Pour rencontrer les canadiens de Holy Fuck venus promouvoir leur troisième album Latin, j'ai rendez

Pour rencontrer les canadiens de Holy Fuck venus promouvoir leur troisième album Latin, j’ai rendez-vous dans les locaux de Beggars Banquet. Peut-être est-ce parce que le label a signé les deux tiers des artistes qui ont forgé ma culture musicale, toujours est-il que j’ai l’impression de plus me réjouir du pèlerinage que de la rencontre en elle-même.

Sur place, la devanture totalement tapissée de posters pourrait laisser penser que l’endroit est désaffecté. Mais non, les bureaux de Beggars c’est à quelques détails près la reconstitution parfaite de ta chambre de lycéen : les sont murs sont couverts de photos de tes idoles et le sol est jonché de piles de disques, tu es bien. Le temps de me souvenir pourquoi je suis là, mon tour est venu de rencontrer Brian Borcherdt et Graham Walsh (les deux hémisphères du groupe canadien). Je pénètre donc dans un placard où, par je ne sais quel miracle, on a réussi à faire tenir un canapé et une chaise. Pour briser la glace, Graham me dit « combien le lieu est confortable », je lui fais remarquer que « c’est quand même un peu sombre ». On se sourit. C’est fou la vitesse à laquelle les échanges de politesses peuvent plafonner lorsque personne n’y met du sien.

Pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents (Holy Fuck et LP) : Holy Fuck fait de la musique électronique lo-fi (supposée faire l’impasse sur l’ordinateur) axée sur l’improvisation. Latin, plus centré sur les mélodies reste marqué par la recherche de structures rythmiques originales sur lesquelles viennent dégringoler des lignes de claviers-jouets et divers effets de pédales. C’est un peu gênant de rencontrer un groupe de scène dont tu n’as pu découvrir que les disques. Le cul entre deux chaises, impossible de clamer mon enthousiasme. Je réclame juste un live… mais trêve de bavardage, l’information à évoquer avec nonchalance lorsqu’on parlera du dernier Holy Fuck avec ses amis, c’est qu’ils bossent sur des claviers CASIO et qu’ils adorent leur Latin beat. Voilà, l’info est lâchée, merci d’en faire bon usage. Si votre pause déjeuner se prolonge un peu, peut-être pourrez-vous lire la suite.

Pour commencer, donnez-moi cinq mots pour définir l’univers de Holy Fuck.

Brian : Exaltant, inconnu, fragile, beau et gratifiant.

Graham : Audacieux, créatif, excitant, profond  et… prospère ! (Ils rient)

Musicalement, quelles sont vos références ? Le Krautrock et la musique concrète, ça fait partie de votre univers ?

Graham : Oui, bien sûr. On écoute tout ça… Mais aussi aussi du vieux country, du jazz, du heavy métal, des musiques de film et plein d’autres trucs…

Brian : Quand j’étais plus jeune et que j’ai quitté ma petite ville, à chaque nouvelle destination, j’avais les oreilles grandes ouvertes pour les prochaines découvertes musicales. Quand tu découvres des trucs plus expérimentaux comme la musique concrète ou le Krautrock  – Can, des trucs comme ça -, tu ressens vraiment tout le potentiel de la musique et c’est super excitant. Je pense vraiment que c’est important de faire des découvertes qui stimulent et t’amènent à créer quelque chose de neuf, d’unique.

Et en tant que groupe instrumental canadien, que pensez-vous de la scène post-rock nationale : God Speed! You Black Emperor, A Silver Mt Zion, Do Make Say Think…

Brian : Evidemment, on aime beaucoup ces groupes, on a même fait une tournée avec Do Make Say Think. Quand je suis arrivé à Toronto, c’était le premier groupe que je voulais voir parce que j’avais déjà un de leurs disques, j’étais vraiment impatient de les voir sur scène. Je les trouvais bien plus stimulants que les artistes qui définissaient la scène canadienne de l’époque. Si tu remontes dix ans en arrière, le son canadien comme Alanis Morissette ou Nickelback était bien plus commercial. C’était du rock indie propret sans la moindre prise de risque. Donc pour moi, déménager à Toronto ça a été quelque chose de très excitant…

Graham : Oui, ces groupes ne sonnent pas comme les autres productions musicales canadiennes, je pense qu’il y a plus de réalisme dans leur musique, en voyant Godspeed, tu te dis : « Des compatriotes peuvent faire ça ?! C’est puissant ! »

Et vous pensez quoi des comparaisons entre votre musique et celle de Fuck Buttons ou de Dan Deacon ?

Brian : Ca ne nous gène pas. Mais en règle générale, il faut faire attention avec les comparaisons parce qu’on a commencé à faire nos trucs et on avait une vision très claire de ce qu’on voulait faire avant d’avoir écouté qui que ce soit qui fasse une musique similaire à la notre. Donc voilà, les comparaisons, ça ne me pose pas de problème du moment que les gens ne pensent pas qu’il s’agit d’une influence et je ne pense pas que ça en soit une. En fait, on a rencontré Dan Deacon pour la première fois il y a deux mois. C’était amusant parce qu’on revenait d’un festival et qu’on attendait nos bagages à l’aéroport, le mien est arrivé éventré avec plein de claviers et de jouets qui débordaient et Dan Deacon avec qui j’étais en train de discuter s’est exclamé : «  Je ne suis donc plus le seul allumé ! » (Ils rient). Fuck Buttons, on ne les a jamais vraiment rencontrés mais on les a découverts quand le mec qui organisait notre tournée aux Etats-Unis nous a suggéré qu’ils fassent notre première partie. Donc, on est allé sur leur site web et c’est vrai que c’était un peu effrayant de voir ce groupe dont la musique semblait similaire à la notre. Mais en fait, sans se connaître, il y a parfois des synchronicités et des intérêts communs entre certaines personnes. Tout le monde se lasse de la même chose en même temps et quelque part de l’autre côté de l’Océan quelqu’un peu avoir la même idée que toi au même moment… Je ne pense pas qu’il y ait une relation de cause à effet.

Concernant vos méthodes de travail, comment ça marche ? Pourquoi l’improvisation tient-elle une place si importante dans votre travail ?

Graham : En fait, maintenant on contrôle l’improvisation et on essaie de limiter sa place dans notre processus créatif.  Plus jeunes, pour nos premiers concerts, c’était du  « total impro », mais maintenant qu’on joue de plus en plus souvent pour de plus en plus de monde, on essaye de limiter cet aspect là. Mais c’est vrai que ça reste un élément essentiel de ce qu’on fait et il est clair que la plupart de nos morceaux partent d’une petite graine que l’on plante et dont finit par éclore une belle création….

Brian : … Même si lorsqu’on est sur scène et sur les disques tout parait orchestré, tout commence à partir d’une improvisation. La plupart du temps on part d’une rythmique, par exemple un petit beat cool qui sortirait d’un jouet. Et donc, c’est vrai qu’il y a une part de mystère dans le choix de la direction que l’on prend, car tout est calibré à partir du rythme. C’est une des raisons qui justifie l’importance de l’improvisation avant d’arriver à cet étrange produit fini.

Mais, est-ce que vous ne pensez pas que d’avoir sans cesse recours à l’improvisation ça ne pousse pas à céder à la tentation des automatismes ?

Brian : En fait, l’idée de liberté est essentielle. Peut-être que si nous étions un groupe classique… Typiquement, les groupes utilisent une trame musicale qui leur donne une structure rigide et très codifiée du genre A/B qui les empêche de s’en détourner. Nous, nous avons beaucoup de liberté du fait du type de musique que nous jouons, de nos instruments… On peut aller dans la direction qu’on veut et en changer chaque soir. Ça nous donne l’impression de créer quelque chose d’authentique que l’on partage avec le public.

Certains vous ont désignés comme des « sci-fi nerds« , comment l’expliquez-vous ?

(Ils rient) Brian : En fait, on ne connait pas grand-chose à la science fiction… Le mot important là dedans, c’est « nerd»: Je ne pense pas que nous en soyons Ou plutôt, je ne pense pas que nous soyons des nerds au sens classique… ni des hipsters, on est a mi-chemin entre les deux. On est vraiment passionnés par ce qu’on fait et ça peut rendre un peu nerd (il rit). On est passionnés au point que certains éléments extérieurs nous passent totalement à côté. Une bonne définition du nerd c’est quelqu’un de tellement à fond dans son truc qu’il ne comprend pas vraiment comment fonctionne le monde autour de lui et c’est vrai que ça nous ressemble assez : on fait les trucs sans autre motivation que de nous faire plaisir. Je ne pense pas que ça fasse de nous des mecs branchés mais en même temps, vu que c’est de la musique, de la musique plutôt sympa sur laquelle tu peux danser, quelque part c’est ce qui nous sauve in extremis du statut de nerd. (Rires)

Brian, je crois savoir que tu es également chanteur, pourquoi ne t’entend-on pas sur le projet Holy Fuck ?

Brian : C’est assez facile pour moi de dissocier Holy Fuck de mes autres projets. Holy Fuck c’est très spécifique, même si c’est à la fois vaste et diversifié. Tout ça coexiste dans différentes parties de mon univers créatif et j’aime assez l’idée que ce soit deux domaines distincts un peu comme les gens qui ont deux jobs différents. J’aurais gâché le projet si j’avais essayé de tout personnaliser, de tout contrôler… de coller ma voix, de coller mon visage… ça n’aurait pas été très drôle pour eux mais ça n’aurait pas été très drôle pour moi non plus. Donc, je suis content de pouvoir différencier mes projets.

J’avoue que j’ai besoin d’un éclaircissement sur la raison pour laquelle vous avez appelé ce troisième disque « Latin »…

Brian : En fait, notre premier album s’appelait Holy Fuck et le deuxième LP, ce sont des noms sans véritable identité et on voulait rester dans cet esprit. On cherchait quelque chose de neutre tout en restant unique. Et donc « Latin », c’est une langue morte, un truc un peu « scholastique »… Mais en fait, la vraie raison pour laquelle ça nous est venu à l’esprit c’est qu’on a un clavier CASIO sur lequel on joue la plupart de nos punchlines et la plupart de nos morceaux se sont construits sur le Latin Beat de ce clavier. A un moment, on avait trois morceaux différents qu’on avait appelés Latin. Donc voilà…

En parlant de LP et de Holy Fuck, comment pourriez-vous décrire l’évolution entre ces deux premiers albums et Latin ?

Graham : Les différences, elles sont d’abord dans le processus de création. Pour notre tout premier enregistrement, on est arrivé en studio les mains dans les poches et on a improvisé, on a posé nos rythmiques et ça a fait des morceaux, on a mixé le tout et ça a fait un album. Mais quand on a commencé à tourner avec cet album, on n’a joué aucun de ces morceaux parce qu’on a commencé à jouer d’autres trucs, on partait d’idées nouvelles. Donc, on a voulu faire un nouvel album à partir de ces nouvelles idées. Quand ce nouvel album a été fait, on a énormément tourné et on a commencé à se recentrer sur le groupe, c’est pourquoi cet album a été enregistré seulement par nous quatre en studio et il est plus centré sur  une vision unique, je dirais.

Brian : Ce groupe est pour nous une source inépuisable d’amusement. C’est quelque chose dont on avait vraiment très envie et on a commencé à faire de la musique sans projet particulier, sans concept particulier derrière. Et c’est vrai pour le premier album on a fait ce qu’on avait envie de faire, tous ces trucs un peu fous….On était tellement excités par tout ça ! Mais quand on a commencé à tourner et qu’on nous a dit : « Ok, faites vos trucs !», il a fallu réfléchir à ce qu’étaient « nos trucs ». Mais j’ai l’impression que maintenant on a fini par vraiment réussir à créer des morceaux construits.

Quand j’écoute Latin, j’ai la sensation d’un patchwork qui se serait construit à partir de morceaux lumineux un brin mystiques (1MD ou Silvia & Grimes), d’un morceau disco (Red Light) et d’expérimentations récréatives (SHT MTN)… Est-ce que ce disque a été pensé comme patchwork ou bien suis-je passée à côté de l’unité du truc ?

Brian : Non, non, il n’y a pas d’histoire derrière, ce n’est pas un concept album du genre de The Wall des Pink floyd. Notre défi c’était de faire un album qui soit écoutable du début jusqu’à la fin sans que ça soit ennuyeux à cause d’un son trop uniforme. C’est pour ça qu’on a essayé de le rendre varié, de débuter avec cette grosse construction rythmique pour ensuite devenir un peu plus dramatique et retomber dans le lourd à nouveau… Avec ces neufs morceaux, on a essayé de donner quelque chose d’intéressant et d’original, même si c’est presque uniquement par le biais des mélodies, parce qu’il n’y a aucune parole…

Concernant votre popularité, Latin America a été désigné comme le nouvel hymne national par NME et Tom Yorke et Lou Reed se déclarent fans de votre musique… J’imagine que la suite logique c’est une collaboration avec Madonna, non ?

Les deux en chœur : Avec Madonna ?!  Yeaahhhh !

Graham:… Mais pas avec Macdonald !

Brian : Ouais, on va collaborer avec Madonna, ce serait cool. J’aimerais bosser sur un de ses albums… genre «  – Devine quoi ? Je suis sur le disque de Madonna !  ». Ça serait bizarre, mais ce serait cool !

Qu’est-ce qui vous a amené à remixer Nude de Radiohead ?

Brian : C’est quelqu’un de l’équipe de management de chez Radiohead qui nous l’a proposé, donc évidemment c’était un grand honneur. A l’origine, l’idée du concours c’était d’être sur le single, donc on a fait le remix en espérant gagner le concours… Ce qui est bien c’est que par ce biais on a rencontré des gens qui ont entendu parler de nous. Et même si on aurait largement préféré figurer sur le single, au final, ça a été une bonne chose.

J’ai entendu dire que vos concerts sont de grands moments et que vous êtes vraiment faits pour jouer live, vous pourriez me raconter ce que c’est qu’un live de Holy Fuck ?

Graham : Je ne sais pas, je nous ai jamais vus… (Il rit)

Brian : Enormément de gens nous disent que nous sommes bien meilleurs en live que sur nos disques. C’est cool, mais c’est vrai aussi que j’aimerais qu’on soit aussi bon sur les deux plans…  C’est parce que notre musique est très vivante que le live est à ce point unique. Il y a plein de claviers, de jouets, de percussions… de confusion.

Photos: Fiston

Holy Fuck // Latin // Beggars
http://www.myspace.com/holyfuck

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