Le sosie de Jack Nicholson période « Shining » publiait voilà quelques semaines un excellent deuxième album solo nommé « Matador » qu’aucun de nous n’a certainement acheté : moi parce que je l’ai reçu gratuitement par le service promo, vous parce que vous n’en avez plus rien à foutre depuis que le groupe qui l’a fait connaître a raccroché les gants et que les médias qui daignent parler de ce « Matador » ne peuvent résister à l’envie d’y planter des banderilles nommées Britpop, nostalgie ou Supergrass. Mon passé, ce fardeau.

GazCoombes01Le jour de notre rencontre, Gaz Coombes patiente tranquillement à l’extérieur du café où nous avons rendez-vous en fumant une clope. En le voyant mal rasé dans ce plan large digne d’un tableau de Hopper, imprimé qu’il est dans cette grisaille couleur vieillesse, impossible de ne pas repenser au même chanteur qui, pile poil vingt ans plus tôt, sautillait dans le poste de télé en chantant « we are young we run green » dans ce qui reste peut-être le tube d’une génération. Alright. Ca c’était donc en 1995.

Sauf que depuis le temps est passé comme Lady Di dans un tunnel et que Supergrass a définitivement raccroché les gants en 2010, pour divergences artistiques, et plus certainement encore, par lassitude de devoir se taper des tournées infernales pour des ventes de disque toujours plus basses. Après une minute de silence en hommage aux fans quarantenaires qui ne savent plus à qui se raccrocher pour oublier que la seule mélodie qu’ils entendront désormais est celle du bip des clefs de la voiture break familiale, place au renouveau. Qui pour le cadet des frères Coombes a depuis 2012 pris l’allure d’une carrière solo, avec notamment un premier LP nommé « Here Come the Bombs », annoncé comme un « premier effort explosif » alors que personne, avouons-le, ne l’a vraiment écouté.

Trois ans plus tard, peut-être enfin délesté du legs de Supergrass, Gaz met les bouchées doubles (oh oh) avec « Matador ». Plus qu’un disque d’honnête facture, un disque qu’on aurait adoré découvrir dans les années 2000, à l’époque où pondre onze chansons sans tubes avait encore un sens et que tous les fans d’indie rock n’avaient pas encore déserté la piste de danse. En revanche, impossible de savoir à quoi ressemble l’auditeur capable, en 2015, de claquer 10 balles dans « Matador », un album à l’ancienne avec des guitares sèches, des chansons tristes, d’autres plus rythmées (désolé j’ai laissé mon dictionnaire au vestiaire), un chanteur qui s’époumone sans auto-tune et des refrains honnêtes. Juste honnêtes.

« Prépare bien tes questions, l’ami Gaz n’est pas un super client en interview… » me confie un ancien attaché de presse du groupe du temps où Supergrass était signé chez EMI. Coup de bol, j’en ai préparé aucune. Aussi bavard qu’une porte de prison condamnée, le mec qui maintenant me fait face s’en est collé une sévère la veille – c’était la dernière date de la tournée – et porte d’impénétrables lunettes noires qu’il ne quittera pas pendant toute l’interview. Réponses monosyllabiques, prêchi-prêcha promotionnel récité en mode automatique, le gentil Gaz semble avoir décidé de tourner le dos au storytelling nécessaire pour enrober le produit d’une couche de rêve. « La dernière tournée était ‘’amazing ‘’, c’était certainement la meilleure que j’ai jamais fait ». Bon. J’ai peut-être plus l’âge de croire à toutes ces conneries. Reste que « Matador » est un très bon disque, mais ça ne suffit peut-être plus pour en vendre. Allez, moteur Gaz.

Je me posais une question en vous voyant fumer une clope sur la pas de la porte : ça fait pas un peu bizarre de sortir votre deuxième album solo à presque 38 ans ? Est-ce que vous ressentez le stress du « rookie » devant faire ses preuves ?

Ouais, c’est complètement nouveau. J’ai presque vingt ans d’expérience au sein d’un groupe dans les pattes, mais un disque solo mec, c’est pas pareil du tout. Je recommence tout à 0 et c’est un certain challenge d’effacer l’ardoise.

Débuter cette nouvelle carrière, ça vous a semblé couler de source à la mort de Supergrass ? Vous auriez pu vous la couler douce…

Ouais je sais pas, je crois que j’avais trop le nez dedans et trop de chansons en stock pour arrêter. Quand Supergrass s’est terminé, je ne l’ai pas planifié cette carrière en solo, en revanche, j’ai commencé à enregistrer des morceaux et coup de bol, ça sonnait d’enfer.

« Matador » est plus posé que le précédent, j’irai même jusqu’à dire plus « soft pop »… [il tique, ça peut se comprendre, on n’a jamais envie de se faire traiter de lavette de la pop music]

Je dirai surtout plus direct que « Here Come the Bombs », plus instinctif. Tout s’est mis en place très rapidement, j’allais au studio, j’enregistrais tous les instruments…

[OKAY. L’interview a débuté depuis cinq minutes et je suis déjà à cours de relance. Je mise tout sur la question qui suit, inspirée par l’attachée de presse qui m’avait confié plus tôt que Gaz était « clairvoyant face au music business »]

Depuis vos débuts avec Supergrass, avez-vous remarqué des changements marquants dans la manière d’enregistrer et publier vos propres disques ?

Yeah… Je suppose que maintenant tout le monde fait du ‘’bedroom recording’’, tout le monde a désormais la liberté d’enregistrer chez lui, c’est plutôt chouette. Et pour le reste, je suis pas hyper bon en music business… [Bon ben là c’est la banqueroute verbale] Le problème c’est qu’actuellement la musique est devenu un produit et que chacun est dans l’auto-promotion, notamment sur les réseaux sociaux. « Est-ce que je dois retweeter ce truc ? », « Hey, regarde moi ! ». Je trouve ça assez vulgaire.

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(C) Sabrina Mariez

 

A l’image de « Road to Rouen » – mon disque préféré de Supergrass – le moins qu’on puisse dire c’est que celui-là n’est pas gavé de tubes. On peut même dire qu’il n’y en a aucun, et que « Matador » s’écoute d’une traite ou pas du tout. C’est volontaire ça ? [Ou juste cette fois t’as pas réussi à composer de tube et je suis encore une fois en train de passer pour un con avec mes QUESTIONS DE MERDE ?]

Oui complètement ! [ouf] Tous les disques que j’ai adorés étaient comme ça… Tous les disques d’Iggy Pop sont comme ça, y’a toujours l’idée d’une entité, d’un truc qui dépasse l’idée du single.

Ce qui est étonnant lorsqu’on repense aux premiers clips de Supergrass, ou qu’on vous regarde c’est qu’on a l’impression que vous avez 50 ans [là je m’enfonce, appelez-moi Europ Assistance !], bref que vous avez toujours été là, que vous avez grandi avec nous. Est-ce que cela vous étonne vous-même ?

Oui bien sûr. Et je m’estime très chanceux, je dirais même reconnaissant pour ça. Aussi longtemps que j’aurais des chansons à écrire, des choses à raconter, je continuerais. Et quand ça ne sera plus le cas, j’arrêterai.

[Si la terre devait s’arrêter de tourner maintenant et qu’il fallait choisir une dernière lapalissade promotionnelle déjà lue mille fois avant, celle-là pourrait rivaliser sans mal. Je vous laisse faut que j’y retourne, c’est la fin du monde et il me reste encore 15 minutes à sur-mourir]

Et depuis votre enfance, vos goûts musicaux ont-ils évolué ?

Ouais carrément, j’écoute plein de trucs passionnants en ce moment [on ne saura pas quoi]. David Bowie est l’exemple même de l’artiste qui a su évoluer au fil des décennies sans jamais se répéter… [au secours, j’ai l’impression d’être coincé dans une interview de Rock & Folk de 1998, aidez-moi à sortir]

Il y a ce proverbe qui dit que « les gens heureux n’ont rien à dire ». Continuer d’écrire des chansons à un âge où vous êtes certainement marié, avec un enfant, peut-être même un chien qui sait, est-ce un combat de tous les jours ?

Ca je pense que c’est un cliché, c’est très personnel comme conception de la vie. Moi je continue à voyager à travers le monde, à découvrir de nouvelles cultures. Et au final, plus je vieillis et plus je trouve que ça se complique. Mais évidemment ça ne veut pas dire que je vais prendre la guitare pour parler de mes enfants, ah, ah. Quand je repense aux dix dernières années, ça n’a pas été de tout repos, franchement : j’ai perdu ma mère, ça a bouleversé tous mes schémas et j’ai l’impression d’être plus apte à m’exprimer musicalement maintenant que lorsque j’avais 28 ans [Instant émotion. La suite de cette réponse est coupée : ça parlait d’évoluer face à la difficulté de la vie et du fait que non, « Matador » n’était pas l’album de la maturité]

C’est quoi le carburant qui alimente Gaz Coombes aujourd’hui, en tant que compositeur ?

L’envie de toujours faire mieux. Ca relève presque de l’addiction, j’ai besoin de nourrir la bête, toujours plus, en me disant que chaque disque est un point de départ pour faire encore mieux la fois d’après.

Alors parlons-en. J’étais là voilà cinq ans quand vous avez accompagné Air à la Cité de la musique, pour rejouer l’intégralité de « Virgin Suicides »…

Ah oui ?

Oui. C’était comment dire… un peu…

Un peu lent ?

Oui, mou. Bref, je me demandais quelle relation vous entreteniez avec la nostalgie, et le fait que moyennant des sommes rondelettes, pas mal de groupes des années 90 (Sonic Youth par exemple avec « Daydream Nation ») commencent à sombrer dans la mode des disques cultes qu’on rejoue à l’identique sur scène.

Faut juste le faire correctement. Faut savoir laisser de l’eau couler sous les ponts, laisser le temps aux fans de se languir suffisamment pour leur offrir ce qu’ils désirent. Beaucoup de groupes font ça beaucoup trop rapidement, ça n’a pas de sens.

Donc vous n’êtes pas foncièrement opposé au principe.

Non, pas vraiment. En ce qui concerne Supergrass, pour être clair, ça me semble trop tôt.

Pour conclure, quel disque mythique adoreriez-vous redécouvrir sur scène ?

Woooo…. Certainement « On the Beach » de Neil Young. J’adorerais redécouvrir ce disque en live. Je suis même pas certain qu’il ait déjà joué des chansons de cet album en tournée, ce qui est dingue quand on y pense, tant le songwriting est incroyable.

« On the Beach » c’est avant ou après « Tonight’s the Night » ? Merde, j’ai un doute.

Merde, moi aussi. Attend je vais passer un coup de fil à Neil, ah ah.

Envoyez-lui plutôt un tweet, ah ah.

Ah ah.

Gaz Coombes // Matador // Hot Fruit Records
http://www.gazcoombes.com/

Photos : Sabrina Mariez

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