C'était un peu par hasard cette découverte du personnage Judah Warsky, il y a deux ans déjà. A zoner sur internet, Youtube, Bandcamp puis de nouveau Youtube, on découvre souvent des trucs un peu paumés mais surtout très purs. C'est comme tomber sur un disque des Thugs à l'Emmaüs de Saumur en fait, le genre de découverte qui donne tout son sens à l'ennui et à la glande.

Judah-Warsky-Bruxelles-PochetteBref, cela faisait un moment qu’on avait l’impression d’avoir perdu son label Pan European Recording dans la grotte où celui-ci se trouvait en hibernation. C’était triste et fâcheux après les quelques savates au cul qu’ils avaient osé donner auparavant, Kill For Total Peace et Koudlam pour ne citer qu’eux. Il y avait surtout eu Judah Warsky. Après une mésaventure qui permit à son doigt de tutoyer un peu trop aisément la charnière d’une porte, celui-ci se mit à composer un premier album à une main dont les mélodies vaporeuses se révélaient aussi obsédantes qu’inquiétantes.

C’est alors qu’en décembre dernier la chanson Bruxelles, Capitale de l’Europe apparaît sur internet. Perdue entre une basse synthétique faisant office de rouleau-compresseur et un clip à filer le tournis, la voix du chanteur sous perfusion Gainsbarre récite une poésie en hommage à une ville fantasmée. Un retour en force qui a su exciter le chaland de la plus belle manière qui soit. Puis suivit l’attente d’un second album pour lequel le temps ne fît pas de ravages. La patience ne fût pas vaine tant le résultat est à la hauteur. Parfait exercice pluridisciplinaire, « Bruxelles » emprunte autant à la musique électronique et orientale (si ce n’est parfois traditionnelle) et à des années d’art français. Par écran interposé, Judah explique comment, et contrairement au personnage biblique, il a sut rester fidèle à ses principes.

Ton premier album [« Painkillers & Alcohol »] était, on va dire pour des raisons médicamenteuses, très vaporeux et rêveur comparé à ton nouvel album « Bruxelles » qui est plus concret, plus direct. Qu’est-ce qui a changé au final à tes yeux ?

Je voulais faire un disque différent. Personne n’a envie de faire deux fois le même disque. Il y a pourtant plein de points communs entre les deux : notamment la prépondérance des boucles, mise en valeur quand des chansons bloquent en plein milieu et restent comme coincées sur une boucle avant de reprendre leur cours. Et il y a toujours des sons vaporeux, juste on les entend moins car cette fois les rythmiques sont plus en avant.

Le français te va très bien, aussi bien au niveau des paroles que de ta voix à proprement parler. Etait-ce compliqué d’écrire en français, quels sont les thèmes abordés ?

On pense qu’il serait plus facile d’écrire dans une langue étrangère. Au contraire, c’est plus simple d’écrire dans sa langue maternelle, c’est plus évident. Bien sûr, c’est plus facile pour l’auditeur de faire totalement abstraction du texte quand il est en Anglais, il suffit de ne pas allumer la partie du cerveau qui traduit. Mais ça ne veut pas dire que le mec qui a écrit la chanson a mis n’importe quoi en se disant que personne n’écoutera le texte. Les thèmes abordés sont un peu les mêmes dans les deux langues de l’album, les chansons se répondent entre elles d’une langue à l’autre.

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J’ai le sentiment que le thème de l’identité te travaille, on t’entend régulièrement à l’écoute du disque parler de Judas/Judah par exemple.

Il y a plusieurs thèmes qui courent le long de l’album, comme la religion ou la dépression, mais ça ne veut pas dire que ce sont des trucs qui me taraudent à chaque instant. Disons que parmi mes divers sujets de réflexion, certains font de bons thèmes de chanson, d’autres moins. Moi les trucs qui me travaillent au quotidien sont plus terre à terre, genre qu’est-ce que je vais bouffer ce soir, mais va écrire une chanson là-dessus… Quant à la question de l’identité, elle s’est imposée au cours de l’écriture ; d’une chanson à l’autre, je changeais de narrateur, ça a fini par devenir un petit système, qui me permettait de rendre l’ensemble cohérent. C’est un délire à la Rashômon mais inversé. Au lieu que plusieurs personnes aient un point de vue différent sur une même chose, différents narrateurs ont le même point de vue et arrivent aux mêmes conclusions sur des événements pourtant différents. C’est un peu résumé dans le texte de Water : « Chaque flocon de neige est unique, mais toutes les gouttes d’eau sont exactement les mêmes« . C’est encore mieux résumé dans une phrase-clé de God is a Woman que j’ai fini par couper pour des raisons de métrique. Du coup, personne (à part Thos Henley qui a écrit cette chanson) ne connaîtra jamais la phrase qui est la clé de voûte de tout l’album, ha ! ha ! ha ! Il faut accepter le mystère.

« Bruxelles » est un disque plutôt accessible et varié au sein duquel certaines nuances se font mieux ressentir par rapport à « Painkillers & Alcohol ». J’ai ressenti une certaine influence de la musique orientale au niveau de certains arrangements (Marre de tout), rythmiques (Think of Me) et parfois dans la voix. Est-ce un genre de musique que tu écoutes et si non, d’où penses-tu que cette résonance est issue ?

Il y avait déjà une touche orientale évidente sur au moins un titre de mon album d’il y a deux ans, sur la chanson Failure to Comply. Oui j’écoute de la musique du Maghreb, mais en vrai tout le monde en écoute un peu ; c’est comme le zouk ou le kuduro d’ailleurs, ce sont des musiques qui semblent sûrement très exotiques dans d’autres pays, mais en France ça passe à la radio, ça sort des voitures, les enfants connaissent. Ici, n’importe quel mec dans la rue serait capable de nommer un ou deux chanteurs algériens ou antillais. Mais dans n’importe quel autre pays d’Europe, ce sera différent. En Angleterre par exemple, une meuf comme Asha Bhosle est une superstar, et un John Holt est aussi connu que Bob Marley. On ne se rend même plus compte à quel point ces musiques font partie de notre culture. Il y a pas longtemps, je lisais un recueil d’interviews de Dylan, où il parle d’Oum Kalsoum à différents journalistes américains, il y en a pas un seul à qui le nom dise même vaguement quelque chose, et ce sont des journalistes musicaux pourtant, ils sont censés s’y connaître en musique. En France, traîne dix minutes dans une brocante, et tu es sûr que tu vas trouver un album d’Oum Kalsoum. Bref, c’est vrai que j’ai volontairement intégré des éléments de musique reubeu dans certains titres, en partie parce que j’étais parti sur cette idée de faire des morceaux sur un seul accord, et que ça s’y prête bien. Mais au final, à l’écoute ça passe comme un truc normal, pas du tout comme un truc exotisant. Pour nous Français, ces rythmes et ces gammes sont familiers.

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Il y a un important travail visuel concernant « Bruxelles » qui a déjà vu trois clips très différents et très inspirés apparaître. Peux-tu nous en parler un peu (Marre de tout, Bruxelles et Think of Me).

Il y avait déjà un sérieux travail sur « Painkillers & Alcohol » : sur les huit morceaux de l’album, on en a clippé cinq. Alors on continue sur celui-ci. J’ai la chance de compter parmi mes potes des réals super talentueux : Jamie Harley, Jean Thévenin, Colin Ledoux, Laurie Lassalle, Shanti Masud, Maxime Grayt. Je serais un teubé de ne pas leur demander de me faire un clip.
Le premier qu’on a tourné était Think Of Me. Shanti Masud a recopié plan par plan une scène célèbre du « Tombeau hindou » de Fritz Lang. Elle s’est pris la tête pour recréer le plus fidèlement possible le décor, les costumes (les costumes du clip ont été confectionnés par la géniale Karine Marques), les cadres. Sauf que le maharadjah est joué par moi et Seetha la prisonnière par Sigrid Bouaziz, qui est une actrice fétiche de Shanti. Du coup, ça ressemble à un clip « found footage », sauf que justement c’en est pas un. C’est du post-found-footage.

Le found footage, c’est la spécialité de Jamie Harley, mais pour moi il n’a fait que des clips en prises de vue réelles. On a tourné Bruxelles après, mais il est sorti avant. On est partis un weekend là bas et on a filmé partout dans la ville. De retour à Paris, il a monté ça à une vitesse hallucinante vu le travail engagé. Le résultat est époustouflant. Le concept est génial, l’exécution est parfaite. C’est fly, c’est beau, ça illustre à merveille la chanson. Pour moi, c’est un des clips les meilleurs et les plus originaux que j’aie jamais vus. Je suis super fier que ce soit une de mes chansons qui en ait bénéficié.

Marre de tout a également été tourné à Bruxelles. Maxime Grayt fait des trucs bien psych, donc c’était le mec idéal pour faire lien entre ce morceau qui est plus dans ta gueule et les trucs plus planants que je fais d’habitude. La seule contrainte que je lui ai donnée était qu’il y ait une idée visuelle directrice du début à la fin, de sorte qu’en retirant n’importe quelle image, on puisse identifier le clip (pour peu qu’on l’ait déjà vu), comme c’est le cas avec la grosse Technicolor de Think of me, et le cadre rond de Bruxelles. Du coup il a eu la très bonne idée de faire tout le clip en ombres chinoises, ce qui donne un truc un peu expressionniste. L’autre point commun entre les trois clips, c’est que je me suis à chaque fois grave pelé les couilles sur les tournages – et encore, dans Think Of Me je porte des vêtements, contrairement à la pauvre Sigrid et aux figurants en arrière-plan qui sont presque à poil.

J’ai l’impression que le fait que tu écrives une chanson sur Bruxelles te catégorise artiste « franco-belge ». D’où t’es venue l’inspiration de cette chanson ?

Je pense que tous les Belges savent bien que je suis Français. J’aime Bruxelles comme un touriste aime une ville qu’il traverse. L’inspiration m’est venue justement parce que j’allais y faire un concert ; quelques nuits avant ce concert, j’ai rêvé que j’étais sur la scène de Madame Moustache (c’est la salle où j’allais jouer) et que je récitais un poème : « Dans le noir de mon âme, toi ville nyctalope, tu sais voir l’espoir, Bruxelles capitale de l’Europe« . Au réveil, j’ai écrit cette phrase, puis j’ai continué sur ma lancée jusqu’à avoir une chanson complète. Et puis le soir du concert, j’ai effectivement récité le poème sur la scène de Madame Moustache, car je n’ai écrit la musique que plus tard. Quand j’y repense aujourd’hui, je me souviens mieux du rêve que de la réalité.

Pour finir, tout te fait vraiment chier ?

Parfois.

Judah Warsky // Bruxelles // Pan European
https://www.facebook.com/JudahWarsky

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