Daniel Bolton, plus connu sous le nom de Darcy Clay, aurait pu devenir un grand artiste néo-zélandais à l’instar de Chris Knox ou encore Martin Phillips (The Chills). Mais le destin en a voulu autrement. 

Au mois de mai, au moment de l’annonce d’un nouvel album de David Berman, l’ancien leader de Silver Jews, un lien me renvoie vers un blog que l’Américain tient. Il y publie des photos, des textes, mais aussi des chansons de musiciens qu’il affectionne. Ce jour-là, je clique sur un lien YouTube que David a mis en ligne : le morceau s’intitule And It Was Easy par un certain Darcy Clay, inconnu (ou presque) au bataillon. La chanson m’intéresse assez pour que je veuille en savoir plus. Il n’y a pas d’article en français sur Internet, mais je parviens à mettre la main sur quelques papiers écrits en anglais ainsi qu’un podcast de 20 minutes de Tim Moon, le patron du label Antenna Records, qui a sorti le premier EP « Jesus I Was Evil » du jeune néo-zélandais en 1997.

Une chanson sur ce disque est pourtant considérée comme la meilleure de tous les temps (en Nouvelle-Zélande) : Jesus I Was Evil, un hymne punk-rock enregistré à la maison sur un quatre-pistes. Les paroles font référence au fait qu’il ait mal agi dans le passé :

« I used to do things, and I’d say things, and Jesus I was evil / Fake things and break things and Jesus I was evil / I used to crash parties and Maserati’s and Jesus I was evil / Go places and pull faces and Jesus I was evil », mais que l’homme a tout de même des principes : « I never shook babies / I never beat no ladies » (« Je n’ai jamais secoué de bébés, je n’ai jamais frappé une femme » en V.F ).

La fin du morceau montre à quel point Darcy a changé, clamant qu’il aide les vieilles dames à traverser la route et qu’il fait pousser des légumes pour nourrir les SDF. Dès sa sortie, Jesus I Was Evil est un tube. La radio du pays 95bFM passe souvent la chanson, à la demande des nombreux auditeurs qui appellent le standard pour l’écouter. Le titre parvient à atteindre la 5e place des charts en Nouvelle-Zélande; plutôt pas mal pour une chanson punk enregistrée de manière très DIY.

L’Angleterre est en deuil et Darcy Clay en joue

Sur l’EP, d’autres morceaux tiennent la baraque. Jolene, une reprise punk de Dolly Parton (7 ans avant les White Stripes, d’ailleurs ça l’amusait qu’un homme la chante) ainsi que le country-esque And It Was Easy. Mais c’est bien la popularité de Jesus I Was Evil qui fait que le jeune homme de 25 ans est choisi pour réaliser la première partie de Blur en octobre 1997, le plus gros concert de sa courte carrière. Le groupe se met donc à répéter une setlist.

Le jour J, au lieu de s’en tenir à ce qu’ils avaient conclu, Darcy décide de jouer, seul sur un Casiotone, « une chanson qu’il a écrit récemment » : English Rose, qui est en réalité le morceau qu’Elton John avait joué deux mois auparavant aux funérailles de la Princesse Diana. Juste après, il commence le deuxième morceau All I Gotta Do en jouant le riff de Song 2 de Blur. Darcy se fout de bien faire : il monte sur scène et joue le rôle du bout-en-train-je-m’en-foutiste. Cette performance, qui capture bien l’état d’esprit du jeune homme, est enregistrée et donne lieu à un deuxième EP intitulé « Songs For Beethoven ».

Je veux ressembler à Darcy Clay

Le musicien avait l’apparence d’un « Kiwi Bloke », l’équivalent des « lads » en Grande-Bretagne : un mec, un vrai, plutôt baraqué. Mais Darcy était surtout un personnage excentrique. « Il ressemblait à Beck avec une grosse de gueule de bois, ou qui vient de se battre dans la rue », résume un ancien ami. Lors de sa signature sur Antenna, il s’est pointé avec du rouge à lèvres et portait une combinaison de chauffeur de rallye. D’autres amis se rappellent de lui comme un farceur qui ne prenait rien au sérieux. Il aimait bien, par exemple, s’inventer un personnage et se faire passer pour quelqu’un d’autre à la radio.

Il n’a donné qu’une poignée d’interviews à la télévision, dont une dans laquelle il se fait appeler Wad Channing et parle de lui à la troisième personne. On peut voir qu’il est autant dans un rôle qu’il est mal à l’aise à l’idée d’être mis en lumière. D’ailleurs, il n’aimait pas vraiment la scène, et avait pour habitude de jouer avec une combinaison d’astronaute. Son style excentrique a même inspiré à Chris Knox la chanson « I Wanna Look Like Darcy Clay », sortie sur son dernier album « Beats » en 2000.

Les seules personnes qui peuvent nous éclairer sur la personnalité de Darcy, ce sont ses proches. Dans une interview, son père Bob Bolton raconte qu’après le succès de Jesus I Was Evil, Darcy était dépassé par toute l’attention qui l’entourait. Des promoteurs aux États-Unis étaient intéressés pour le faire venir, mais toute la paperasse et les conditions rigides de l’industrie l’ont rendu très nerveux. Son frère parle quant à lui du fait qu’il était à l’aise avec la musique, mais beaucoup moins avec des choses plus « normales » de la vie quotidienne comme avoir un travail stable ou s’occuper des démarches administratives. Darcy avait du mal à gérer les attentes de ses nouveaux fans. Il ne se sentait pas à la hauteur, incapable d’enregistrer de nouvelles bonnes chansons. Son père évoque aussi le fait que son fils entendait des voix, un signe de « mauvaise santé mentale » selon Bob.

Ironie du sort : le 15 mars 1998, à trois semaines de jouer un concert lors d’un évènement pour la prévention au suicide, le jeune homme prend sa propre vie. Il avait 25 ans. Sa copine de l’époque pense qu’il n’était pas préparé au succès. Elle résume dans une phrase courte qui, malheureusement, en dit long : « Son décès a été un choc, mais ça n’a pas été une surprise ». Beaucoup de personnes connaissaient Darcy Clay, l’artiste. Mais très peu connaissaient Daniel Bolton.

Pour les fans de Chris Knox, il y a un dossier spécial dans le numéro 20 du magazine qui est toujours disponible.

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