La découverte de Fever Ray s’impose sans mal en tête de ma liste des claques de la décennie (entre ma rupture d’avec A. et ma rencontre avec Bester Langs). Assister à ce qui risque d’être leur dernière date en France tenait donc de l’impératif. Ma place est réservée depuis 6 mois jour pour jour. L’heure est venue.

Rue de Caumartin, j’ai I’m Not Done dans la tête quand je croise Jean-Benoît Dunckel, l’air aussi réjoui que sur papier glacé. Sans l’assumer ouvertement -et parce que je suis plutôt habituée à croiser des vedettes du P.A.F. sur le retour – je suis terriblement satisfaite. Arrivée devant l’Olympia, je m’étonne de ne pas voir plus de paires de New Rocks poussiéreuses. Non, les gens sont beaux et semblent hésiter entre l’étiquette de planneur stratégique, celle dj nouvel espoir du cinéma français ou encore celle du simple wannabe. Je chope un des mecs qui faitt du trafic de places pour connaître le cours de la valeur : 50€, négociable, soit seulement deux fois son prix initial. Une marge dérisoire en comparaison des bénéfices que j’avais pu engranger en revendant des places pour la tournée française de Tokyo Hotel à des parents désespérés quelques années plus tôt. C’est donc ça, la crise.

© Rod - Le HibOO

Je pénètre enfin dans le Saint des Saints, décidée à ne laisser aucun tronc ni tête se placer entre moi et mon coup de cœur de la décennie. Je parviens donc à me poster au premier rang au moment où débute le set de Zola Jesus, première partie portée par la charismatique Nika Roza Danilova.
Sur scène, la petite furie à la chevelure platine et à la voix tantôt blanche tantôt rauque fait les cent pas, accompagnée au clavier d’un gnome au perfecto deux fois trop grand. Vision étrange. Pourtant à l’écoute des pistes sombres et captivantes de l’EP Stridulum II, on pressent que deux perdus font parfois un trouvé. Un mal-être profond fait posture artistique, le cliché véhiculé par celle que les medias se plaisent à étiqueter comme la nouvelle Siouxsie Sioux me porte tout au long d’un set trop court. Nina à peine retournée en coulisses, un champ d’abat-jours encore éteints fleurit sur scène. Derrière moi, deux chemises à carreaux partagent d’une voix très claire leur enthousiasme pour la scénographie qui se met en place: « – Ouaiiiiiiiiiiiis, comment ça s’appelle déjà, ça en français ?! – De l’encens… -Ah ouaiiiiiiiiiiiiis ! ». Gros fumigènes, lumière verdâtre, vrombissement oppressant ; la salle glapit d’excitation.

Deux rayons lasers verts traversent maintenant la salle de part en part. Le premier temps d’intro d’If I Had a Heart tourne en boucle un long moment, entêtant. Le champ de luminaires s’allume enfin et leurs ampoules tressaillent en rythme alors que retentit la voix fantômatico-robotique de Karin Dreijer. Sur scène, ses musiciens masqués se partagent la vedette tandis qu’engoncée dans un costume volontairement ridicule à mi-chemin entre le pingouin et le personnage de Barbapapa, la tête pensante du projet reste en arrière plan. Pour l’ego trip et le glamour, on repassera. Après l’enchaînement diabolique de Triangle Walk et de Concrete Wall, acclamés par un public en transe, Seven est le premier morceau où la chanteuse expose sa voix sans artifice. L’occasion rêvée pour elle de se mettre en avant. Mais non. Ne cédant pas aux sirènes de l’ « iconisation » à laquelle se plient habituellement de bonne grâce les artistes de son envergure, Karin Dreijer a pris le parti de laisser vivre son projet indépendamment de son image et l’on ne peut que l’en remercier.
A défaut, c’est un vigile placide qui investit mon champ de vision pour ne plus en bouger jusqu’à la fin de la soirée. Difficile de ne pas imaginer le brief de son boss : « Attention, ce soir, c’est pas Franck Dubosc, hein. Tu as affaire à un public de déséquilibrés susceptibles d’essayer de venir s’ouvrir les veines sur scène ». Et l’armoire à glace prend visiblement son travail à cœur même si à aucun moment il n’essaie pas de cacher l’ennui qui l’étreint. J’apprécie ce décalage entre la ferveur de la salle et son désintérêt le plus absolu ; de quoi relativiser n’importe quel débordement émotionnel.

© Rod - Le HibOO

Bien que les morceaux soient interprétés sans prise de risque majeure, la beauté de l’univers de Karin Dreijer et la densité du rendu « live » de ses créations parviennent sans mal à provoquer la transe d’un public déjà conquis. C’est ainsi que sur I’m Not Done, je ne m’entends pas chevroter  « There is nothing to be afraid of », contrairement à ma voisine qui, elle, subit navrée les douloureuses manifestations de ma ferveur. Après une reprise de Peter Gabriel mollement saluée dans mon dos par un « C’est nouveau, non ? J’aime bien. », Now’s the Only Time I Know débute. Je remarque alors les rayons lasers multicolores qui parcourent la scène et traversent la salle. Visuellement, l’univers de Fever Ray offre un mélange intriguant de futurisme suranné et d’un imaginaire tiré des films d’horreur de série B.

Alors que l’enchaînement de Keep the Street Empty for Me et du superbe Dry and Dusty est sur le point de me tirer une larme, le profond bâillement du vigile bloque mes glandes lacrymales et tempère mes élans d’hystérie. Je détourne le regard pour mieux me replonger dans un Stranger than Kindness d’une puissance envoûtante. Les retours des bruitages inquiétants qui introduisaient le set annonce maintenant le plus qu’attendu When I Grow Up. Mue par la puissance implacable du titre, la salle danse. Un sourire béat accroché aux lèvres, la plupart d’entre nous effectue sans vraiment le réaliser les petits mouvements saccadés vus dans le sublime clip de Martin de Thurah. Here Before, que l’on aurait préféré entendre en ouverture, fait retomber l’émotion et c’est finalement le seul reproche que l’on peut faire à la performance des suédois. Le set retrouve son souffle sur les entêtantes rythmiques-marteau piqueur  du sublime Coconut qui clôt puissamment la soirée.

Ce soir le projet Fever Ray a offert à son public ce qu’il attendait : tout en respectant l’intégrité de ses titres, il a apporté une nouvelle densité à un univers devenu, à force d’intériorisation, trop familier. Et si ces derniers temps, j’avoue avoir craint de ne plus être en mesure d’apprécier à sa juste valeur l’expérience live, Fever Ray vient de me prouver le contraire. I’m not done.

http://www.myspace.com/feverray

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8 commentaires

  1. Marrant ce come back de Peter Gabriel. Shearwater m’en a parlé pdt 35mn, Fever Ray en cover, Arcade Fire pétillant à son sujet (la seule question que j’ai posé lors de la conf de presse de Rock En Seine – le reste était l’équivalent de 3jours de laxatif sorti de la bouche de caméramen)…

    Vous allez voir que Philou Collinou va rejaillir dans le cœur des Killers et Editors sous peu.

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