Il y a près d’un mois, la cendre des volcans empêchait les avions de s’envoler et la terre était – une fois de plus -attirée vers cette année 1971. Ventilator blues. Un magnétisme étrange vers l’un des albums les plus ombrageux de la pop culture. Exile On Main Street, l’album de rock par excellence, aussi inépuisable que In a Silent Way et les enregistrements de Robert Johnson. Une référence absolue, une influence comme un non-dit. Et le plus beau, c’est que sur ce mystère,  tous les documents sont désormais à portée de main.

« Then you don’t want to walk and talk about Jesus,
You just want to see his face. »

Comment écrire sur cet album ? Personne ne peut s’y aventurer sans se prendre une belle branlée. Il faut du sérieux. J’en veux pour preuve les conneries que nous avons pu lire dans la presse pour la sortie du film Stone in Exile : « 71, les Stones s’envolent pour le sud de la France, loin des problèmes financiers, du succès et de la drogue ». Écrire une telle connerie !!! Dire que ce sont les mêmes personnes qui écrivent souvent sur la guère en Irak ou les comptes publics.
Pour l’axe historique, il faudra lire le merveilleux livre de Robert Greenfield sur l’enregistrement : Exile on main street ; Une saison en enfer avec les Rolling Stones. Greenfield qui n’est autre que l’écrivain du meilleur livre sur les Stones : S.T.P, soit le reportage de la tournée d’Exile au U.S.A (édité pour la première fois chez Speed 17 en France).

Le plus beau mystère de cet album, c’est sa capacité, comme toutes les grandes œuvres, à s’enfler et se nourrir de nos vies. Le regard, la compréhension d’Exile grandissent avec les jours qui passent. La relation à cette musique peut être identique à celle des amants : savoir se consommer en gardant le désir. Et le désir d’Exile On Main Street, il m’aura même sauvé de la l’affaissement complet. La force vitale des Stones reste comparable à celle de tous les monstres sacrés, trop grands pour survivre. Pourtant, eux…

Avant toute chose, Exile est un album dont ont ne verra jamais le fond de notre vivant. Avec Let It Bleed, il est l’un de ceux écoutables en boucle, quatre fois par semaine minimum, de 14 à 70 ans. Car il est le plus ancré dans la poussière, la colère… Exile, c’est le sommet des Stones. Ils y resteront gravés dans le marbre, tels des prophètes à leurs propres effigies.

Et puis il a ce son. Celui que nous ne retrouverons jamais plus sur aucun album des Rolling Stones. Est-il du à la cave qui leur servait de studio ? Ont-ils eu l’intelligence de garder ce grain, même lors du mix à Los Angeles ? Une ambiance jamais égalée. C’est le ronronnement des lampes et de la bande sur chaque note. L’incroyable émergence dans le mix des choristes qui feront toute la magnificence du Night Tripper de Dr John. On s’y sent chez soi,  tassé sous une chaleur accablante, les pieds nus, une tropical disease accrochée a la braguette. Exilés en France, les Stones recréeront de toutes pièces leur fantasme lointain : les USA, les bayous et le blues près de l’os.

Un son au service de ses chansons. Celui qui n’a jamais fait l’expérience d’Exile en vinyle ne sait pas à quel point tout s’y reprend de manière magnifique. Chaque début de face est un coup de feu, la fin une mort. Un tracklisting comme un combat de boxe. Le deuxième disque touche la perfection de l’album en tant qu’œuvre d’art. De Happy a Let It Loose, c’est toute la gamme de vos sentiments qui passe sur la palette ; de All Down the Line a Soul Survivor, c’est un voyage au travers d’un pays inconnu. La musique à ce niveau reste une expérience.

LIBERTÉ

Pour ceux qui ne savent toujours qui choisir entre Mick Taylor et Brian Jones, choisissez Keith Richards. Le héros c’est lui, tout le monde le sait. Le seul a s’être permis tous les excès, en être sorti, ne même pas sembler en souffrir. Keith Richard est le héros, car il est libre. Le seul réellement libre. Et pour cela, il peut remercier la guitare. Au discours anti drogue, au discours monogame, au discours pacifiste, n’ajoutons que cette mention : à moins que vous soyez assez fort pour avouer vos envies. Pas d’appel a la haine, juste vivre comme nous l’entendons. Voici ce qu’a toujours été la musique des Stones. Pousse-au-crime, qu’on entend. Non. Pousse-au-cul, plutôt. Le confort, la résignation morale, les stéréotypes : Rock Off et c’est un cri du cœur. A fond, pour que les voisins puissent en profiter. Louons ce seigneur. Vivant ! Vous vous sentez vivant ?

Cet été là, à Nelcote, dans la maison de Keith Richards et d’une Anita Pallenberg enceinte et junky, la mort aura pris un sacré coup dans l’aile. Keith, constant dans son instabilité, joue de la guitare comme jamais. Pas une boue, mais une extension du corps. Mick, fraichement marié, bout littéralement : il faut un nouvel album. Charlie Watts, Mick Taylor, Bill Wyman… eux sont au service de la musique. Certainement conscients que ce qui se passe enfle trop pour laisser la place aux égos. A la donne, il faut rajouter un Marshall Chess pressant Keith à composer. Dieu merci, Bobby Keys est dans le couloir, enregistrant des cuivres et accompagnant Keith dans les méandres des consommations illicite.

« I’m glad to be alive and kicking
 / I’m glad to hear my heart’s still ticking
 / So pass me the wine, baby, and let’s make some love »

Des heures de bandes, ça il y en a pour cet album. En était déjà témoin le bootleg Exil On Main Street Blues. Mais des « nouveaux » morceaux édités et mixés, Pass The Wine restera le plus intéressant. Avec la voix « moderne » de Jagger. Et certainement pas que cela d’ailleurs. Mixé sur une autre console qui ne saura pas redonner la chaleur de l’album original. Enfin, au Top 3 des Charts français pour un album qui a plus 40 ans… c’est plutôt bien. Il faut dire qu’aucune musique n’est aussi vivante aujourd’hui. Juste jouée. Ah oui. C’est emmerdant. Des gens qui jouent du bout de leurs âmes et pas des DJ qui samplent des percussions africaines. Alors que des black qui tapent sur des tam tam… il y en a plein le 19ème sous la petite ceinture… on ne les invite pas dans les clubs… que voulez-vous.

Pass The Wine, paroles parfaites, thématique classique Stone : le peine à jouir. Depuis Satisfaction, nous avions compris la blague. Le blues de la ville. Le va-nu-pieds qui dit à sa femme : passe moi la gnole et baisons. Car c’est aussi cela l’important : retour à la femme. Primaire, bête, comme une solution a tout : le sexe.

I need a love to keep me happy

Si le sexe est la base, la hauteur d’esprit réside dans l’amour. Car la drogue, l’attitude, tout cela n’est pas une fin en soi. Vivre la folie, si vous n’avez aucun bras dans lesquels vous blottir… la douleur restera sans fin. Si Exile pouvait se résumer à une chanson, ce serait certainement celle-ci : Happy. La chanson de Keith, celle pour Anita, celle qui résume l’obsession humaine. Si les Stones ont fait parti des grands décadents du XXème siècle, c’est bien sûr pour leur romantisme. Comment réellement croire qu’ils ne sont que des singes junkie, des Monkey men? Ce groupe, c’est avant tout une matière organique, des ratés, des accidents, de la tromperie et la mort. Imaginez : 1962, ils étaient seuls. La vraie révolution de 60’s, elle est ici : celle d’une génération complète, laissée à elle-même sans aucun ancêtre pouvant comprendre ce qui se passait. Une fête en table rase du passé… Inimaginable pour le Rock & Roll d’aujourd’hui. Et une fête qui ne se finit pas par un corps a corps… n’est-ce pas toujours une fête triste ?

Si l’on regarde les photos de Dominique Tarlé, que peut-on voir de cet été 71′ à Nelcote ? De la fatigue, des sourires complices… mais surtout une immense concentration. Pire, Charlie Watts semble hanté. Le cher Charlie, élément stable du groupe, croulant sous le poids d’une œuvre. Il s’est bien passé quelque chose cette été la. Dans la pochette intérieure d’Exile, une phrase écrite de manière mystérieuse : I JUST WANT TO SEE HIS FACE.

Pourquoi avoir terminé par ce morceau complètement habité par le Voodoo de Doctor John. Il doit être l’équinoxe des Stones. Ils y disent tout. Des paroles simples, mais qui résument tout ce qu’ils sont :

« Sometimes you feel like trouble, sometimes you feel down.
Let this music relax you mind, let this music relax you mind.
Stand up and be counted, can’t get a witness.
Sometimes you need somebody, if you have somebody to love.
Sometimes you ain’t got nobody and you want somebody to love.
Then you don’t want to walk and talk about Jesus,
You just want to see his face.»

Fin de l’histoire. Ils sont les béquilles, ils sont nos partenaires, et leur musique colle à notre vie comme une ombre trop proche du corps. La musique des Stones fait écho à tous nos états d’esprits, nos doutes et certitudes. Mieux, elles sont changeantes. Des chansons caméléons, ambivalentes, qui nous diront toujours ce que l’on a besoin d’entendre au moment présent.

EXILE ON MAIN STREET // Réedition 2010 avec Titre Bonus
NELCOTE : Une saison en enfer avec les Stones
// Editions Le mot et le Reste
STONES IN EXIL
// Documentaire 1H01 de Stephen Kijak
ELDORADO n°7: de loin le meilleur dossier journalistique sur Exil On Main Street)

Crédits photo: Dominique Tarlé

7 commentaires

  1. rien à dire sur ce monument
    par contre il faut bien préciser qu’en bon fouteurs de gueule devant l’éternel , et ce depuis l’époque andrew le vieux jambon ( got live if you want it), les stones ont triché avec les bonus et refait des parties entières en studio. Pire ces enfoirés le disent en interview ! et penser à mick taylor bouffi en train de refaire seul des retouches de gratte à côté d’une console high tech gâche un tantinet le bordel

    le doc est bien foutu et à priori relate bien l’ensemble même si , faute de vraies archives hormis les photos de tarlé et quelques chutes de prises de vue aux studios olympic, ils ont du avoir recours à la reconstitution digne de faites entrée l’accusé. J’ai même des doutes sur le fait que ce soit la bonne cave quand on sait que la baraque appartient à un milliardaire russe …
    bref du stones dans toute sa splendeur, des grands faussaires que rien n’arrête

  2. Bravo ! excellent billet qui résume de fort belle façon la génèse d’un des plus grands disques de l’histoire du rock n’ blues et …de l’histoire de la musique de manière globale ! un must have !

  3. Putain, t’as mis dans le mille à de trop nombreuses reprises pour les citer. Du côté « inépuisable » au parallèle avec la musique d’aujourd’hui, en passant par cette charnière-symbole qu’est « Happy »…

    Franchement (happy) clap clap clap

  4. Cool article. Mais je continue, sans aucun argument, à préférer Aftermath et Out of Our Heads. Ben il est passé où la captchta ?

  5. Brian Jones est né le 28 février 1942 à Cheltenham en Angleterre. Dès son adolescence, le jeune homme brille par son intelligence et ses excès. Il quitte l’université pour s’adonner au jazz et au blues.

    Je ne m’attarderai pas sur la naissance du groupe, un CLIP de BILL WIMAN le fait beaucoup mieux que moi, sous le titre BRIAN JONES et les ROLLING STONES ( ci- joint )

    Brian Jones et les Rolling Stones
    envoyé par imineo
    Très jeune, il est touché par les grands bluesman noirs américains (dont sa collection de disques, édifiante, fera de nombreux jaloux). Il apprend la guitare, étant déjà un musicien ingénieux (orgue, sitar, mellotron, clavecin, piano, harmonica, etc.) ayant largement influencé le son de ces derniers dans les années 60,se forge un style personnel à la slide ainsi qu’une technique d’harmoniciste stupéfiante. Jones cumule parallèlement d’autres records : gravitant autour de

    dès 1962, hébergé par Alexis Korner, il sera connu à partir de 1965 comme le plus jeune alcoolique de Londres. Expulsé à 16 ans de son école pour avoir mis une fille de sa classe enceinte, il s’enfuit en Suède où il parcourt les clubs avec son bottleneck. Revenu en Grande-Bretagne, Jones est déjà une icône locale, reproduisant les solos d’Elmore James à la perfection.

    Il fonde les Rolling Stones en 1962, donnant une visée puriste à son groupe.Il rencontre Mick et Keith au Ealing Jazz Club d’Alexis Korner. Il est rapidement dépassé par le leadership de Jagger-Richards qui, encouragés par leur nouveau manager Andrew Loog Oldham, se mettent à composer pour le groupe et écartent peu à peu Brian du rôle de leader. C’est à cette époque qu’il commence à manquer quelques concerts en raison de son état de santé affaibli par les drogues , l’alcool et les médicaments, et à se perdre dans ses conquêtes féminines et leur conséquences; il a déjà deux enfants… ;En 1964, la seconde tournée américaine sacralise ses vœux de voir les Stones enregistrer aux Chess Studios de Chicago. Cependant la reconnaissance mondiale du combo, dérivant vers une pop toute nouvelle à l’époque, lui fait faire la grimace. Abandonnant toute direction artistique centrale, Jones se rabat sur les ailes en se découvrant un arrangeur multi-instrumentiste de génie (Paint It, Black), 2000 Light Years From Home, Ruby Tuesday, « Lady Jane « ). Le film promotionnel de We Love You en

    de quoi donner des frissons à tout le petit monde psyché fleurette de London : Jones est vert, défoncé à mort au LSD, totalement ailleurs. Ce n’est que le commencement…

    Inlassablement poursuivi par la police, Jones oscille entre paranoïa et délire de persécution, il ne lui reste que quelques éclairs de génie (notamment

    de A Degree of Murder, 1967, inédite). Le reste est confusion. En 1967, il s’enfuit au Maroc et enregistre avec des musiciens locaux un disque bizarre rempli de flûtes de pan:The pipes of pan at Jajouka, album resté méconnu pourtant beaucoup s’accordent à reconnaitre que c’était un premier pas dans

    la World Music

    , il faut d’ailleurs rappeler que Brian jouait du sitar à merveille. Il achète la maison d’Alexander A. Milne, l’auteur de Winnie l’ourson, dans le Sussex au Royaume-Uni et se fait construire une piscine (où il trouvera la mort quelque temps plus tard). Il prend aussi du poids et finit par se faire exclure des Stones le 5 juin 1969, sa dépendance aux drogues diverses, qu’il absorbe en grandes quantités, à l’alcool et aux médicaments l’ayant rendu incapable de participer aux activités du groupe. On le remplace dans un premier temps par Mick Taylor (qui restera dans le groupe jusqu’en 1974 et sera remplacé par Ron Wood ). Brian Jones meurt peu de temps après, noyé dans sa piscine, OVERDOSE ? ALCOOLS ? MEURTRE ? Toutes les hypothèses ont été étudiées, mais le grand public n’a jamais su la chute réelle !

  6. « Pour l’axe historique, il faudra lire le merveilleux livre de Robert Greenfield sur l’enregistrement : Exile on main street ; Une saison en enfer avec les Rolling Stones »

    J’ai malheureusement du interrompre ma lecture à ce stade. Le livre cité étant un recueil d’inepties, je pense sans trop de tromper que l’article en contiendra donc également son lot.

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