L’excellent label anglais Cherry Red Records publie un copieux boîtier exhumant des merveilles plus ou moins oubliées de la « synth pop indépendante britannique ». Un voyage électronique et mélodieux au cours duquel on croisera les différentes tendances du post-punk.

Quatre-vingt titres, plus de cinq heures de musique. La compilation “Electrical Language” contient de quoi occuper vos oreilles sur la route si vous avez entrepris de faire l’aller-retour Paris-Brest en ces temps caniculaires et que vous commencez à être fatigué de passer en boucle “Autobahn” ou la motorik des deux premiers Neu ! Cette compilation parue cette année chez Cherry Red propose un sympathique et instructif tour d’horizon de la synth pop britannique, de 1978 à 1984, et auquel les qualificatifs de « daté », « commercial » et « kitch » sont encore (et oui !) le plus souvent associés. Par méconnaissance, comme le démontre admirablement cette série de quatre galettes dédiées à la « synth pop britannique indépendante ».

Résultat de recherche d'images pour "cherry red electrical language"L’un des dénominateurs communs à l’ensemble des morceaux présentés dans ce bel objet cartonné est qu’ils sont tous parus entre 1978 et 1984 sur des labels dits « indépendants ». Si certains enregistrements sont mis en boite par des « maisons » restées à la postérité (Rough Trade, Mute Factory), d’autres sont en réalité des autoproductions éphémères (comme Chain Of Command, morceau paru en 1983 sur une cassette réalisée par le groupe Honour Among Thieves en 1983). Quelques artistes sont aussi signés par des sous-labels de majors, comme c’est le cas de Be-Bop Deluxe. Ce groupe dirigé par le guitariste Bill Nelson, dépend alors de Harvest, division de EMI. C’est l’un de ses morceaux paru en 1978 qui donne son nom au Boxset. Ces musiciens lancent, à la fin des seventies, une passerelle entre un certain rock progressif, le glam rock agonisant et la « new wave » naissante, le tout sur fond de mini-moog.

D’OMD à J.G. Ballard

Vous l’aurez compris, Cherry Red a sélectionné des éléments de langage électroniques avec de vrais morceaux de synthé dedans. Et sans trop de mièvrerie à la Yazoo, de tubes clinquants à la Duran Duran ou autre pâles excentricités de garçons coiffeurs à la Kajagoogoo. Pas non plus de trace notable de néo-romantisme et de sa pop matinée d’électro papier-peint (Visage, Spandau Ballet…). On croisera néanmoins des figures connues du grand public et qui étaient à leurs débuts fort fréquentables : Orchestral Manoeuvres In The Dark et son minimaliste et hypnotique Red Frame/White Light (1980), The Human League et son solennel et sinistre Circus Of Death (1978) ou Thomas Dolby dont le Windpower (1982) permet de comprendre tout ce que lui doit Prefab Sprout pour la production de l’album “Steve McQueen”.

Des artistes qui n’ont pas rencontré la même popularité mais qui sont appréciés des amateurs sont aussi convoqués, tel The Passage, Fad Gadget et son charismatique et regretté chanteur, Frank Tovey, Dalek I Love You (son album “Compass Kumpass” est un petit miracle de pop détachée et lunaire) ou encore Eyeless In Gaza et le vaporeux et maniéré “Veil Like Calm” (1982). Avec Warm Leatherette, légendaire face B du single autoproduit en 78 par Daniel Miller (alias The Normal) T.V.O.D, on saisit à quel point la synth pop balbutiante est profondément liée à l’état d’esprit du do it yourself qui se développe sur les braises encore chaudes de la vague punk. Voix robotique et détachée, riff synthétique ultra-basique et répétitif. « Mon enfant pourrait le faire », comme dirait l’autre. Ce qui n’empêche pas le morceau de remporter un certain succès. Et, on connaît l’histoire, l’opération permet à Miller de mettre plus d’argent dans son label, Mute. Puis de signer la futur machine de guerre Depeche Mode. « Warm Leatherette, en même temps qu’il contribue à créer la synth Pop, inaugure aussi à l’intérieur de celle-ci un cycle de références à la SF dérangée de l’écrivain anglais J.G. Ballard : la chanson est une référence à Crash (roman dont le thème principal est les accidents de voitures) tout comme l’extraordinaire No-One Driving (1980) de John Foxx, malheureusement absent de cette anthologie.

Une synth pop, différents post punk

Passé les inévitables références au Krautrock et à Kraftwerk, “Electric Language” dévoile avec bonheur les créations de groupes qui n’ont parfois sorti qu’un ou deux titres ou, au mieux, un ou deux albums. De fait, il est également l’occasion de scruter le large spectre du post-punk – genre éclaté dont la synth pop est elle-même une ramification – par la lorgnette du synthétiseur et des boîtes à rythmes. Honour Among Thieves – déjà citée – avec sa basse mélodieuse et rampante à la Joy Division / The Cure, son chant triste et résigné est typiquement cold wave.

On s’approche de rivages gothiques avec Schleimer K. (Hope Deep Inside, 1983), dont la grosse voix rappelle celle de Peter Murphy (Bauhaus). La comptine douce-amer Red Castle (1982) des Legendary Pink Dots, morceau tout droit hérité du Pink Floyd de Syd Barrett, illustre le renouveau d’un certain psychédélisme au début des années 1980. En l’absence de Soft Cell, les oubliés de The Mobiles représentent honorablement l’esthétique cabaret avec une évocation du Berlin décadent (Drowning in Berlin, 1983).

Destitution (1983), chanson commise par un duo nommé Camera Obscura rappelle les plus tendres chansons de l’écurie Factory : roulement de batterie à la Love Will Tear Us Apart, mélodie sucrée et chant rêveur. On songe aussi aux meilleurs moments des écossais de The Wake. Factory est d’ailleurs représenté par la présence d’un morceau de Section 25, le formidable Beating Heart (1983). Le titre, progressivement dévoré par un synthé irradiant, pourrait être tiré de “Movement”, premier album de New Order. Daytime assassins (1984), attribuée à The Builders, son chant appuyé et assuré, sa batterie martiale et son motif électronique répétitif est à rapprocher des meilleurs heures de Simple Minds qui, avant d’être une entreprise taillée pour les stades et les grandes messes humanitaires a réalisé une poignée d’albums intéressants.

D’autres, comme Jupiter Red et son « The Secret Affair » (1983), regardent déjà vers la pop « ligne claire » aux relents easy-listening (ici ça n’est pas un gros mot) que développeront Microdisney ou The Lotus Eater. La naïveté et la légèreté – délibérément surjouées en ces temps de crise économique – ne sont pas absentes de la compile : en témoignent par exemple le sensuel October (Love Song) de Chris and Cosey ou encore l’évocation exotique du Japon élaborée par les liverpooliens de Lori And The Chameleons avec Touch (1979). Mais qui dit synth pop dit aussi inévitablement dancefloor. Et il y a assurément du dynamisme dans plusieurs pistes proposées par “Electric Language”. A commencer par le Lifes Illusion (1983) de Ice The Falling Rain ou le proto dance Feel So Young (1984) des Laugh Clown Laugh, qui nous emmène pas très loin des rivages d’Ibiza. Mais c’est déjà une autre histoire…

4 commentaires

  1. Thomas Dolby croise Frank Zappa à Montreux est fabrique un clone de Prince sur des Beats proche du
    TUTu -Vaudou à sa maman
    On a tout retrouvé et c’est prêt à être consommé

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