Les cinq gentlemen dégénérés de Jim Jones Revue auraient-ils mis de l’eau dans leur scotch ? On pourrait s’y méprendre, à l’écoute de leur dernier album, plus riche, plus accessible, mais sans doute déroutant pour les fans de longue date.

La plupart des titres résonnent toujours comme une invitation à secouer son pelvis en cadence ; et les morceaux les plus lents n’en gardent pas moins l’empreinte d’une violence voilée, assourdie mais bien présente. Si « The Savage Heart » délaisse a priori la furie des précédents albums volontairement asservis aux idoles vénérées des fifties, c’est plutôt séduisant de voir le groupe changer un peu de registre.

Leur album, en seulement neuf titres, s’en tient à l’essentiel, mais dans une étonnante diversité de registres. C’est toujours la même musique violente, lascive et sauvage, mais qui vient cette fois-ci explorer les territoires du cœur, sans toutefois sombrer dans le sentimentalisme ; rappelant qu’il n’y a pas que le sexe qui se raidit et se contracte… Les vieux cons vous diront que cet album est loin d’être révolutionnaire, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et sans doute n’auront-ils pas complètement tort ; mais les plus optimistes vous diront que le groupe a su se renouveler, trouvant le juste équilibre entre références et irrévérence.

Sur scène, les nouveaux morceaux viennent apporter un peu de calme bienvenu dans un set à l’énergie dévastatrice. « If it’s too loud, you’re too old », dit-on… j’en parlerai à mes acouphènes. Qu’importe, l’engagement du public était en tout cas à la hauteur de celui du groupe. J’en ai justement profité pour rencontrer Jim Jones et Rupert Orton à l’intérieur d’une Maroquinerie encore déserte, juste avant un concert qui s’apparente à une répétition générale avant le sold-out du lendemain.

Gonzaï : On a l’impression qu’avec ce troisième album, vous avez délibérément cherché à vous illustrer dans un registre différent, à prouver que vous n’êtes pas seulement un groupe de garage. C’est le cas ?

Jim : Exactement ! (En français.) On a voulu élargir nos horizons. Mais on ne s’est jamais considérés comme un groupe de garage. Le premier album avait des similarités avec le garage, parce qu’il a été enregistré un peu dans cet esprit-là, très rapidement et avec deux ou trois micros. Mais en fait le groupe ne s’est jamais vraiment situé dans un autre genre que le rock’n’roll, quelle que soit l’époque, de maintenant ou des 20’s, ou de n’importe quand entre les deux. On se retrouve dans la musique de maintenant comme dans celle des années 20. Nous ne sommes pas bloqués sur telle ou telle période.

Rupert : On fait notre truc, on n’a pas le sentiment d’appartenir à un mouvement ou quoi que ce soit. On a notre propre interprétation du rock’n’roll. Nos influences vont bien au-delà des fities ou des sixties, elles remontent aux twenties, mais nous sommes loin d’être imperméables à ce qui s’est fait l’année dernière, par exemple. Il n’y a rien de figé.

Il y a une large part de nostalgie associée à votre musique. Tout le monde évoque cette filiation qu’il y a entre vous et Little Richard, Jerry Lee Lewis ou Larry Williams, mais on sent aussi beaucoup l’influence des groupes avec lesquels Jim Sclavunos (batteur américain de Nick Cave and the Bad Seeds et Grinderman) a bossé. Tous ces groupes ont réussi à créer quelque chose d’original à partir d’influences qui puisent également dans les racines de la musique américaine. Qu’est-ce qui fait que vous vous considérez comme un groupe actuel ?

Jim : On vit dans notre époque, et nos chansons ne parlent pas de Cadillac roses ! Il y a des groupes qui sont dans cet esprit vintage et qui sont très bons. On a vu Mike Sanchez et son groupe en concert et c’est vraiment génial, c’est vraiment un plaisir d’écouter ça ! Mais c’est pas vraiment ce que l’on a voulu faire, nous. C’est vrai qu’on joue un genre de musique qui n’a pas été entendu depuis longtemps, mais qui n’a, en fait, jamais cessé d’exister. Mais dans le même temps on fait l’écho d’expériences contemporaines et, en ça, on vit vraiment avec notre temps.

Justement, est-ce que ce rôle de témoin d’un contexte politique et social hostile est recherché, ou est-ce que c’est juste l’expérience personnelle d’un groupe qui ne peut ignorer ce qui se passe au-delà de son nombril ?

Jim : Ce n’est que le reflet de ce que sont nos vies aujourd’hui. L’art reflète le monde qu’il y a autour de toi, je pense que c’est vrai pour n’importe quelle sorte d’art. Ce sont mes sentiments personnels que je mélange dans ma musique. Dans cet album, on retrouve des idées qu’on n’arrivait pas à exprimer auparavant mais qui étaient en germes. Des idées qu’on a un peu laissées de côté depuis, mais qui ont refait surface à partir de ce qui s’est passé depuis, et en particulier avec la crise et les révoltes qui ont suivi. Je pense que le nouvel album reflète davantage le présent de l’actualité, l’époque dans laquelle on vit, que tout ce qu’on a pu faire jusqu’à présent. L’année dernière, par exemple, nous sommes allés en Russie. Quand nous sommes arrivés là-bas, Poutine venait d’être réélu, après des élections, disons, un peu contestables. Et les gens, grâce à Facebook et tous ces réseaux qui permettent de communiquer à une vitesse folle, ont organisé une manifestation. Et donc, quand on est arrivés, la police militaire envahissait la ville et tirait sur ces manifestants. On voit des choses comme ça quand on est sur la route, et notre musique en fait évidemment l’écho. Dans Eagle Eye Ball, on joue avec le thème de la vidéosurveillance, le côté orwellien, mais aussi toute la dimension voyeuriste qui l’accompagne.

Rupert : Si le contexte n’était pas aussi difficile, si tout était serein, si les gens étaient main dans la main à danser dans la rue, je pense qu’on aurait sorti un album genre « flower power ». (Rire.) Mais ça n’est pas le cas, et malheureusement les choses sont autrement plus compliquées. Les gens n’ont plus d’argent, le système économique et politique a merdé, tu vois ce que je veux dire, et nous exprimons cette époque un peu déprimante dans laquelle nous vivons.

Jim : La plupart du temps, disons assez souvent, la souffrance est à l’origine d’un art meilleur. Je pense vraiment que les meilleures œuvres ont pour origine ces situations où l’on souffre pour telle ou telle raison (Rupert intervient pour citer le blues en exemple, comme archétype de l’expression de la souffrance – NdA). Mais l’art sublime cette souffrance, et la transforme en quelque chose d’agréable. Et les gens pour qui tout va bien n’ont pas besoin de se rassembler autour de la musique pour crier et exprimer leur frustration. Cet album, pour autant, ne va pas seulement dans le sens de la souffrance. Je fais vraiment attention à ne pas restreindre les choses car c’est vraiment ce qu’on a essayé d’éviter de faire avec cet album.

Dans votre passage dans l’émission de Canal + L’Album de la semaine, vous avez expliqué que Where da money go? n’était pas vraiment une chanson politique, pourtant au moment de l’interpréter vous l’avez dédicacée à François Hollande et Jean-Marc Ayrault. Quelle est la cohérence ?

Jim : En fait elle n’est pas politique dans le sens où on pose des questions que n’importe qui peut se poser. Cette chanson exprime en termes simples, un peu à la manière d’un enfant, une réalité qui est un peu plus complexe. La question c’est : tout le monde est pauvre aujourd’hui, où est passé l’argent ? Mais quelqu’un de très intelligent comme Jeremy Paxman, un journaliste politique britannique, pourrait poser la même question : dites-moi donc où est passé le pognon. On a voulu que ça reste une question très générale. C’est une chanson politique dans ce sens. Mais on n’a ni manifeste, ni idéologie. On ne va pas créer le « Jim Jones Party ».

Dans les morceaux les plus lents de l’album, vous expérimentez de nouveaux sons, et vous laissez entrevoir une sensibilité différente. Cela reste violent d’une certaine manière, mais intime et sensible dans le même temps. Est-ce dans ce sens qu’il faut comprendre le titre, “The Savage Heart” ?

Rupert : Pas vraiment, mais tu peux le prendre comme tu veux, si c’est ta définition c’est bien. Pour nous « The Savage Heart » est un album obscur, sombre comme notre état d’esprit quand on l’a composé. Il a été inspiré par la crise financière et aussi par les émeutes qui ont eu lieu à Londres et au Royaume-Uni l’été dernier. On croit vivre dans une société civilisée, mais si tu vas un peu plus loin, au lieu de t’arrêter à la surface, il y a de la sauvagerie, et c’est ce qu’on a voulu montrer dans cet album. On a pris comme point de départ l’agitation qu’il y a eu à Londres, mais ça aurait pu être n’importe quelle autre ville.

Vous avez acquis une solide réputation de groupe scénique, mais vous venez de réaliser un album studio très réussi. On a l’impression que vous jouez en studio comme vous jouez sur scène. Qu’est-ce qui change ?

Jim : Je pense qu’il y a une chose essentielle qui lie ce qu’on fait en live avec ce qu’on fait en studio : on fait vraiment tout notre possible pour atteindre notre but, et on s’efforce de faire du mieux qu’on peut. Peut-être que ça n’atteint pas toujours la perfection, mais parfois l’art réside dans la lutte pour trouver ce peu de choses. On utilise du matériel analogique, ou quoi que ce soit d’autre, tant que ça va dans le sens de nos idées. Parfois on a un meilleur son avec Pro Tools, parfois on a un meilleur son en analogique, peu importe, tant que ça colle ! On a la même attitude par rapport aux chansons lentes qui sont sur l’album, que par rapport aux chansons plus rapides que l’on joue sur scène. On essaie de donner la même intensité, c’est en cela que les deux se rejoignent. Lorsqu’on enregistre quelque chose, ou lorsqu’on monte sur scène, on s’investit passionnément dans ce qu’on fait, on est vraiment confiants.

Dans le sillage de groupes comme le Jon Spencer Blues Explosion, vous essayez de restaurer le rock’n’roll primitif où le sexe et la danse avaient une place centrale. Votre musique, en quelque sorte, vient rappeler à la jeune génération ce que le terme même de « rock’n’roll » signifiait à l’origine, ce que beaucoup semblent ignorer aujourd’hui. Vous êtes d’accord avec ça ?

Jim : Oui, c’est ce que le rock’n’roll devrait être, à notre avis. Il y a une entente tacite sur le fait qu’on doit se donner à fond, sans quoi on ne pourrait rien espérer en retour de la part du public. J’ai l’impression que beaucoup de groupes d’aujourd’hui – je ne veux pas critiquer qui que ce soit – ne prennent pas vraiment la mesure de ça. Ils ne se donnent pas et restent dans leur petit confort.

Rupert : Le terme « restaurer » me gêne parce que si tu emploies ce terme on a l’impression qu’on reconstruit des choses du passé, qu’on est un groupe de revival, ce qui n’est pas le cas. Je ne pense pas qu’on restaure quoi que ce soit. Ce qu’on exprime, c’est ce que l’on est aujourd’hui, je pense que c’est important de faire ce genre de distinction parce qu’on a vraiment voulu s’arracher à nos influences principales, année après année et album après album. Une des choses qui font que c’est vraiment excitant de jouer en France, c’est que notre public est plus jeune ici qu’en Angleterre, et c’est une bonne chose. On apprécie ça parce que ce public plus jeune réagit vraiment positivement, ils ne connaissent pas forcément toute l’histoire de la musique, tout ce qu’ils savent c’est l’effet que leur fait notre musique lorsqu’ils l’entendent, et ça c’est fantastique !  Que notre musique suscite ce genre d’excitation, c’est ce qu’on recherche.

Ce public jeune, c’est une chance pour vous ? C’est pas un peu bizarre de chanter des chansons qui font très souvent référence au sexe devant des adolescentes hystériques, alors que vous pourriez presque être leurs parents ?

Jim : C’est une position assez plaisante, en fait. Ta façon de présenter les choses me fait penser à Serge Gainsbourg, dans le sens où il pouvait aborder n’importe quel sujet, être le plus subversif possible, mais malgré cela même les plus jeunes comprenaient immédiatement où il voulait en venir.

À vos débuts, vous avez connu un meilleur accueil en France, une meilleure réception que dans votre propre pays. Comment l’expliquez-vous ?

Rupert : Le premier album, quand il est sorti, a eu de très bonnes critiques en France. On nous a accueillis à la télévision. On a joué dans de gros festivals, bien plus importants qu’en Angleterre. Et ça a continué, et le public français est toujours aussi fidèle. Jouer en France lors de nos tournées, ça a toujours été un véritable plaisir. Mais je ne saurais pas expliquer pourquoi c’est comme ça.

Jim : Je pense que cela a quelque chose à voir avec l’esprit d’indépendance français. En tout cas, c’est vrai qu’on a une dette envers le public français et qu’on s’efforce d’honorer cette dette.

Dans quelle mesure votre travail avec Jim Sclavunos à la production a-t-il influencé votre son ?

Jim : C’est quelqu’un qui a bossé avec tout un tas de groupes qui ont réussi à extraire certains éléments des racines de la musique américaine, mais en les transformant en quelque chose de neuf. Avec lui, on a réussi à retrouver cette puissance qu’il y aux sources du rock’n’roll, mais à notre manière, sans le côté nostalgique qui peut y être associé. Il nous a permis de rester actuels et donc authentiques, et c’était essentiel pour nous. En fait, on a surtout essayé de voir où est-ce qu’on pouvait aller, et Sclavunos a fait en sorte qu’on aille de l’avant, au lieu de rester dans des choses connues, dans des situations confortables. Il a permis au groupe d’être le plus expérimental possible tout en nous encadrant, en nous surveillant en quelque sorte. C’est le danger lorsqu’on explore des territoires inconnus, il faut avoir un itinéraire bien défini pour éviter la sortie de route.

Qu’en est-il de Jim Abbis, connu pour son travail avec des artistes plutôt issus de la pop ?

Rupert : On voulait quelqu’un d’autre sur cet album, quelqu’un de solide qui puisse nous apporter des éléments extérieurs. Et Jim Abbis nous attirait, pas seulement pour son travail avec Adele ou les Arctic Monkeys, mais surtout pour ce qu’il a fait avec The Heavy ou Dj Shadow. C’est donc aussi grâce à lui qu’on a pu explorer nos limites, pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure. Il a fait du bon boulot.

Jim : Il ne faut pas croire que le travail de Jim Abbis se réduise à une sensibilité moderne et un peu liftée. Il est aussi très roots. Mais pas seulement. C’est un producteur d’aujourd’hui, un artiste de son temps, qui sait comment relier différentes époques et différentes influences, et c’est de ça dont on avait besoin.

Comment se sont passées les sessions d’enregistrement ?

Jim : Les principaux morceaux ont été enregistrés dans un endroit qui s’appelle The Chapel, dans le Lincolnshire. Et le son de cet endroit, et en particulier le piano à queue qui s’y trouvait, a eu une grande influence sur notre manière d’enregistrer les morceaux. Par exemple, il y a cette chanson à la fin de l’album qui s’appelle Midnight Oceans & the Savage Heart. On l’a écrite en studio et Henri et moi n’étions que deux à jouer, et ce son de piano a été déterminant.

Le piano est un instrument qui tient une place importante dans votre groupe. Est-ce que vous avez la même alchimie avec votre nouveau pianiste, Henri Herbert, qu’avec le précédent, Elliot Mortimer ?

Jim : Henri est vraiment quelqu’un de talentueux, il vient d’un univers différent du nôtre, et en cela il nous a beaucoup apporté. Elliot était très bon, mais musicalement plus restreint, peut-être. Ce qui est sûr c’est qu’avec lui on avait une alchimie, mais Henri a très bien su s’adapter, et il a vraiment contribué aux explorations nouvelles de cet album.

Aujourd’hui vous avez le sentiment d’avoir trouvé « le » son de Jim Jones Revue ?

Jim : On l’espère, oui !

L’interview s’achève ici. Mais les informations véritablement importantes sont celles glanées après le show. Savoir qu’Henri boit de la bière sans alcool, que lors de sa tournée au Japon le groupe mangeait du riz, des brocolis, des carottes et du poisson au petit déjeuner ; que Jim Jones est très excité par son passage en France parce qu’on peut y acheter des M&M’s au chocolat noir… Tout ça, c’est du vrai journalisme gonzo.

Jim Jones Revues // “The Savage Heart” // PIAS
http://www.jimjonesrevue.com

Propos recueillis par Boris Hackman et Manon Korbut-Evesque
Photos papier : Camille Swenley
Photo d’ouverture: Stéphane Rossi

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1 commentaire

  1. Si la France aime tant Jim jones revue c’est peut être parce qu’un certain revivalisme de pacotille nous aveugle. C’est quand un même bien de la rebellion en carton pâte cette affaire. Franchement en live on est proche de la pitrerie d’un baloche de 14juillet.

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