Histoire de sonner la récréation entre deux albums originaux de rockeurs ingérables – on pense fortement au Villejuif Underground et à Bryan’s Magic Tears – le gardien de but ambulant Jean-Baptiste Guillot semble avoir profité de la mi-temps pour récupérer les vieux disques français de Cha-Cha-Cha, un supposé sous-genre musical qui, soixante ans après, révèle tout de même autre chose que des faux-pas.

Contrairement à la musique qui sort des enceintes dès l’entame de « Voulez-vous CHACHA – French Chacha 1960​-​1964 », ça ne doit pas être tous les jours la fête chez les Guillot, à Romainville. Non content d’être devenue l’indépendant à abattre au prétexte qu’il sort de meilleurs disques que la concurrence, voici que, à force d’un stakhanovisme du samedi matin consistant à aller chiner des disques perdus dans des brocantes du fin fond de l’Ile-de-France, il doit en plus tenter de justifier l’incohérence artistique d’un label où l’on trouve désormais autant de jeunes rockeurs courtisés par Hedi Slimane que de compilations disparates réhabilitant des dandys algériens (Mazouni), de la fausse musique pour enfants (Chevance) ou des revisites des territoires d’outre-mer (« Antilles méchant bateau » et « La rayé »). A moins d’être chômeur à temps plein ou rentier compulsif d’un papa pétrolier, dur de suivre tout d’une traite. Rajoutez à cela le dernier pavé posé sur la table, cette fois consacré à la scène française qui, début des sixties, décida d’adapter le genre en vogue à l’époque, le Cha-Cha d’origine cubaine, et vous voilà face au Tintin de l’underground, capable de presque pondre un disque par pays, voire de gérer son label comme on ferait une partie de Risk : « j’attaque la musique latino de mauvais goût par le Venezuela ! ». Voilà pour le décor.

Dans les faits, « Voulez-vous CHACHA – French Chacha 1960​-​1964 » est une sacrée surprise. On n’en attendait, à vrai dire, pas grand chose. Principalement par méconnaissance du sujet et des souvenirs qu’on en gardait, hérités de tous ces films de seconde zone où le cha-cha ne valait pas mieux qu’une vieille musique d’ascenseur pour gros messieurs draguant lourdement des Brigitte Macron jeunes par l’intermédiaires de punchlines lourdingues. On en trouve cela dit quelques unes, comme ce « Les femmes c’est comme les chevaux, faut leur cravacher le dos » (La tarte à la nana de Les gouapes à la musique), mais pour le reste, la redécouverte de ces importations made in France (sic) réserve de drôles de trajectoires.
La première, c’est Cassius Simon (à qui l’on devra quelques années plus tard le toujours très moderne Vive Le Métro Aux Heures De Pointe). Ici, c’est son Please Mister Hitchcock qui ouvre le bal, et dur de ne pas penser à un jeune Ray Manzarek des Doors paumé dans Cuba tant son latin funk évoque le Break on Through sans les beuglements de l’autre alcoolique pas anonyme.

Plus loin, on retombe dans le piège avec Los Goragueros, groupe fantôme d’Alain Goraguer qui, même époque, offre à Gainsbourg des titres comme Requiem pour un twisteur ou Intoxicated man, finalement pas si éloignés que ça de la compile dont il est ici question. Le reste est globalement à l’avenant et permet de se faire une idée plus précise de la richesse des années baby boom rythmées par le cha-cha-cha, avec plus ou moins de subtilités. Tout n’est évidemment pas à prendre avec une loupe de chercheur du CNRS, certains titres comme le Ca c’est du poulet des Chiquitos n’ont d’étonnant que leur nom, d’autres comme le featuring Jean Yanne vs Henri Salvador sont des blagues téléphonées pour cocktails radiophoniques. Et c’est alors qu’il croit l’apéritif terminé que l’auditeur tombe nez à pied avec cet étonnant détournement du Watermelon Man de Herbie Hancock par les Bretelles, un groupe signé dans l’écurie d’Henri Salvador (encore lui) qui décidément, lui non plus, ne faisait pas les choses comme tout le monde.

Plus rigolard, avec le recul, que les yéyés type Richard Anthony ou Sheila traduisant bêtement sur Reverso les hits anglo-saxons, la génération « french cha-cha » ne sort pas intellectuellement grandie de cette compilation ; mais au moins, on se marre sans se boucher le nez – ça évite les apoplexies. Et l’on découvre, un peu éberlués, que certains soldats inconnus maniaient la syncope à la perfection. Notre Tintin de Romainville, six décennies plus tard, peut tranquillement se lustrer la houppette ; sa compilation arrive sur le parfait contre-temps.

Compilation Voulez-vous CHACHA – French Chacha 1960​-​1964 // Born Bad
https://shop.bornbadrecords.net/album/voulez-vous-chacha-french-chacha-1960-1964

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