Un vent de panique souffle sur les noms de groupes : Drame, Catastrophe, mais aussi Fléau. Derrière ce sobriquet d’évangéliste transi se cache Mathieu Mégemont, un musicien bordelais qui n’en pas à son premier projet, et qui bidouille des synthés depuis plusieurs années.

Fléau ne crache pas sur les nappes de synthé, mais refuse de s’asseoir à la table de la synthwave. Il revendique pourtant l’héritage de John Carpenter, comme la plupart de ses congénères, tout en ayant le sentiment d’utiliser les mêmes outils qu’eux à des fins différentes : ils font de la musique de liesse, il fait de la musique de messe.

Je suis donc allé rencontrer Fléau pour parler de son sacré bon deuxième album paru chez Atelier Ciseaux et Anywave, de son parcours singulier, de l’ombre du fantastique qui plane sur sa musique, de cinéma et de transcendance. 

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Avant de te lancer en solo, tu as participé à plusieurs projets, jouant notamment de la batterie dans le groupe Year Of No Light. Tu peux nous raconter ton parcours avant Fléau ?

Alors j’ai d’abord eu une vie avant Year Of No Light, c’était pas du tout mon premier projet. Avant ça, j’ai passé une dizaine d’années à traîner dans l’underground musical bordelais. J’ai d’abord joué de la batterie dans des groupes amateurs de death metal, de black metal, quand j’étais ado, entre 16 et 18 ans. Et puis à 18 ans, je me suis mis au grindcore. C’est là que j’ai vraiment commencé. En tout cas, c’est mes premiers projets sérieux, avec une production discographique, des concerts, etc. Tournée des squats bien craignos, et tout ça. Mais ça fait la bite, comme on dit. J’ai aussi eu un projet avec un pote qui mélangeait Black Metal et Gabber. C’était l’époque où j’allais pas mal en free parties. On a sorti une démo qui a eu son petit succès souterrain. À 23 ans, j’en ai eu marre du grindcore, à la fois musicalement, parce que c’est quand même un peu tout le temps la même chose, il faut jouer toujours plus vite et toujours plus fort, et puis aussi par rapport aux conditions de tournée. Parce que ça va, dormir sur des matelas remplis de pisse de chien pendant deux semaines, à un moment ça te saoule. Je me suis lancé dans un autre projet : un groupe d’électro-punk. La formation, c’était deux mecs au synthé analogique (un au synthé basse – MS-10 – plus un autre mec au Korg Polysix et à l’orgue), un guitariste, et moi à la batterie. Le groupe s’appelait Aerôflôt. J’ai fait VvvV avec un des membres du groupe.

Par rapport à tes débuts dans l’underground, dans les squats et tout ça, est-ce que tu es plus à l’aise avec le fait de jouer dans des SMAC ou des salles plus « classiques » ?

Je dirais que c’est un équilibre à trouver. Faire une tournée des SMAC c’est ultra-déprimant, parce que ça te donne l’impression d’être dans le fonctionnariat de la musique. Et en même temps faire une tournée de squats pourris c’est ultra-usant, physiquement et moralement. L’idéal, c’est de pouvoir équilibrer les deux, de faire une tournée qui mixe les deux conditions. Le truc, dans la SMAC, c’est que t’as pas la proximité du public que tu peux avoir dans les squats ou dans les petits clubs. Et, de fait, dans les squats ou les petits clubs, t’as pas le confort de la SMAC qui, parfois, peut être assez agréable. Il manque peut-être le truc intermédiaire.

« L’intermittence, pour moi, ça peut être la mort de la création. »

Tu as, pendant un moment, bénéficié d’un dispositif d’accompagnement, la Pépinière du Krakatoa à Mérignac, qui vise plutôt à accéder à des salles plus classiques, à sortir des squats. Tu es toujours accompagné ?

Non, j’ai arrêté. Déjà parce que j’avais pas le temps d’aller aux rendez-vous. Et parce que je connaissais déjà le milieu de la musique en France. Grâce à Year Of No Light, je vois c’que c’est. J’avais pas forcément besoin de cet accompagnement-là, et j’ai pas non plus construit Fléau comme un projet professionnel. Or, ce type d’accompagnement est un peu destiné aux gens qui veulent devenir intermittents. J’ai jamais voulu l’être, parce que justement ça me fait penser au fonctionnariat de la musique, comme je disais. L’intermittence, pour moi, ça peut être la mort de la création. T’es obligé de faire tes heures, t’es obligé de faire des concerts alors que t’en as pas forcément envie. Et donc ça devient un travail, voire un fardeau, et j’ai du mal à envisager l’art comme un boulot.

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Donc tu as toujours été attiré à la fois par le métal et les musiques électroniques, si je comprends bien. On a pourtant l’impression que ces deux scènes, ou plutôt les publics qui leur sont associés, sont un peu irréconciliables…

Entre le monde de la musique tel que je l’ai connu à 18 ans, et le monde de la musique d’aujourd’hui, ça a énormément évolué. Il y a vingt ans, les chapelles existaient, les étiquettes aussi, et quand tu faisais du Metal, il fallait pas traîner dans des concerts pop, sinon t’étais mal vu. T’étais considéré comme un vendu. Mais j’ai jamais trop ressenti d’hostilité vis-à-vis de ma musique. Je te parlais de mon projet Black/Gabber, ce qui relie les deux genres c’est la radicalité. Le Black c’est la forme la plus extrême de metal, et le Gabber c’était à l’époque la forme la plus extrême d’électro. Par contre, c’que j’ai vécu et que je trouve hyper bien, c’est le décloisonnement total des genres. Aujourd’hui, j’suis comme un poisson dans l’eau à faire Fléau tout en continuant à fréquenter la scène métal.

« Fléau, c’est pas vraiment le genre de musique que tu passes lors d’un apéro »

En même temps, ta musique peut aussi plaire à des types moins radicaux qui écoutent de la synthwave, dans l’air du temps. Comment tu te situes par rapport à cette mode ?

Je m’y sens totalement étranger ! On utilise les mêmes outils mais ni pour faire la même musique ni pour tenir le même discours. Certains sont talentueux. Mais ils font de la musique de club alors que moi non. On a le kitsch en partage, à la rigueur, ça je l’assume sans problème. Mais je fais pas une musique de fête. J’imagine en tout cas très mal des gens passer Fléau pour un apéro. Ça n’aurait aucun sens : à part plomber l’ambiance, je vois pas trop…

À l’écoute du premier album, j’avais été surpris par l’absence quasi-totale de kick. Je trouvais ça paradoxal pour un batteur de formation, qui plus est passé par la scène Black. Sur le deuxième, c’est un peu moins le cas…

… même sur le deuxième disque, le rythme est très minimal.

Comment tu expliques ça, que tu te soies détourné du rythme, en quelque sorte ?

Je dirais pas les choses comme ça. C’est pas parce qu’il n’y a pas de percussions que le rythme est absent. Mais c’est vrai que c’est très épuré. En tant que batteur, compte tenu de mes genres de prédilection, j’avais tendance à en foutre partout. Parce que dans le Black, dans le Death ou dans le Grindcore, on valorise la technique. C’est très acrobatique comme façon de jouer de la batterie, en gros si t’en fous partout c’est mieux. Et à un moment, j’en ai eu ras le bol de ça. La transition s’est faite quand j’ai joué avec Aerôflôt : je suis parti d’un kit de batterie avec double grosse caisse, 36 toms, 10 000 cymbales et j’ai réduit ça au kit Ringo Starr de base. Ensuite quand j’ai commencé à faire de la musique électronique, en solo, un autre problème s’est posé. En fait j’ai toujours eu beaucoup de mal avec les sons synthétiques de percussions, encore plus avec les boîtes à rythme. C’est quelque chose qui me paraît pas naturel. Et utiliser des percussions acoustiques sur de la musique électronique, ça me semble pas juste non plus. Du coup, je me suis dit : autant aller à l’essentiel. C’est-à-dire un kick, une snare. Point. Ça me semble plus efficace pour que la musique autour puisse se développer au maximum. Donc j’évite d’en faire des tonnes, en ce qui concerne les rythmes.

Vu que tu fais à la fois du cinéma et de la musique [Mathieu est prof d’écriture de scénario, et scénariste-réalisateur, Ndr], est-ce que tu as déjà envisagé le format du ciné-concert ?

J’en ai déjà fait avec Aerôflôt ! J’en avais fait un autre avec Year Of No Light. C’est un truc qui m’intéresse, à fond même. Il avait été question que j’en fasse un, à un moment. Il faut juste que je trouve le temps de le faire, parce que c’est ultra-chronophage de préparer un ciné-concert. Ça va encore si c’est une forme courte, mais si tu dois faire une heure et demie de musique originale, plus les performances, c’est quelque chose qui te prend six mois de ta vie, en gros. Si je peux libérer six mois de ma vie, je le ferai avec plaisir, sinon ce sera difficile. Et puis il faut trouver le bon film pour aller avec…Mais je commence à faire des bandes originales de court-métrages, et je fais aussi la musique de mes films.

« Le fantastique fait partie de mon ADN »

Lorsqu’on évoque ta musique, la référence cinématographique revient souvent, et la science-fiction aussi. C’est volontaire ?

Pour la science-fiction, pas du tout. La science-fiction, non, mais le fantastique, oui. Ce qui m’intéresse à la rigueur dans la science-fiction, c’est le rétro-futurisme. Parce que, de fait, les instruments que j’utilise évoquent cette catégorie. La musique synthétique s’inscrit dans une vision du futur qui appartient au passé. Le fantastique, c’est le domaine de l’évocation, et c’est ce qui m’intéresse avec Fléau. Justement, parce que la musique est instrumentale, parce que j’utilise des instruments du passé pour faire une musique actuelle. Le fantastique fait partie de mon ADN. C’est ma culture. En littérature, j’adore le versant fantastique de l’œuvre de Maupassant. Au cinéma, l’équivalent ce serait peut-être Polanski, chez qui tu retrouves les mêmes thèmes : la paranoïa, la schizophrénie, la folie… Et sinon j’adore Carpenter, et certains italiens comme Lucio Fulci, Dario Argento, un peu plus baroques. Le côté angoissant pour les premiers, le côté très froid et mécanique de Carpenter. Lui c’est carrément une métaphysique du mal. Et le côté plus baroque des italiens, peut-être lié à la liturgie d’ailleurs.

C’est marrant que tu parles de liturgie parce que j’ai eu l’impression qu’il y avait une sorte de sous-texte texte religieux ou mystique dans cet album. Je pense bien sûr à la pochette, avec l’orgue, l’instrument liturgique par excellence, au nom même de ton projet, et plus généralement à l’atmosphère apocalyptique qui se dégage de certains morceaux. C’est le cas ?

C’est un truc qui me taraude, ça c’est sûr. Que je conscientise pas vraiment, mais qui m’obsède depuis un bout de temps, et qu’on travaille aussi avec Year Of No Light. La question de la transcendance, la question du sacré, sont au cœur de mes réflexions, c’est certain. Même si je suis complètement athée. Ce qui me paraît évident, c’est qu’il y a des choses qui dépassent l’homme, et qu’il n’y a pas de raison pour qu’on laisse ces sujets-là aux religions. C’est une lapalissade tout ça – mais l’art, c’est un moyen de toucher la question de la transcendance et du sacré. Fléau, ça a été pensé comme une sorte de liturgie analogique. À partir du moment j’ai réussi à recréer des sons d’orgue avec les synthés que j’utilise, très vite je me suis dit que ces sonorités faisaient partie de l’ADN du projet. Fléau, c’est une messe. Évidemment, ça renvoie à tout l’imaginaire catholique. Mais si j’étais né au XVIème, je crois pas que je serais devenu Kapellmeister, on m’aurait sans doute brûlé pour hérésie à cause de tous les tritons que j’utilise. Après, le côté apocalyptique, honnêtement, c’est pas du tout volontaire, ça concerne plutôt le ressenti de l’auditeur. Je suis toujours très choqué par les réactions des gens, qui insistent sur la noirceur de la musique, sur le côté oppressant ou apocalyptique. Alors que moi j’ai pas du tout l’impression de faire quelque chose de noir. Mélancolique, oui. Triste, sans doute. Mais je cherche absolument pas la noirceur.

Sans transition, j’ai une ultime question matos. Si tu devais ne garder qu’un seul synthéthiseur, ce serait lequel ?

C’est une question extrêmement compliquée. Je suis atteint de collectionnite, je suis clairement un acheteur compulsif. Mais en même temps, une chose est sûre : chaque synthé, chaque constructeur, a sa couleur. Le Moog, pour moi c’est les cuivres. Korg, plutôt les bois. Et quand tu veux faire un orchestre, il te faut toutes les familles.

Mais en même temps, Moog c’est aussi les basses…

Bien sûr ! Et, justement, si je devais n’en garder qu’un, ce serait un Moog, je crois. C’est le plus versatile, le plus riche, le plus coloré des synthés, à mon sens. Mais je serais hyper triste de n’en avoir qu’un seul… J’aurais pas le MS-20, le Odyssey… Un vrai crève-cœur.

Fléau // II // Anywave & Atelier Ciseaux
https://anywave.bandcamp.com/album/ii
http://www.atelierciseaux.com/release/fleau-ll/

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