« 50% chaos, 50% symphony ». Tel est le slogan anti-commercial de Koudlam depuis la nuit des temps ; 2006, date de son premier album autoproduit, « Nowhere ». Une éternité doublée de huit ans de silence entre le dernier album en date et la sortie de « Precipice Fantasy », et qui fait dire qu’il faudrait peut-être rajouter 50% d’invisibilité à ce cocktail mathématiquement injouable qui, pourtant, permet de tracer une ligne claire dans l’œuvre vertigineuse de Gwenaël Navarro. On a retrouvé l’enfant perdu des pyramides entre deux buildings aztèques du 13e arrondissement de Paris.

Aucune description de photo disponible.Il est tout de même ironique qu’un mec ayant fait une partie de sa carrière sur un tube nommé See you all ait pu disparaître aussi longtemps. Voilà à peu près ce qui me traverse l’esprit en remontant les rues chinoises du 13e arrondissement et qui mènent au label de Pan European, où j’ai rendez-vous. Voir sans être vu ? Possible. Un parfait contre-exemple, finalement, comparé à la majorité des artistes pressés de réussir, et tous poussés dans un grand Space Mountain sans ligne d’arrivée, à enchaîner les singles, les albums ; tout cela pour rien. À l’inverse, Koudlam n’a publié que trois albums officiels en treize ans d’une carrière qui l’aura vu passer par le Mexique, les barres d’immeuble en ruine, une cité balnéaire espagnole et donc, les montagnes sur ce nouvel album nommé « Precipice Fantasy ». Le point commun entre tous ces sommets esthétiques ? La hauteur. Et avec elle, la photographie de cet instant où tout peut basculer, qu’on soit en haut d’une pyramide, d’un balcon ou d’un ravin.

Sur le chemin qui me mène au point de rendez-vous, je dépasse des devantures de commerce, délabrées, où des lettres manquent ; elles sont tombées au fil des ans, jamais remplacées. Une preuve concrète du temps qui passe, un bon exemple des vestiges du chaos quand les statues s’effritent, comme une apocalypse en timelapse, et qu’on retrouve parfaitement décalquée sur « Precipice Fantasy » ; ce troisième album qui évite le piège du cliché et s’ouvre étonnamment à la pop sombre, à la manière qu’aurait eu Mirwais de bosser avec Laibach sur un disque de commande pour une station de ski.

Car « Precipice Fantasy », c’est d’abord un album de pop alpine avec ses sentiers escarpés (le magnifique Waterfall Views et ses six minutes de progression sans corde de rappel) mais aussi ses tubes d’altitude et posés là comme des drapeaux (Precipice Fantasy, avec son saxo enterré dans la neige).

L’effondrement, en alpinisme, c’est une avalanche. Dans le cas de Koudlam, qui rappelons-le a débuté sa carrière sous le dernier mandat de Chirac, c’est un mode d’emploi pour contempler l’instant d’avant la fin ; ce moment où tout doit basculer, afin de produire du complexe qui simplifie tout et qui, à la façon des livres d’histoire, plante des piolets dans la frise chronologique comme cette intelligence artificielle nommée DALL-E et à qui des humains demandaient récemment d’imaginer à quoi ressemblerait le dernier selfie avant l’apocalypse. À l’heure du grand déclin annoncé, sur fond de réchauffement climatique et de guerre en Ukraine, Koudlam est-il le parfait musicien, non pas de fin de soirée, mais de fin du monde tout court ? Et « Precipice Fantasy » est-il le plus abouti des disques de Koudlam ? C’est en tout cas celui qui s’est fait le plus attendre. D’ailleurs moi aussi je suis en retard. Me voilà arrivé en haut de mon sommet à moi : une terrasse de PMU où m’attend l’Indien exilé depuis plusieurs années à Grenoble, et enfin prêt à me raconter ces huit longues années de montagnes russes.

Precipice Fantasy

Voilà presque dix ans, huit pour être exact, que tu n’as rien sorti. Lors de notre dernière rencontre, à l’époque de « Benidorm Dream », tu me confiais que c’était une sorte de concept-album autour de la ville. Cette fois, avec « Precipice Fantasy », quel a été le déclic, l’impulsion ?

Koudlam [il hésite] : Il n’y a pas eu de vision de l’album avant sa naissance, si c’est ta question. Et j’ai beaucoup enregistré pendant ces huit ans de « silence », mais je n’imaginais pas qu’ils puissent sortir. À vrai dire, sur cette période, j’ai été obsédé par l’écoute de musiques de contemplation, de musique classique indienne… j’avais un besoin zen, on dira. C’est là que j’ai commencé à bosser sur ce qui ressemblait à un disque d’ambient, sans prétention ; c’était simplement ce que j’avais envie d’écouter, un album de voyage intérieur. Il a donc d’abord été question de publier ce disque, puis après, un autre plus « pop ». Sauf que l’idée d’avoir attendu six ans pour revenir avec un album zen-ambient, ça rendait tout le monde un peu triste. D’où cette idée de « part one », qui annonce une suite.

Tu as donc inversé.

Koudlam : Voilà. « Precipice Fantasy », c’est mon album pop, entre guillemets ; un concentré de morceaux qui fonctionnent, un truc équilibré.

Donc pour toi, « Precipice Fantasy », c’est un album pop ?

Koudlam : Ouais. De la pop, mais selon mes codes. Dans un monde idéal, c’est un album pop. Pas pour tout le monde, une poignée de personnes, enfin bon…  La pop, ça doit être universel, dansant et chanté ; quelque chose de facile au premier abord. Mais tout cela est très abstrait pour moi.

Ne minimisons pas : il y a un grand tube sur « Precipice Fantasy ».

Koudlam : Lequel, selon toi ?

Le titre éponyme, Precipice Fantasy.

Koudlam  [l’air entendu]: Oui, évidemment.

Il est libérateur quand il arrive, ce morceau ?

Koudlam : Oui, une libération. C’est ce qu’on entend en tout cas. C’était notre hymne, à moi et mes potes. C’est à la fois le tube de l’album et le plus avant-gardiste. À la base, c’était un titre guitare-chant que je joue depuis très longtemps, depuis l’époque de « Benidorm Dream ». Mais c’était trop traditionnel, je ne savais pas où le caser. Et puis est venue cette fausse caricature des Daft Punk, un truc un peu dégueu façon générique de Santa Barbara, mal chanté, comme une blague ; quand je le faisais écouter, tout le monde était dépité. Si j’avais suivi l’avis de mon entourage, le truc ne serait jamais sorti.

Et grosse nouvelle, il y a ce gimmick de saxophone.

Koudlam : Oui ! C’est ça, le côté Santa Barbara. Ça a toujours été mon truc ça : faire un morceau avec un gimmick en boucle tourné sur un laptop.

« Le fait de mourir pour rien, c’est une métaphore de la vie d’artistes qui donnent tout. »

Parlons du titre de l’album, en soi presque un oxymore : « Precipice Fantasy ». Est-on d’accord sur le fait que ce qui t’intéressait dans ce concept, c’est le moment de vertige, avant la chute, avant l’apocalypse ?

Koudlam : À la base, quand j’ai commencé à composer le fameux disque d’ambient, j’étais fasciné par les conquistadors de la montagne, ces histoires de dingue où tu apprends qu’un Anglais du 18e siècle voulait escalader l’Himalaya, mais le Népal est fermé, alors il passe par la Chine, traverse des forêts où il aurait dû se faire buter dix fois, etc. Et au final, sur la force d’un seul rêve, le mec arrive devant l’Himalaya et crac, il meurt. J’ai une passion pour la conquête de l’inutile, dixit Werner Herzog. Le fait de mourir pour rien, c’est une métaphore de la vie d’artiste. C’est une sorte de romantisme outrancier, très loin du simple exploit sportif. À l’époque de l’alpinisme international où il fallait planter son drapeau avant les autres pays, ils prenaient tous des amphets de malade, toutes les équipes étaient chargées comme des mules, les Allemands prenaient de la Pervitine, la même drogue que les SS pendant la Seconde Guerre mondiale ! Le titre Old Feeling parle un peu de ça, des hallucinations en haute altitude. Enfin bon, ça me saoule de parler de ça [l’alpinisme, Ndr], on va croire que je suis perché.

Oui enfin bon, Ralf Hütter de Kraftwerk est fan de cyclisme, par exemple. Le côté mécanique, dépassement dans l’effort…

Koudlam : Je vis cette passion de l’alpinisme comme ça, oui.

Autre point en commun que tu as avec Daft Punk, Kraftwerk et même Mirwais : l’esthétique de la disparition, cette capacité à rester invisible pendant plusieurs années, comme en hibernation. Est-ce important selon toi de produire dans un monde où tout le monde surproduit quotidiennement en montrant sa gueule sur les réseaux ? Est-ce un important, au-delà même de ça, de sortir un album ? Est-ce important de prendre encore la parole en 2022 ?

Koudlam : Tout ce que tu viens de décrire est insupportable. Le fait de faire des « coucou les loulous » sur les réseaux, entretenir ses fans… certains adorent ce monde-là. Ça me donne des frissons d’horreur. Quand j’ai vu ce monde apparaître, et des potes tomber dedans à filmer le contenu de leurs assiettes, ça m’a révulsé. Dans le monde d’avant, le m’as-tu-vu c’était la honte. En un an, c’était fini. Plus personne n’a une face, n’a d’honneur ? La seule voix qui compte, c’est celle du libéralisme. On est en train de faire des alléluias à un monde daubesque.

As-tu lu le nouveau livre de Mirwais, Les Tout-Puissants ?

Koudlam : Non, mais je VEUX le lire. Je l’ai récemment entendu à la radio parler de ce livre, et je me suis dis dit : « Voilà enfin quelqu’un qui a une pensée. » J’ai très envie de le rencontrer.

Peut être une image de livre et texte qui dit ’LES TOUT PUISSANTS MIRWAIS AHMADZAI SEGUIER’

On t’a souvent associé, ici même, à l’idée de l’effondrement. À force, c’est presque devenu une blague : « Koudlam, chanteur de l’apocalypse, blablabla ». Quand on voit l’état du monde, son avancement ou plutôt sa déliquescence, on peut presque dire en rigolant que tu étais visionnaire sur le sujet. En tant que musicien, tu as rapidement su placer tes actions au bon endroit en pariant sur la fin du monde avant tout le monde.

Koudlam : On peut dire que c’est beau d’un point de vue artistique, mais ça s’arrête là. Pourtant il n’y a rien de visionnaire, il suffisait de regarder Soleil vert (1973) pour comprendre où nous allions. La vraie angoisse, c’est de savoir que ce sera tôt ou tard terrible pour les derniers. L’un des romans qui m’a traumatisé ces dernières années, c’est La Route de Cormac McCarthy. Tout cela pour dire que lorsque je compose, c’est toujours expérimental. J’ai toujours le fantasme du tube, c’est un fait, mais je continue de chercher.

Ce concept de l’absence et donc, du retour, tu l’as théorisé ?

Koudlam : J’y ai pensé, mais je ne l’ai pas théorisé. Je refuse la dictature de l’urgence, je préfère vivre selon mon timing car je n’ai pas de notion du temps. Huit ans d’absence ? Je trouve ça honteux ; j’aurais préféré sortir un disque tous les ans ! Mais c’est comme ça, je n’ai rien vu passer. Ce qui est certain, c’est qu’avec tout ce que j’ai en stock, promis, il ne faudra pas attendre aussi longtemps pour les prochaines sorties.

Tu le sais peut-être, mais Christophe, le chanteur, a disparu des radars de 1983 à 1996. Treize ans d’absence, mystère total. Il se trouve qu’un jour, je me retrouve au resto chinois avec lui, et que je lui demande ce qu’il a foutu pendant ces treize ans. Il me répond très clairement, et du coup, le fantasme de l’absence s’écroule immédiatement. Si je te demande à toi, ce que tu as foutu pendant huit ans, tu me réponds quoi ?

Koudlam : Eh bien… c’est pour cela que je ne te répondrai pas ! La seule chose que je puisse dire, c’est que je n’ai jamais arrêté de bosser. En revanche, j’ai du mal à mettre un point final aux choses. Et quand tu lèves la tête, que tu regardes l’horloge, tu comprends que huit ans sont déjà passés et que bon, faut arrêter de déconner quand même. C’est pour ça que la fin de « Precipice Fantasy » annonce déjà la suite, avec Un nouveau départ qui fait le lien avec la suite.

Ton album de yoga, il est prévu pour quand ?

Fin février… 2023, je précise.

Koudlam // Precipice Fantasy // Pan European
https://koudlam.bandcamp.com/album/precipice-fantasy-part-i

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