Le meilleur groupe de garage-pop français a enfin sorti son premier disque cette année et c’est un recueil de ses meilleurs compos écrites ces 3 dernières années dans l’obscurité. Aussitôt passés de l’ombre à la lumière avec une fracassante édition US, ces jeunes gens porteurs d’une « mélancolie positive » reviennent tout juste d’une tournée américaine; l’occasion idéale pour discuter de cette année décisive et de cette petite visite de la « vraie Amérique ».

Que ça lui plaise ou non, je suis tombé amoureux de ce groupe il y a plus de deux ans déjà. C’était un soir de printemps 2016, dans la petite salle de l’Espace B à Paris. Un concert étincelant. Une alchimie indescriptible entre la violence brute du Velvet Underground et la science des douces mélodies pop. Une claque, une vraie, avec cette impression si rare d’accéder en les écoutant à une sensation d’extase éphémère : le « it » dont parlait Kerouac quand il partait en transe face aux saxos de Be-bop exaltés. Romain, guitariste pur sang qui joue chaque concert comme si c’était le dernier, est justement un fan de Jack.

Une intuition, dès ce premier concert, qu’il se passait quelque chose d’important. Une quinzaine de concerts pour autant de claques et quelques deux années plus tard, les voilà qui signent sur le label américain Trouble In Mind.

Le disque s’appelle « Lost and Found », il rassemble les meilleurs pépites de En Attendant Ana, enregistrées dans les conditions d’un concert pour reproduire la magie de l’instant dans laquelle le public nage à chaque sortie en ville de ce groupe : Night, Ré, This Could Be, The Violence Inside, Square One, j’en passe et des meilleures. Un magnifique recueil sorti par les potes de Buddy Records & Montagne Sacrée en avril, avant cette superbe édition américaine fin juin. L’Amérique, ils en viennent justement, ils y étaient pas vraiment pour attraper des mouches, plutôt pour réussir. Là dessus, je mets mes deux mains qui me servent à écrire à couper.

Vous pouvez me raconter l’histoire de ce bar qui a donné le nom du groupe ?

Romain (guitare) : On était à Bruxelles, dans un bar bien cool qui s’appelle Le Cheval de Fer, tu peux fumer à l’intérieur, la bière est pas chère.. On cherchait un nom de groupe et la serveuse très jolie s’est fait mettre une main au cul par un mec bourré, elle l’a insulté dans toutes les langues, tellement fort que le mec est parti en pleurant, et pi après elle nous a apporté nos bières.. Le lendemain elle est revenue encore plus belle et sexy que la veille, on attendait toujours nos bières, et le nom de notre groupe… Et on s’est dit qu’on attendait Ana parce qu’on la trouvait très impressionnante dans son comportement vis à vis des mecs.

Donc y’a un message anti-sexiste dans le nom de votre groupe ?

Margaux (chant, guitare, synthés) : Ahah non, réellement on attendait nos bières et on s’est dit « en attendant Ana faudrait qu’on trouve un nom de groupe ». Et puis on avait trouvé notre nom de groupe.

Ce premier album est un peu un recueil de vos chansons écrites ces 3 dernières années ?

Margaux : Même un peu plus que trois ans, Tinkle Twinkle a été écrite y’a 8 ans quand on s’est rencontré avec Romain, on l’avait enregistré à deux dans mon garage à l’époque, on était pas vraiment un groupe. Et This Could Be on l’a écrite à peine deux mois avant l’enregistrement, donc ouais c’est un recueil de tout ça.

Par rapport au titre de l’album « Lost and Found », la musique c’est pas un peu ce qui donne un sens à votre vie ?

Romain : « Lost and Found » ça veut dire « objets trouvés ».

Margaux : Ouais, par rapport justement à ce recueil de chansons, comme des « objets trouvés ».

Première plantade, ça arrive ah ah. Je vous rattache pas mal au Velvet Underground, vous êtes tous des gros fans ?

Romain : Ouais, c’est un bon dénominateur commun.

C’est quoi votre album préféré du Velvet ?

Margaux : Celui avec Nico, c’est pas très rock’n’roll.

Romain : Ca dépend des périodes. En ce moment j’écoute le Live at Max’s Kansas City, y’a une version de I’m Waiting For The Man beaucoup plus lente, avec plus d’harmonies, cet album est vachement bien, il redéfinit le son du Velvet.

J’ai l’impression que vous aimez beaucoup la vitesse ?

Adrien (batterie) : On nous en a fait le reproche récemment. En tant que batteur je l’ai assez mal pris. La vitesse ça permet d’être en tension tous ensemble. J’ai pas l’impression qu’on les expédie, on les vit encore mieux en allant plus vite.

Antoine (basse) : Plus on joue un morceau plus on le joue vite. Quand on réécoute notre EP de y’a 2 ans on se trouve très très lents.. C’est comme ça qu’on aime jouer : vite.

Romain : J’ai du mal rythmiquement, du coup je préfère quand ça va vite. C’est plus facile.

Margaux : Récemment on a commencé à ralentir un peu la cadence, ça allait trop vite peut-être, ah ah ah.

Romain : On joue mieux qu’avant, on est capables de jouer lentement maintenant, ce qui est plus compliqué. On a vachement progressé.

D’ailleurs vous avez tapé dans les oreilles de Trouble In Mind, ce qui est assez incroyable. Vous réalisez ?

Adrien : Quand on est montés dans le 4×4 avec Bill de Trouble in Mind, on a commencé à réaliser.

Alors c’était comment cette tournée ? C’est comment le rêve américain en vrai ?

Margaux : Comment raconter trois semaines de tournée aux USA…

 

En vrai il s’est rien passé vous vous êtes fait super chier.

Margaux : Non on est arrivés chez Bill et Lisa de Trouble In Mind, y’avait Jack Cooper de Ultimate Painting..

Adrien : C’est pas le rêve américain ou quoi. Tu fais les dates normalement, et de temps en temps tu regardes les panneaux puis t’hallucines un peu.

Margaux : Les Américains sont vraiment trop cools.

Par rapport au public Français ?

Margaux : Je les préfère. Non les gens sont hyper bienveillants. Eux quand ils viennent te voir jouer, ils t’écoutent, ils viennent te parler parce qu’ils ont vraiment écouté ta musique.. Y’a même un mec qu’a fait des centaines de kilomètres en bagnole pour venir nous voir jouer à Nashville.

La vache, c’est incroyable. Vous tourniez avec qui ?

Margaux : Un groupe signé chez TIM qui s’appelle Ethers, tu vas adorer. Ils possèdent une conception hyper apaisée des choses : tant que c’est pas une question de vie ou de mort, tu t’amuses. Du coup on était tout le temps content de jouer.

Adrien : C’était marrant, j’ai même remplacé leur batteur sur les trois derniers concerts.

Vous êtes devenus riches et célèbres alors ?

Romain : Presque. On a fait beaucoup trop de concerts..

Antoine: On a fait 6387 miles, 9000 kilomètres.

Et les grosses anecdotes de tournée ?

Romain : Un truc super déjà, c’est que tu fais pas de soundcheck (répétition avant concert en vogue en France, NDR), tu fais que des linecheks (simple contrôle du son, visiblement en vogue aux USA, NDR). Les ingénieurs du son sont formés pour faire sonner un groupe en un seul morceau.

Antoine : Et surtout ils s’en battent les couilles des limiteurs, tu peux jouer hyper fort !

Margaux : C’est la première fois qu’un ingé son nous demandait de monter nos amplis, trop cool !

Romain : Aussi ce n’était pas que le trip route/concert/route/concert, c’était un peu plus que ça.

Adrien : Le premier soir on avait aucun endroit où dormir, alors Romain a fait un appel au micro pour demander si quelqu’un du public pouvait héberger 10 personnes, sachant qu’on jouait devant 20 personnes. Y’a 2 meufs qui sont venus nous voir, trop cool, et on s’est rendus compte une fois arrivés chez elles qu’elles organisaient des soirées sadomaso, y’avait pas mal d’accessoires, des masques.. Personnellement j’ai pris la cuite du siècle.

Super mentalité, ils sont accueillants.

Romain : Ouais, on a joué au Goner Fest aussi, à Memphis, organisé par Goner Records qui avait d’ailleurs signé Cococoma, le premier groupe de Bill et Lisa avant qu’ils ne créent Trouble In Mind. Et surtout c’est un festival qui a accueilli les Black Lips, Ty Segall.. Et mec on a joué devant des sauvages ! Le groupe qui a joué avant nous c’était du punk mon gars, le guitariste a fait un slam sur une planche de skate sans roues.. Impossible de passer après ça quoi, et en fait ça a fonctionné à mort, on est rentrés dedans et les gens hurlaient c’était tellement bien. J’ai rarement ressenti une énergie aussi forte, devant 600 personnes !

Vous avez aussi joué devant personne j’imagine ?

Margaux : Ouais à Baltimore on a joué devant les groupes qui jouaient avec nous.

Antoine : Baltimore c’était vraiment dur. Sinon Cleveland on a joué devant 20 personnes et vendu 20 vinyles, le public parfait quoi.

« T’avais les sept mecs tous un joint électronique et une bière à la main en train d’écouter les Beatles »

Margaux : A Boston le chanteur du dernier groupe a même voulu donner son cachet à Romain parce qu’il savait qu’on était en tournée, on l’a pas pris mais c’était hyper sympa quoi!

Romain : A Philadelphie c’est un peu glauque comme ville, on a joué dans un quartier un peu dégueulasse. C’était un espace associatif modulable, on est arrivés les mecs faisaient une assemblée générale socialiste ahah. Le mec a commencé à monter la scène avec des tréteaux.. L’entrée se faisait par la sortie.. En plus de ça les mecs qui jouaient avec nous avaient pas l’air très sympas, ils avaient paumés un de leurs guitaristes, en réalité ils étaient juste totalement défoncés. Ils fumaient des cigarettes électroniques avec de l’essence de THC, ça te fait partir très loin..

Donc Philadelphie, gros plan foireux.

Romain : Non pas plan foireux, j’avais l’impression d’être dans Only Lovers Left Alive de Jarmush quoi.. On a dormi dans un hangar dans une banlieue chelou de Phila’, on devait pas sortir parce que c’était trop dangereux. T’avais une porte pétée ouverte sur la cour avec des ventilateurs devant, trop illogique…

Romain : Et t’avais les septs mecs tous un joint électronique et une bière à la main, en train d’écouter les Beatles, ahahah.

Et vous avez rencontré les Vaselines alors ?

Romain : Peut-être qu’ils sont venus, mais ils se sont pas présentés.

Ahah. Je vous en parle souvent mais apparemment vous avez pas écouté tant que ça. Ca serait quoi votre grosse référence garage-pop ?

Romain : Ben je dirais les Vaselines. J’ai découvert avec les Beaux Gosses. C’était le groupe préféré de Kurt Cobain.

Margaux : Mais non, on a jamais vraiment écouté. C’est Maxence d’Entracte Twist qui nous a fait découvrir. Sinon dans le genre garage-pop je vois pas..

Adrien : J’ai jamais écouté les Vaselines, je sais pas ce que c’est le “garage-pop”.

De toute façon on s’en fout du style, et puis je vous vois d’abord comme un groupe de rock, avec un côté pop quoi.

Antoine : Pop-rock quoi.

EAA : AH AH AH.

“J’aime pas trop cette question”.

Je vais vous épargner de ça je crois, l’étiquette la moins précise de l’univers. Et sinon est-ce que vous voulez vraiment devenir célèbre ?

Margaux : Mon seul objectif c’est de retourner aux USA pour faire une tournée plus longue. Célèbre… je sais pas trop ce que ça veut dire.

Romain : J’aime pas trop cette question. On aimerait bien avoir plus de temps, surtout.

Et c’est quoi les contrats dealés avec Trouble In Mind ?

Margaux : On va faire 2 autres albums avec eux.

Romain : Il faut faire un album pour fin 2019. On a du pain sur la planche.

Il va falloir être plus rapide cette fois, et écrire un album avant de le défendre sur scène.

Romain : Ouais, ça va être ça. On va pas mal se calmer sur les concerts. Au final la question c’est toujours la même, c’est juste que là on a ce truc à rendre bientôt et il faut qu’on se bouge le cul.

C’est l’automne comme vous l’avez remarqué, les feuilles tombent. La même chose que sur votre pochette d’album, ça tombe bien.

Margaux : C’est des fleurs qui poussent ! J’ai du la foirer parce que personne ne comprend…

“Y’a pas que des groupes de kids défoncés dans le garage”.

Y’a un truc que j’aime bien chez vous, c’est que contrairement à la plupart des groupes garage vous ne parlez pas que de vomi et de beuveries. Non, vous parlez de l’île de Ré, comble du grand bourgeois..

EAA : Ahah mais non pas du tout, la chanson « Ré », c’est pour la note « Ré » ! Ahahah, en mode « les petits parisiens qui aiment bien l’île de ré ». Ahaha, rien à voir !

Deuxième plantade. Non mais voilà je trouve ça bien d’aller au delà des clichés de « shit coke wasted », c’est plus original.

Romain : Bon ben tant mieux alors. Mais on est pas les seuls, regarde Th Da Freak, il parle pas que de déglingue, il parle de mélancolie, de sa vie, de choses poétiques… Y’a pas que des groupes de kids défoncés dans le garage.

Dernière question, justement à propos du thème de la fin, qui revient souvent dans tes textes. C’est un truc qui te fascine ?

Margaux : Oui c’est vrai.. Ben je sais pas trop pourquoi. Je parle vachement du temps aussi.

C’est un thème qui peut être très noir, la fin.

Margaux : Oui ben le disque est pas très très gai hein… Enfin si c’est plutôt positif, je change d’avis !

Romain : Une mélancolie positive.

En Attendant Ana // Lost and Found // Buddy Rec & Montagne Sacrée / Trouble In Mind
https://www.facebook.com/enattendantana

2 commentaires

  1. Ayez ! pour peu qu’une nénette chante de sa voix blanche sur guitare aigrelette qui y va de son petit poing poing de rythme sans s’arrêter, c’est le grand retour du velvet.
    Allez pigé chez les Inrocks, ils vous trouveront une place bien au chaud avec subvention et place de concert+bière coupée à l’eau gratos.

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