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28 juin 2026

Hellfest 2026 : Gadoue metal sous soleil de plomb

Point d’orgue du millésime sur sa scène stoner/doom, le Hellfest a mis à l’honneur une famille bien particulière, celle du sludge metal de la Nouvelle Orléans, digne façon de célébrer un événement inédit : le premier concert européen dans l’histoire du groupe culte Acid Bath… entamée en 1991.

Comme souvent dans le metal, notre histoire commence avec Black Sabbath. Non contents de publier en 1970 la première grammaire complète du genre, le quatuor de Birmingham – dont une statue du premier frontman Ozzy Osbourne orne désormais l’entrée du Hellfest Park à Clisson – signe l’année suivante Master of Reality, une galette fondatrice de deux importants sous-genres métalleux : le doom et le stoner, reposant sur d’écrasants riffs de guitare assénés en prenant son temps. D’un côté on mise sur un accordage grave et l’évocation d’un malheur avéré ou imminent, de l’autre sur un rythme hypnotique et des emprunts au rock psychédélique. Piliers de la période dorée du Sabb’, de 1970 à 1975, les deux approches sont largement abandonnées par un groupe aspirant à prendre la roue du plus hygiénique stadium rock des Journey, Boston ou Foreigner, alors en pleine explosion sur le marché américain. Un pari perdant : le Black Sabbath de Technical Ecstasy(1976) et Never say die!(1978) peine à s’imposer dans les hits parades.
Pire, il est littéralement ringardisé car pris de vitesse de toute part, côté metal par les jeunots de Van Halen et la New Wave of British Heavy Metal et côté punk par une infinité de formations répétant les trois mêmes accords un maximum de fois sur deux minutes trente en claironnant un pessimisme indéfectible.

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« Sludge », ça veut dire « boue »

À force de rechercher l’intensité, le punk rock devient hardcore, et à force de remettre en cause l’ordre musical établi il finit par s’en prendre à ses propres standards. Dans la première moitié des années 80, des groupes californiens comme Flipper, Fang ou Black Flag se démarquent de la concurrence en ralentissant le tempo. Chanteur de ce dernier groupe, Henry Rollins actera sa révérence pour les pères fondateurs du metal, un genre dont ne raffolent pas toujours les amateurs de punk, avec ces mots définitifs :« Vous ne pouvez avoir confiance qu’en vous-même et dans les six premiers albums de Black Sabbath ». Constituée de trois titres à rallonge largement empreints de l’influence sabbathienne, gorgée de riffs lourds et lents sur lesquels Rollins couine de mille façons, la face B du deuxième album de Black Flag My War (1984) est souvent considérée comme le premier enregistrement sur disque d’un genre musical nouveau, le sludge metal, sludge doom voire sludge tout court. « Sludge », en anglais, signifie « boue », qu’on évoque le fond d’un cours d’eau ou tout sous-produit peu ragoûtant d’un processus industriel… voire des mystères du corps humain. Autant dire qu’ici la laideur est assumée, voire portée en bandoulière, en tant que juste mode d’affirmation d’un malaise profond dans lequel il s’agit de se vautrer sans retenue.

Dans l’immédiate foulée de Black Flag, de nouveaux groupes arrivent au sludge en provenance du hardcore : c’est le cas de Corrosion of Conformity ou des Melvins, formation de l’état de Washington dont l’influence de l’album Gluey Porch Treatments(1987) sera considérable sur une autre scène guère moins dépressive mais bien plus fameuse par chez nous, celle du grunge de Seattle. Certains font le chemin inverse : c’est en ajoutant du hardcore dans leur doom que les Angelenos de St Vitus, ainsi baptisé en référence à la chanson de Black Sabbath, produisent le très sludgy titre éponyme d’un premier album qui porte ainsi leur nom. Un terreau s’avère fertile entre tous à l’heure du développement de ce « gadoue metal » à la fin des années 80 : la Louisiane, si ouverte au brassage culturel qu’y prospérèrent le jazz comme le gospel, l’accordéon duzydeco ainsi que le violon cajun, et le blues du Delta au même titre que la swamp pop et les brass bands de rue. Ceux qui en France s’étonneraient du développement d’un style musical aussi désespéré dans un état largement associé aux clichés touristiques du festif et canaille French Quarter sont invités à lire James Lee Burke : misère commune aux Whitetrash des bayous et aux Afro-américains des projects, pollution et toxicomanie omniprésentes, menace permanente des crues et intempéries, pesant héritage sudiste et rémanence d’une féodalité très européenne façonnent l’âme tourmentée du 18 e des États-Unis d’Amérique.

Une grande première au menu

En somme, s’il fallait hiérarchiser le mal-être exprimé par les groupes invités au Hellfest, les groupes de sludge metal louisianais regarderaient dans les yeux l’essentiel des Scandinaves au visage peint hurlant dans la taïga au plus profond des nuits boréales. D’ailleurs la niche particulière qu’ils occupent est suffisamment prisée du public de Valley, la scène stoner/doom du festival, pour que le festival ligérien ait invité les références d’Eyehategod, Crowbar et Down 4 fois chacune avant 2026 ; ils y furent tous ensemble lors de l’édition 2018. Un événement considérable aura justifié que l’essentiel de leurs membres soient de nouveau présents dans la fournaise de ce dimanche 21 juin 2026 aux côtés de leurs homologues de Soilent Green et des cousins de Corrosion of Conformity : le premier concert européen dans l’histoire du cultissime groupe louisianais Acid Bath… entamée en 1991.

Soilent Green

 

À 15h ce jour-là, on sait que la séquence fera ton sur ton : de la boue plein les oreilles mais de la poussière sous les godasses, tant l’herbe devant Valley, déjà jaune le jeudi après-midi, consiste désormais en un paillasson parti en lambeaux. C’est aux bizuths de Soilent Green – à un « y » près, le titre en V.O. du film Soleil Vert–, groupe fondé en 1988 dans une banlieue de la Nouvelle-Orléans, qu’il appartient d’ouvrir le bal du cradingue, et leur dégaine donne le ton : on dirait le quintette en pleine pause musicale entre deux demi-journées dans son meth lab. Plus sérieusement, leurs mines émaciées semblent indiquer un certain kilométrage. On oserait presque dire que ces types-là sont des survivants, en tout cas quitter Soilent Green ne porte pas bonheur : le bassiste Scott Williams fut occis par son compagnon avant que celui-ci ne se suicide en 2004, et le premier chanteur Glenn Rambo fut des victimes de l’ouragan Katrina l’année suivante. Ambiance.

Ça hurle et ça joue le plomb

Aujourd’hui le groupe ne s’éparpille nullement en coquetteries scéniques : pas de backdrop artisanal, et l’écran géant d’arrière-plan reste noir. Seul le frontman Ben Falgoust assure jeu de scène et communication avec le public, au reste les quatre instrumentistes sont concentrés sur leur affaire, échangeant fort peu entre eux. Musicalement, c’est l’amour vache : Soilent Green se distingue de ses pairs par des emprunts au grind façon Anal Cunt, voire au death metal, d’ailleurs le kit de batterie de Tommy Buckley – dernier membre d’origine avec le guitariste barbichu Brian Patton – est plus fourni que l’ordinaire de ceux vus en Valley. Falgoust hurle et ça joue le plomb, que le tempo soit lent ou s’accélère, au long une setlist puisant largement dans le dernier album en date Inevitable Collapse in the Presence of Conviction(2008). On retiendra parmi les titres qui s’enchaînent les printaniers Slapfuck et Gagged whore. Comme une manière de transition, le groupe conclut sur un It was just an accident sensiblement moins rêche, tirant presque sur le stoner. Ce set-là n’était pas charmant, mais tel ne fut jamais l’objectif d’un groupe voué à vous remuer la tripe, et qui y parvient sans peine.

Eyehategod

 

Les tauliers d’Eyehategod qui leur succèdent à 17h ne respirent guère plus la fraîcheur de vivre, d’ailleurs les deux lineups partagent Brian Patton par intermittence depuis 1993 (aujourd’hui membre de Soilent Green, il est aussi présent en invité auprès de ses anciens partenaires). Quiconque s’est déjà inflige leur galette initiale très opportunément intitulée In the name of suffering(1990), initialement sortie sous un obscur label français, ne les aurait pas imaginés plus radieux. On parle ici de 35 minutes à écouter toute sorte de craies crisser sur un tableau noir, ou presque. Amplifiée par l’infinie pauvreté de la production (1000$ sans assistance technique), la radicalité de l’album relève d’une forme de perfection. Guitares abrasives, larsens récurrents, caisse claire en fer blanc, lamentations grognées, tempo déroutant… ne manquent guère qu’un tabouret et une corde pour compléter le riant tableau. Sans qu’on puisse tout à fait parler de virage pop ou de sellout, Eyehategod fait évoluer son approche sur les albums suivants à la faveur de moyens un tantinet supérieurs, les très cultes Take as needed for pain– enregistré au 13 e étage d’un grand magasin abandonné de la Nouvelle-Orléans – et Dopesick(1996), dont les sessions furent marquées par une tentative de bruitage à grand renfort de verre brisé soldé par une plaie béante à la main pour le chanteur Mike Williams, l’occasion de peinturlurer d’amusants messages sur les murs du studio avec son sang.

Un timbre layngiteux qui ponce les tympans

Bref, si l’on parle toujours d’un projet résolument malaimable, au moins le son d’Eyehategod est-il désormais supportable dans sa pesanteur caverneuse et les titres prennent-ils leur envol sur fond de riffs doomy bien poisseux relevés d’un soupçon de blues et de southern rock. Bien sûr, on parle toujours de sludge, ce que les croassements de Mike Williams tirant vers le suraigu rendent incontestable à l’écoute. D’ailleurs le groupe fait sienne la même austérité scénographique et posturale que Soilent Green. Ravi d’être là, le guitariste et fondateur barbu Jimmy Bower, vague sosie râblé du Negan de The Walking Dead, brandit ses deux majeurs pour saluer la foule, puis le morceau initial débute en toute bonne logique par un larsen interminable.

Sous une étonnante toison bicolore, Mike Williams évoque un Steven Tyler doté d’une moins bonne couverture santé, tandis que son timbre laryngiteux ponce les tympans.

En termes d’impression sonore, il faut imaginer un panzer capable de groover surdes chenillettes qui grincent, par la grâce d’un batteur à l’air buté usant expertement de son kit minimaliste – Aaron Hill a remplacé le mythique Joey LaCaze, disparu en 2013. Et lorsque Patton pète ses solos, il y ajoute un fameux feeling. De part et d’autre de la formation, Bower lui se chambrent sur des titres au désespoir épais. Ici la chaleur accablante s’avère presque un plus, achevant de plonger l’auditoire dans la transe.

Corrosion of Conformity

 

On a dit plus haut que les suivants à se présenter en Valley sont des cousins : Corrosion of Conformity est en effet un groupe de Caroline du Nord, dont il faut toutefois noter que le guitariste rythmique (depuis 1989) et frontman Pepper Keenan, est natif du Mississippi voisin de la Louisiane et réside à la Nouvelle-Orléans, où il peaufina son jeu de guitare et possède un bar nommé « Le Bon Temps Roule ». Autre différence notable par rapport à leurs prédécesseurs sur la scène, une allure générale bien plus soignée, sinon institutionnelle. Backdrop digital inspiré de la couverture – certes hideuse – de Good God / Baad Man(2026), instruments impeccables, mur d’amplis briqués de frais, et les cheveuxblonds de Keenan sont vraisemblablement propres. Lui-même en impose, sorte de Sean Bean dans ses rôles médiévaux-fantastiques de nobles au funeste destin. Les groupes de sludge metal, a fortiori lorsqu’ils viennent du punk hardcore (cf. leur premier album daté de 1984 et intitulé Eye for an Eye), ne présentent pas toujours aussi bien. À propos de hardcore, le T-shirt siglé Black Flag du tout récemment recruté Nick Shabatura a valeur d’hommage aux racines de « CoC ». Reed Mullin, batteur historique du groupe, est décédé en 2020 d’une crise cardiaque liée à sa consommation d’alcool ; sa disparition causa le départ progressif du bassiste d’origine Mike Dean, remplacé par un Bobby Landgraf reconnaissable à un sourire et un chapeau de cowboy également inamovibles. Cousins des Louisianais, soit, mais guère épargnés par la faucheuse eux non plus. Le dernier des membres initiaux est donc le voûté mais vaillant guitariste lead Woody Weatherman.

Un set carré comme un Chocoletti

On est plus propres, soit, mais on reste dans le ton : Keenan entre en scène sur une tirade riche en « fucks » dont les derniers visent « the system » puis le public lui-même. La netteté du son proposé, de la batterie aux guitares en passant par la voix claire de Keenan, met en valeur sa putain de puissance. Ici le sludge emprunte plus encore au stoner et au southern rock que chez Eyehategod. Weatherman pose ses solos tel un possédé. Le groove sur Who’s got the fire? confinerait presque au funk. «You guys like heavy shit ?» Avec Diablo Blvd., nous voilà servis. Un bon gros bœuf à base de bons gros riffs, en somme, servis par des messieurs heureux d’être là dont le jeu de scène s’avère un poil plus élaboré que celui de leurs prédécesseurs sans verser dans la chorégraphie milimétrée. Landgraf invite les spectateurs du backstage à s’avancer. Shabatura fait preuve d’un abattage certain à défaut d’époustoufler.Vote with a bullet est l’occasion d’accélérer le tempo en même temps que d’affirmer un rapport quelque peu distancié au système bipartisan, d’ailleurs Keenan a affirmé être plus attaché à la Bible qu’à la Constitution de 1776.« This song is about getting high » introduit de manière très descriptive Albatross avant un final incandescent sur Clean my wounds. Sludge policé ou pas, le temps est passé bien vite sur Valley tout au long d’un set carré comme un Chocoletti.

Acid Bath

Si chaque groupe de cette journée thématique a jusque-là rendu la copie attendue, la prestation suivante soulève des questions en quantité vu qu’elle constitue, comme dit plus haut, un précédent : jamais Acid Bath, groupe du sud-ouest de l’état de Louisiane, ne s’est jusque-là produit sur le sol européen alors qu’il fut fondé quelques 35 ans plus tôt. L’histoire et l’identité bien particulières du groupe expliquent une telle anomalie. D’un point de vue musical, le sludge metal d’Acid Bath consiste en un assemblage protéiforme tirant tour-à-tour vers le death metal – la patte du guitariste Sammy Duet, que Wikipedia décrit comme un sataniste assumé – le goth, le thrash, l’industriel, le blues, l’acoustique et le hardcore. Au plan des paroles, le frontman Dax Riggs explore d’une plume poétique et torturée les tréfonds de l’âme humaine, des addictions à la pathologie mentale et de la foi païenne au nihilisme pur et dur, humour (très) noir à la clé. Lorsqu’un émissaire du label Roadrunner se rend à un show de ce groupe au succès précoce, une foule enragée saccage la salle de concert… et le premier album du groupe devra encore attendre un peu.When the kite string pops(1994), en plus d’une délicieuse couverture représentant le clown tueur en série John Wayne Gacy, offre finalement un entrelacs complexe à la production brute de 14 titres changeant volontiers de registre en cours de route ; il en est de même pour la voix de Riggs. Le second, Paegan Terrorism Tactics (1996), conserve cette diversité de styles tout en offrant un son plus aimable et une tonalité générale plus planante.

Une sépulcrale voix enregistrée récite un poème puis le lineup s’installe sur scène.« Tonight, we’re here to destroy the sun »

La fin brutale d’une difficile ascension

Très tôt devenu culte, Acid Bath n’atteindra jamais une notoriété planétaire ni même une reconnaissance nationale à la hauteur de son talent : la mort du bassiste Audie Pitre en 1997, tué par un chauffard en compagnie de ses parents dans un accident auquel seul son frère aura réchappé, stoppe net son ascension. Alors que le label Rotten Records vit sur les rééditions des deux albums et entretient un blackout complet sur le streaming et Youtube, les musiciens poursuivent leurs projets respectifs – folk en solo et album Agent of Oblivion avec le guitariste Mike Sanchez côté Riggs, sludge metal chez Crowbar et black metal chez Goatwhore pour Duet –, les rumeurs de reformation (dont une avec Corey Taylor de Slipknot en remplacement de Riggs) ou de sortie d’un album fantôme s’accumulent sans jamais se concrétiser… autant dire que l’annonce de la présence d’Acid Bath au festival (finalement annulé) Sick New World de Las Vegas en octobre 2024 déclenchent l’hystérie chez les fans. S’ensuivront une bonne trentaine de concerts américains dans une formation Riggs – Duet – Sanchez que viennent compléter sur scène Zack Simmons de Goatwhore à la batterie et Shane Wesley de Crowbar à la basse.

Dax Riggs

Au-delà d’une tournée étasunienne, la présence d’Acid Bath en Europe n’allait pas de soi : s’il a fini par accepter les propositions répétées de Duet et Sanchez, Dax Riggs demeure un hypersensible délicat à gérer, exigeant un délai significatif entre deux concerts et une parfaite solitude dans sa loge garantie par la présence d’un vigile à l’entrée. À cet égard, l’annonce d’une tournée des stades européens en ouverture de Queens of the Stone Age et System of a Down eut de quoi étonner, tant ce format colle mal à l’histoire et l’identité d’Acid Bath. Déroutant, l’attelage s’explique par la proximité du groupe avec des membres de SOAD désireux de les aider à développer leur notoriété – ce fut déjà le cas pour Clutch, désormais capables de se produire en tête d’affiche là où ils le souhaitent. Reste que Dax Riggs au Stade de France… on fera le bilan le 2 juillet au soir, sachant que d’ici-là le pari de Valley n’est pas gagné non plus. Ce dimanche à 21h, malgré la hype considérable auprès des fans de sludge, la scène n’est pas vraiment bondée. Peut-être les présents peuvent-ils remercier le caractère dissuasif de l’alerte canicule, en tout cas l’opportunité leur est offerte de profiter de l’événement sans s’abstenir de respirer.

Quantité d’entre eux se seront réjoui d’entendre Black Sabbath en introduction, la scène étant pour l’heure occupée d’amplis Marshall et d’un backdrop blanc sur lequel sont projetées des figures monochromes plus ou moins abstraites. Une sépulcrale voix enregistrée récite un poème puis le lineup s’installe sur scène.« Tonight, we’re here to destroy the sun ». Les rôles sont distribués : le souriant Sammy Duet s’occupera du contact avec la foule, laissant à un Dax Riggs blafard, vêtu de noir jusqu’à la casquette et aux lunettes de soleil, la seule responsabilité du chant. C’est peu dire que le sludge proposé groove d’entrée sur Tranquilized, servi par un son précis. Et la voix de Riggs est parfaitement posée, quand bien même le bougre s’agrippe à son pied de micro comme à une bouée de sauvetage. La posture n’est pas anodine quand on connaît sa tendance naturelle à chanter le poing gauche enfoncé dans la poche de son jean ; on devine un certain travail sur lui-même accompli depuis 1997.

La main gauche retrouve son habitat naturel

L’alternance promise entre plans doom, grunge et sludge est bien présente tandis que la batterie de Zack Simmons apporte une certaine puissance à l’ensemble, et devrait jouer ce rôle lorsqu’il s’agira de remplir tout un stade. Il y a de quoi retenir son souffle quand un problème d’ampli interrompt l’affaire et requiert l’intervention d’un tech, mais le concert reprend sans dommages. Du bout des lèvres, Riggs dédie Venus Blue à la mémoire de son « frère » Audie Pitre. On l’entendra enfin crier plus tard, sur Dead Girl, après une intro ronflante à la basse. Le groupe s’octroie un interlude planqué derrière les Marshall, au cours duquel Sammy Duet se coiffe d’une poche de glace ; l’épreuve physique ajoute au défi du soir. La prestation peut reprendre avec un magnifique guitare-voix entre Sanchez et Riggs sur New Death Sensation. Pour l’enchaînement final Graveflower / Paegan Love Song / The Blue, ce dernier délaisse le pied du micro pour laisser sa main retrouver son habitat naturel au fond de la poche gauche, enfin lorsqu’elle ne tripote pas le câble avec fébrilité. Peut-être aurait-il préféré se débarrasser de ce TOC pour de bon mais le public, lui, ne peut que s’en féliciter : en voix claire, éraillée, de tête ou criée, sa performance entre fragilité et puissance torrentielle électrise littéralement. Cobain, Staley, Cornell, tous ces mythes des Nineties sont morts du monde d’émotion qu’ils portaient en eux et peinaient à dompter autrement que par le chant. Dax Riggs, lui, est bien vivant. Il n’y a pas de meilleure nouvelle à rapporter de ce Hellfest.

Down

À ce moment suspendu, d’autant plus poignant qu’il était soumis à bien des interrogations, succède à 23h une quasi-certitude : Down va tout déglinguer en fermant la boutique. D’abord, c’est du travail de pro : on parle ici d’un supergroupe fédéré par un certain Phil Anselmo. Si ce dernier se fit connaître comme frontman de Pantera, le plus texan des groupes de metal, il est natif de la Nouvelle-Orléans et sensible de longue date au charme du sludge local, une scène au sein de laquelle il compte nombre d’amis musiciens. Des membres de groupes locaux le rejoignent ainsi en 1991 pour former Down autour de leur amour partagé pour Black Sabbath et ses héritiers, de quoi garantir un fameux niveau de jeu. La formation actuelle rassemble Pepper Keenan (CoC) à la guitare lead, Kirk Windstein (Crowbar) à la rythmique, Pat Bruders (Crowbar) à la basse… et Jimmy Bower (Eyehategod) à la batterie, preuve d’une polyvalence certaine. Soulignons ici qu’il bénit cette fois la foule avec les mêmes doigts qu’il brandissait malicieusement six heures auparavant, et surtout qu’il porte le même T-shirt que lors du set d’Eyehategod. So sludgy. Sans réelle surprise, les guitaristes se sont échauffés sur A National Acrobat de Black Sabbath. Une fois qu’un Anselmo affûté par la sobriété rejoint les instrumentistes et se déchausse comme à l’accoutumée, le tabassage peut commencer.

On ne change pas les traditions qui gagnent

Si l’on peut anticiper sans peine le plaisir qu’il va procurer, c’est aussi que le groupe joue toujours en live l’essentiel de son premier album NOLA (1995) sorte de compilation d’absolues tueries entre sludge et stoner metal. Ce concert-là n’y déroge pas, servi par un son tonitruant et plus gras qu’un sandwich au poisson-chat frit. En deuxième place sur la setlist, Lifer est dédiée aux disparus de Pantera Vinnie Paul et Dimebag Darrell ainsi qu’à Ozzy Osbourne. Son final pèse un âne mort. Le duo de Crowbar fait mieux que sa part, un Windstein appliqué dont la barbe semble prendre vie par la grâce d’un ventilateur et un Bruders énergique à l’extrême. De l’autre côté de la scène, Keenan montre sur ses solos impeccables qu’il peut largement dépasser ses fonctions de chez CoC. Le frontman Anselmo assure au micro, semblant toujours défier un public auquel il ouvre pourtant ses bras, quand bien même quelques gestes d’agacement trahissent un retour défaillant dans son oreillette. Les premiers slammeurs s’élancent sur Ghosts Along the Mississippi; en cette toute fin de festival, ils resteront peu nombreux. Ouf.

Le riff mammouthéen de Pillars of eternity fait vibrer toutes les gonades alentour ; à ce propos un « Phil ton gros chibre ! » résonne distinctement au cours du break suivant.« On sort bientôt un nouvel album. Vous voulez une chanson ?… et bien attendez-le… » Voilà qui montre qu’en plus d’être supposément bien monté le frontman reste spirituel en diable. Plus tard, il remercie le festival en professionnel – il faut dire qu’entre ses différentes formations le bonhomme y est présent chaque année. Sur le Bury me in Smoke final, le groupe ne déroge bien sûr pas à la tradition festive dont raffolent les fans : ses membres passent leurs instruments aux copains restés backstage puis attrapent clopes et bières avant de déambuler en saluant le public et en se congratulant gaiement. De manière au moins aussi attendue, Anselmo finit sur l’ultime vers de Stairway to Heaven, une manie qu’il décrit comme la façon la plus sûre de conclure parfaitement une prestation. Ainsi s’achève cette journée de gadoue metal sous soleil de plomb, l’une des plus mémorables dans l’histoire récente du Hellfest.

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