Son look de fils ainé de la famille Adams ayant trop trainé au cyber café ne plaide pas en sa faveur, mais Matt Williams a su trouver en Beak une famille d’adoption où porter les cheveux gras et collectionner les synthés pourris n’est pas synonyme de déshéritage. Avec son projet solo nommé Fairhorns, le clavier fou de Geoff Barrow repousse les limites de l’inaudible, du moins pour ceux ayant découvert le solfège grâce à Nagui et NRJ.

« Hit music only », ce n’est pas vraiment la tasse de thé de Matt Williams. Son album « Doki Doki Run » en est un bel exemple, on y retrouve aussi peu de mélodies que sur le deuxième album de Beak, lui-même difficile d’accès pour celui n’ayant pas fait de crise d’épilepsie à douze ans en gagnant sa première partie de Rubik’s Cube.
Avant d’en arriver à devenir le clavier attitré de Beak, groupe pas si parallèle que ça de l’ami Geoff échappé de Portishead, Matt a joué dans Team Brick – groupe non retenu par la postérité – pendant dix ans. Il a tout plaqué du jour au lendemain pour rejoindre l’aventure krautronic proposé par Beak, dans cette époque où rythmes tribaux et synthétiseurs vintage semblent faire aussi bon ménage que Nafissatou Diallo et procès civil. Avant d’en arriver comme il se doit à la partie description musicale, il est intéressant d’apprendre de la bouche de Matt qu’il n’a pas été inspiré par la stérilité digitale de Kraftwerk, pas plus qu’il n’a cherché à surfer sur ce rétro-genre synthétique qui plane sur l’époque. Non. Tout est venu « d’une série d’accidents », comme il l’avoue de sa voix rauque d’adolescent mal dégrossi.

La musique, il l’a débuté la musique à cinq ans, avec des cours de pianos. La composition par contre, elle lui vient paradoxalement à dix ans, au milieu des années 90, « avec un ordinateur et un clavier », dans un monde où l’Internet est encore balbutiant. Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours aimé la distorsion et la programmation, par défaut, seul moyen pour lui de s’exprimer grâce aux machines qui crachent encore du code et des émulations à la place des notes. « Tout ce que je fais, c’est pour moi, aucun manifeste chez Fairhorns, c’est une façon pour moi de m’exprimer ». A l’âge de seize ans, Matt compose la première chanson dont il est fier. La suite, c’est donc dix ans de Team Brick, la rencontre avec Geoff à Bristol puis ce premier album qu’il a écrit plutôt lentement, en prenant le temps de jouer les chansons sur scène avant de les enregistrer (« en un jour, sans dormir ») avant de finalement les présenter à Geoff qui le signe, aussi simple que ça, sur son label Invada. Et puis voilà, nous voici en train d’en parler sur un trottoir de Boulogne en attendant la montée sur scène de cet autre groupe sans qui rien n’aurait été possible, Beak. Surréaliste.
Ce qu’on peut apprécier chez Beak, à savoir cette fuite des formats pop servant sur un plateau à l’auditeur boulimique tout ce qu’il aime – sucreries sur les refrains, bout de viande bien gras sur les paroles, on le retrouve sans surprise chez Fairhorns ; avec cette impression que le cuistot en chef n’y a pas été mollo sur la poivrière pour écœurer les gloutons fainéants. Ragnarock a beau faire penser à du Fujiya & Miyagi gentiment passé au filtre Bristol – le trip hop martial de Massive Attack rencontrant le kraut industriel de Beak – la suite s’avère être une longue glissade en terres inconnues, mélange d’ambient composé sous LSD et de délires numériques à coté desquels le voyage d’Alice au pays des circuits imprimés ressemble encore à une grosse rigolade.

Composé à partir « d’orgues cassés et des samples dont la majorité vient de Youtube », la musique de Fairhorns ressemble parfois à un mode d’emploi de Yamaha ; c’est à la fois compliqué et dispensable, terriblement froid et malgré tout composé par un être humain. « Je n’ai pas cherché à faire le disque parfait, sans fausse note ni erreurs, mes boulettes je les ai intégré à l’enregistrement en leur claquant le beignet sous les overdubs ». En voilà au moins un qui ne cherche pas à vendre les paradis artificiels avec du blip- blip d’opérette récupéré chez Cash Converter. « De toute façon tout mon matos est cassé, ça marche jamais. C’est toujours le bordel pour avoir un truc parfait, dès que je tape une touche ça fait BROUM sur le clavier, j’ai abandonné l’idée de pondre une musique parfaite ». Cette part d’accident, c’est la part d’humanité de Fairhorn. On la retrouve entre deux crissements de pneus dans ce qui compose « Doki Doki Run », c’est à la fois effrayant, bruitiste, anti-mélodique et pour ainsi dire inécoutable chez soi, dès lors qu’on ne vit pas à coté d’une usine à marteaux piqueurs ou d’un tueur en série. Le seul manifeste de Matt, c’est encore de « composer une musique qui soit une réaction à cette dictature du cool qu’on écoute quotidiennement à la radio anglaise ». Son rôle, du coup, est-il d’ouvrir les portes de la perception aux sourds et malentendants ? Pas du tout. « La musique a toujours été la seule façon pour moi de comprendre le monde. Fairhorns, en un sens, c’est le contraire même de l’expression, ça relève davantage du process, c’est une alternative au langage ». De la musique d’autiste qui échappe à toute convention, un disque où les chansons possèdent des noms farfelus (Puking ou l’art de vomir, Qiyamat For Onion Knights ou le jugement dernier des chevaliers de l’onion…), un musicien sortant tout droit d’un film de Tim Burton ; Fairhorns ou le délire maniaque d’un geek qui a les fils qui se touchent.

A écouter en cas de :

– rupture avec votre robot-mixeur.
– fin du monde thermonucléaire ayant niqué tous vos vieux 33T de Frank Sinatra.
– tentative de coït avec une calculatrice de marque japonaise.
– névroses psychiatriques suivies de l’achat compulsif de chacun des albums de Beak en quinze exemplaires.
– addiction à la cigarette électronique et aux poupées gonflables en USB.

Fairhorns // Doki Doki Run // Invada (Differ-Ant)

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