Américain exilé dans le Périgord, Jack Treese a fui la gloire et a fini par réussir à ne jamais la rencontrer. Il a pourtant accompagné l’effervescence Saravah dans les années 70 et joué pour les plus grands noms de la chanson, d’Higelin à Yves Montand, avant de faire de beaux disques injustement méconnus en solitaire. Un de ces folkeux oubliés qui remplissent les pages des Inrocks. Sauf que Jack Treese n’a jamais connu de « retour de hype ».

J’ai découvert Jack Treese un peu par hasard. Pourtant ni collectionneur nécrophile ni promeneur du dimanche, j’avais découvert un de ses disques dans une brocante à Lyon. Cherchant sans conviction dans un bac de vieux vinyles posé entre deux piles de numéros d’Hara Kiri et de Playboy, j’étais tombé sur la pochette magnifique du 33 tours de Maitro the truffle man, une photo de Jack Treese en compagnie… d’un cochon truffier. La pochette était trop improbable pour que la musique soit vraiment anodine. C’est comme ça que j’ai découvert Jack Treese, musicien de l’ombre, exilé volontaire et injustement méconnu : grâce à une pochette de disque, qui m’avait orienté vers les quelques gardiens du temple qui entretiennent sur internet comme ailleurs sa mémoire, dans une relative confidentialité. Jack Treese, c’est le soldat inconnu de la chanson française. Connu seulement de quelques rares initiés.

Premier exil et premières galères

mqdefaultJack est né en 1942 dans le Minnesota. John Leroy, de son vrai nom, vient d’une famille de musiciens-chanteurs, tous amateurs. Ambiance O’Brother des frères Coen, en plein Midwest, à plus de deux heures et demi de route de Minneapolis. Son père est fermier et le quotidien est rythmé par la musique. Sa mère fait du piano, son père du violon, et sa sœur du hautbois. Lui, apprend très tôt à jouer du piano, avant de se mettre à la guitare quand il rentre à l’Université de Saint Cloud, au moment où un autre folkeux du pays, du nom de Robert Zimmerman, en sort tout juste. Avec un pote de fac, il monte un groupe de folk, The Villagers, qui changera de nom avant de partir en tournée dans les universités américaines, d’abord dans le Minnesota, ensuite en Californie. Le groupe, actif entre 1962 et 1968, enregistre quatre disques sous contrat avec Miramar, avec des musiciens de studio de Bob Dylan, et notamment son batteur Mickey Jones, qui chapeaute les séances d’enregistrement. La légende veut qu’il exerce mille petits boulots différents, successivement  camionneur, infirmier, ouvrier, vernisseur de cercueils, laitier, professeur à l’université et professeur de guitare et de banjo, avant de se consacrer à la musique.

En 1968, changement de décor. Jack Treese part pour la France. Accueilli par les « évènements » de mai 68, il a pour tout bagage sa guitare, et cinq dollars en poche. Les débuts sont difficiles. Il fait la manche à Saint-Germain-des-Prés avec sa guitare pour gagner quelques sous, à la terrasse des cafés et dans les queues des cinémas. Dans la rue, il fait la connaissance de Jean-Max Brua, autre grand marginal de l’histoire de la chanson, membre de « la bande des cinq » (Jean-Max Brua, Jacques Bertin, Gilles Elbaz, Jean-Luc Juvin, Jean Vasca) qui cherchait à réinventer la chanson après Brel, Brassens et Ferré. C’est lui qui le fait programmer pour la première fois à Paris, au cabaret « Chez Georges », dont il connaît le patron. Il fait ses premiers pas en solitaire dans les cabarets rive gauche. En 1969, il conjugue le bide à la mode freakbeat avec Je suis un éléphant, production psychédélique avec des paroles encore plus cons que celles des yéyés (« Je suis un éléphant/ Mes oreilles se balancent à tous les vents/ Je suis un éléphant/ Et ma trompe trompe bien des gens »)

Deuxième exil : de Saravah au Périgord

Mais c’est surtout à Pierre Barouh, patron du label éclectique Saravah, qu’on doit la découverte de Jack Treese. Il apparaît sur un bon nombre de références du label, crédité en tant qu’accompagnateur, à la guitare ou au banjo. Il joue du banjo sur Crabouif de Jacques Higelin en 1971, de la guitare sur Je ne connais pas cet homme de Brigitte Fontaine & Areski Belkacem en 1973, joue sur le premier disque (magnifique) du gabonais Pierre Akendengué, Nandipo, et plusieurs de l’américain David McNeil. Il accompagne aussi Jean-Max Brua, Roger Caussimon ou Mouloudji, et bien d’autres. Jack Treese est un marginal qui sait s’entourer. De cette période datent ses premiers soutiens et admirateurs, dans le monde musical et journalistique notamment. Jacques Vassal, de Rock & Folk, devient l’un des soutiens les plus illustres de « l’américain de la chanson française » après la parution en 1972 de son deuxième album, « The John Leroy Album », qui contient notamment le très beau Pixerécourt.

Depuis 1971, Jack Treese a élu domicile dans un tout autre Saint-Germain-des-prés, la ville du même nom dans le Périgord, près d’Excideuil, où il réside entre deux tournées. En 1974, paraît son troisième album, « Maitro The Truffle Man ». Enregistré avec ses amis dans les studios de Saravah, l’album est une ode au Périgord, avec Une Suite périgourdine notamment, très belle suite instrumentale qui occupe l’entière Face B.

Sur le premier titre de l’album, Elie’s lament, écrit pour son fils, on peut entendre Richard Galliano à l’accordéon, à tout juste vingt ans. En 1976, Jack Treese est en tête d’affiche du premier festival de folk de Nyon, avec Malicorne et John Renbourn (aujourd’hui, le festival, connu sous le nom de Paléo, est l’un des plus grands de Suisse [1]). Il collabore ensuite avec plusieurs artistes, amis ou admirateurs, dont Julos Beaucarne, chantre wallon inclassable annobli par le Roi Albert II en 2002, pour « Mon terroir c’est les galaxies », sorti en 1978, ou d’autres figures de la chanson d’auteurs comme Jean-Michel Caradec, qui décide de produire son quatrième album, « Les Fleurs du Mal », dont le titre éponyme évoque moins les poètes maudits que la bande-son d’un Ennio Morricone en version folk . Plus tard, il reprend la célèbre comptine A la claire fontaine (comme Philippe Val après lui, avec moins de succès), modèle d’une intégration à la française réussie. Dans le Périgord, Jack Treese a trouvé l’eau si belle… qu’il y est resté.

Il joue de la guitare et du banjo sur l’album « Yves Montand In English », qui rassemble des adaptations de son répertoire en anglais par David McNeil. C’est lui qui suggère d’engager Jack Treese, son ami de Saravah. McNeil est le fils du peintre Marc Chagall. Né aux Etats-Unis avant d’émigrer en France, il commence à écrire des chansons parallèlement à ses premiers pas dans le cinéma underground, après la séparation de ses parents et son départ pour la Belgique. Pierre Barouh signe ses premiers 45 tours, puis son premier album en 1972, qui contient la chanson Hollywood. David McNeil est un autre homme de l’ombre, plume géniale devenu parolier à succès pour (entre autres) Yves Montand, Alain Souchon, Julien Clerc. C’est lui qui signe Melissa, pas son plus grand texte, mais un de ses plus grands succès. Jack signe la traduction du Hollywood de David McNeil popularisé par Montand. Le monde de la chanson, dans son ensemble, lui doit beaucoup. En 2014, a paru un coffret « Autour de Jack Treese », hommage en 3 CD à un ami, compagnon de route, ou artiste admiré, produit par Friendship First et sa femme Catherine Treese, avec plus de trois heures de musique, un livret et une présentation de Jacques Vassal. Le disque a été le coup de cœur de l’Académie Charles Cros 2014.

visuelCoffretCD_promo_mini_low_r35-350-388Accompagnateur incontournable d’une bonne partie des talents de la chanson dans les années 70, Jack Treese n’a jamais vraiment rencontré de succès avec ses propres disques. Trop humble peut-être, il aura préféré mettre son talent au service des autres plutôt que de chercher à se faire un nom. Ses échappées en solitaire prouvent pourtant qu’il était non seulement un excellent instrumentiste, guitariste adepte du picking au moment où Marcel Dadi popularise la technique en France, et banjoïste 5-cordes style bluegrass, mais aussi un compositeur et un arrangeur de talent. Il aura manqué d’un rien, un seul petit chef d’œuvre peut-être, pour que Jack Treese accède à une postérité légitime. Il aura marqué son époque de façon discrète (un peu trop ?), comme l’accompagnateur des talents de la chanson française, des plus marginaux aux plus illustres. Pas du genre à courir après la gloire, il a été rattrapé par la maladie, qui finit par l’emporter en 1991. La compilation « Me & my company », regroupant sur un CD ses trois sorties sur Saravah, est l’une des seules traces encore disponibles de Jack Treese, ses vinyles n’étant plus édités. Contrairement à Dave Von Ronk, modèle du folkeux à la marge pour Inside Llewyn Davis des frères Coen, Jack Treese n’a pas inspiré les productions hollywoodiennes (et pour cause, c’est en France qu’on le connaît le plus). Sa femme, Catherine Treese, reste aujourd’hui le principal garant de sa mémoire.

[1] http://www.dailymotion.com/video/xigif2_paleo-archives-first-folk-festival-nyon-1976_music : vidéo qui raconte la genèse de ce festival.

4 commentaires

  1. Ma première rencontre avec Jack date de 72 lors de sa première venue à Annecy. Je l’ai revu plusieurs fois par la suite, dont une où il était venu manger à la maison avec sa femme Catherine. Je n’ai jamais cessé d’écouter sa musique. J’ai beaucoup apprécié la sortie du coffret qui lui a été consacré en 2014.

  2. j’ai rencontré Jacques Tresse en 1973 à la MJC de Longvic où mon mari était alors directeur. Nous l’avons hébergé plusieurs jours. Souvenir marquant inoubliable !

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