisien dans ses chansons, c’est évidemment parce qu’il vient d’ailleurs. « Paris m’obsède comme un provincial » consent-il. Lui a grandi à Lyon, avant d’atterrir près de Barbès ; un quartier invivable pour ceux trop habitués aux pavillons de banlieue avec fausse piscine et clôture achetée chez Auchan. La seule frontière de Chaton, finalement, c’est la zone 5 du pass Navigo. Dans chaque chanson ou presque, la même déclaration d’amour à la Capitale :

« Il faut arrêter de dire que Paris ça va trop vite / Que Paris bat trop fort / Paris c’est la plus belle » (N’importe quoi)

« On va pas quitter Paris / Qui voudrait quitter Paris / on prendra juste un peu plus grand » (Pas le feu).

Des histoires de trentenaires qui aimeraient vivre dans plus grand mais qui composent avec la loi Carrez, des chansons de rappeurs devenus chanteurs grâce un petit instrument qui coute pas cher et prend pas beaucoup de place (peu de grands batteurs viennent de Paris centre, hein). D’ailleurs, de son propre aveu, ce disque Chaton aurait du le sortir tout seul. Jusqu’à la rencontre avec Vincent Boivin de chez Arista, petite cellule indépendante de chez Sony. C’est vrai quoi : mieux vaut un petit chez soi qu’un grand chez les autres. Les vrais savent.

Le ventriloque

Pendant de nombreuses années, Chaton a été auteur, compositeur ou réalisateur (voire les trois en même temps) pour les autres. Pendant de nombreuses années, Chaton a donc été ce nettoyeur de surfaces du tube, le genre de mecs dont personne ne retient le prénom, mais qui écrit pour ces autres dont le nom est connu. Pas vraiment un nègre, plutôt un homme de l’ombre. Un larbin perdu les notes de pochettes que plus personne ne lit. « J’ai vu des chanteurs tristes comme les pierres alors qu’ils étaient millionnaires, des gens seuls alors que des milliers de gens les aimaient ». A l’inverse, Chaton, lui, ne se pose aucune question au moment d’enregistrer ce non-album qui finira par en devenir un. « Mon seul espoir, c’est de conserver cette part d’innocence. Le succès, je l’ai vu chez les autres, ça influence toute la vie des gens qu’il traverse ; la seule manière pour éviter de sombrer dedans, c’est de rester créatif ».

Son plus beau coup ? Je danse, pour Jennifer. Oui, ça calme. On est loin de Kingston, plutôt du côté de la Seine Saint Denis, aux studios TF1. « Moi j’admire les gens qui s’élèvent tous seuls » dit-il. On ne sait pas s’il parle de lui-même, en tout cas non, non, il ne regrette rien. « J’essaie juste de pas trop baiser les gens ». Là, pour le coup, y’a pas viol.

Chaton // Possible // Sortie le 9 mars chez Sony (Arista)
https://www.facebook.com/chatonoff/

En concert le 22 mars à la Maroquinerie, partout en France au printemps, le 4 mai à Bruxelles (festival Les nuits botaniques)

12 commentaires

  1. y’ a un gonze qui lui ressemble @ Ménil Longchamp, y squatte le barn et ecoute que Lemmy et Soggy et il a La patate , on bave des fois, et on lui tire une boutanche.

  2. Bester c’est une blague ou quoi? chaton abuse et sur abuse du vocoder et autre Auto-Tune ,c’est aussi mauvais que bon iver qui s’essaye a l’Auto-Tune ,c’est du niveau de la merde en barre 78 carat de Kanye West.JE PRONONCE UNE FATWA CONTRE CHATON AND BESTER lol 🙂

  3. « Arista petite cellule indépendante de chez Sony ».
    Ouarf !! C’est pas sur Gonzaï que j’ai lu l’arnaque des labels soit disant indépendants.

    Vu le pedigree du monsieur les portes pour lui s’ouvrent plus facilement, arrêtez de nous la jouer miséreux.
    La loi Carrez transposer à la chanson: bas de plafond, surface ridicule et l’auto-tune qui est a la chanson ce que le lino est à la salle de bain; du faux carrelage mais qui fait propre.
    je conseille un autre chaton sans exhausteur de goût , anne-james chaton.

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