Pourquoi tous les disques les plus authentiques et les plus sombres de l’époque ne sortent-ils qu’en série limitée à 200 exemplaires sans jamais capter l’intérêt d’une génération pourtant aussi désabusée que la musique qui se joue, brillamment, en sous-sol ? Et pourquoi le nouvel album de Fleau n’est-il pas diffusé à burne dans tous les centres commerciaux de province ? Deux questions auxquelles le disque « II » répond, sans rien dire.

S’il est une vérité de l’époque, c’est que chroniquer des disques est devenu une occupation artisanale, un passe temps qui n’intéresse plus que quelques personnes à qui l’abondance de voyelles et de consonnes ne donne pas envie de s’échapper sur un article Creapills ou Topito pour oublier qu’Internet est surtout fait pour rigoler.
C’est cette même époque qui veut ça ; le terrible comme la tristesse, ou plus globalement, l’émotion, le grandiose, sont proscrits, cachés, enfouis sous un gros tas de rigolades permettant aux plus jeunes, comme ça à ceux qui refusent de vieillir, de planquer dans une cave invisible tout ce qui permettrait de ressentir la moindre humanité en public. L’anesthésie du monde digital, tellement bien faite, donne donc priorité à des choses faciles d’accès ; et c’est ainsi que le « II » de Fléau sonne de premier abord comme une musique de hacker dépressif mi djihadiste mi cyberpunk tripotant des souris dans la cabane du jardin avec un tableau de Charles Manson accroché au mur.

Il y a pourtant beaucoup de choses à dire sur Fléau, comme sur tous les groupes de la galaxie Anywave (Bad News From Cosmos, Schonwald, Laura Gozlan, etc).

La première, c’est qu’ils synthétisent l’air du temps; celui-même que personne ne désire respirer. La critique de ce monde si divertissant qu’il donne envie de mourir y est tellement forte qu’un simple coup d’œil aux visuels (réalisés par Myriam Barchechat) donne soit envie de se flinguer, soit de racheter une église pour la transformer en sound system pour suicidaires hésitant entre Dieu et la scie sauteuse.

La seconde, et cela est d’autant plus vrai pour le « II » de Fléau, c’est l’impression que les messes digitales sont aujourd’hui la seule manière de combattre la monotonie de tous ces disques qui ne racontent absolument rien, et ne croient en personne. On aimerait, vraiment, pouvoir philosopher sur les titres de Thérapie Taxi ou The Weeknd, et faire comme si nous étions encore dans les seventies, et que les disques les plus vendus et écoutés, chacun à sa manière, dépeignait une réalité sociale partagée par tous. C’est impossible. Il faut le dire, le marteler limite : les disques les plus passionnants de la décennie, ceux qui la racontent mieux, sont invisibles. Ils sont ces messes au volume minimum qu’on n’entend qu’en tendant l’oreille ; ils sont ces oratorios glaçants tels que Mathieu Mégemont, leader de Fléau, semble pouvoir en composer à la pelle, et remarquez que comme chaque titre de « II » semble creuser sa propre tombe, il est bien outillé.

Messe lugubre chantant le chaos de la société du tertiaire et le destin de tous ces caissiers Franprix qui, une fois le tapis à produits éteint, prenne des bagnoles pourries pour rentrer chez eux via des rocades sombres ressemblant au Drive de Nicolas Winding Refn, ce « II » est à ce niveau une espèce de résistance à mi chemin entre Kavinsky pour la déglingue, Blade Runner pour l’apocalypse et le « Music in Twelve Parts » de Philip Glass pour les ritournelles plus près de toi Seigneur.

Il est évidemment déconseillé de faire tourner ça dans vos playlist du samedi soir entre amis Facebook, mais si vous cherchiez encore une preuve que vous existez et que la matrice algorithmique ne vous a pas encore transformé en mouton doté d’un seul gros pouce protubérant, Fléau est peut-être un beau point d’orgue. Alternative : écouter Drake et ouvrir le gaz.

Fléau // II // Anywave & Atelier Ciceaux
https://anywave.bandcamp.com/album/ii

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