21 H, Christophe se lève et entame sa « journée » de rendez-vous avec la presse qui aurait déjà dû commencer il y a plus d’une heure. « Je suis désolé, j’ai du mal à émerger, on avait rendez-vous à quelle heure ? » Dans son appartement truffé d’affiches de cinéma, de disques et de juke-box, le maître des lieux carbure au thé, se livre volontiers malgré l’heure « matinale », raconte ses inspirations, son très réussi nouvel album et ses nuits largement aussi belles que nos jours.

ChristophePlus d’un septennat après ‘Aimer ce que nous sommes’, Christophe revient dans les bacs qui n’existent plus. Contrairement au dernier des Bevilacqua qui tient à le proclamer dès l’ouverture de ces ‘Vestiges du Chaos’ : « Définitivement, je suis vivant… » Et ce n’est pas rien de le dire… Elles se comptent en effet sur les doigts de la main les « vedettes » de l’ère Salut les copains qui sillonnent encore le circuit avec un minimum de tenue : Hallyday, Mitchell, Chamfort, Polnareff… Et encore, ce n’est pas tous les jours facile : on se souvient de Chamfort remercié sans ménagement par sa maison disque en 2003, on craint terriblement le nouvel album de l’homme qui pleurait des larmes de verre dont le premier single fait justement craindre le pire, on espère sans aucune illusion que le prochain Johnny sera moins pathétique que le précédent et que, surtout, ce sera bien le dernier…

S’il figure effectivement sur la photo du siècle réalisée par Jean-Marie Périer en 1966 (assis au premier rang à droite, le seul à porter une veste blanche avec Johnny !), Christophe, passé la folie Aline en 1965, a toujours été – déjà ! – en décalage horaire, alternant les bombes tubesques, dignes et les expérimentations sonores, ses « gimmicks » comme il les appelle, au gré de ses caprices musicaux ou d’un nouveau Fairlight récupéré on ne sait trop comment. Aucun risque de voir ce « dandylettante » rejoindre « Âge tendre, la tournée des idoles » pour y interpréter Les mots bleus, coincé entre deux représentants de la variété française moisie et des danseuses en strings à paillettes. Impossible. Parce que cet homme vous confie le plus sincèrement du monde qu’il n’a pas encore déballé le vinyle de ‘Blackstar’ : « C’est trop d’émotion encore, c’est trop tôt, j’ai tellement aimé David Bowie. Alors j’écoute juste quelques titres comme ça, sur I-tunes, je déguste… » Parce que cet homme, dans le même temps, déclare également avoir « beaucoup aimé le nouveau CD de De Palmas ». Parce qu’à l’âge de 71 ans, Christophe continue de se mettre en danger, de se frotter aux jeunes talents en engageant un jeune mixeur de 28 ans, Maxime Le Guil et en renouant avec Christophe Van Huffel pour mettre en sons ‘Les vestiges du chaos’, si bien nommés : « J’ai décalé volontairement l’album d’un an afin qu’il atteigne le niveau que je voulais. Ce n’était pas parfait. Il y a eu plusieurs incompréhensions entre mes musiciens, le label, mes désirs… J’ai tout repris en main, j’ai touché le fond, c’était la guerre. C’est un album qui m’a fait souffrir. » Un mal pour un bien car Christophe revient à la chanson, à la mélodie ciselée, tout en prenant des risques dans la matière sonore qu’il garnit de nappes aériennes et de sons glanés ici et là : «  Définitivement est ma chanson fétiche, le point de départ de l’album. Ce titre est magique, il est né d’une fréquence. À l’époque, j’avais loué une petite maison l’été à Roussillon dans le Lubéron. À deux heures du matin, alors que je rentrais d’un dîner, mon téléphone capte soudain une fréquence d’ordinateur et émet ce bruit-là, terrible, que j’enregistre. C’est un cadeau, une technique de l’instant. J’ai ensuite finalisé le morceau, en solitaire, entre 2 et 4 heures du matin, sous ma couette avec mon mac. Idem pour les chœurs d’Ange sale que j’ai enregistrés avec mon iPhone… »

Le chanteur Christophe, nous reçoit ici chez lui, à Paris.

Impressionniste et impressionnant, fragile et fort, mélodieux et bruitiste, ‘Les Vestiges du chaos’ abolit les frontières entre Bowie et De Palmas et contient au moins deux hits en puissance, Stella Botox et Tangerine, qui n’ont malheureusement pas été retenus en tant que singles (déjà, il y a 8 ans, Tonight Tonight paraissait plus indiquée que Parle lui de moi, bref…) : « Je cosigne Tangerine avec mon ami Alan Vega du groupe Suicide. Il m’a envoyé sa partie et j’ai tout de suite réagi en composant la mélodie, le groove, le contre-point. C’est là l’essentiel de mon talent. Les chorus ne sont pas pour moi, je ne suis pas Robin Finck, le guitariste de Nine Inch Nails, qui possède un toucher extraordinaire. » Autre mythe binaire convoqué sur cet album, Lou Reed, que l’artiste au succès fou a rencontré plusieurs fois : « Cette chanson, Lou, est une violence soudaine qui m’a traversé. J’ai tout de suite concrétisé sur le clavier les gimmicks que j’avais dans la tête et j’ai décidé de combler le petit pont musical en intégrant la voix de Lou Reed. J’espère que ses fans ne vont pas me traiter de tous les noms. J’ai pas mal trainé avec Lou qui était assez caractériel, surtout vers la fin. Le genre à vous embrasser, à ne pas vous lâcher, puis à ne plus vous calculer inexplicablement. Je l’ai vu lors de son dernier Olympia. J’étais dans les coulisses et Lou, tout seul, est passé devant moi en me regardant, sans un mot. Il est repassé, m’a reniflé, toujours muet… il est finalement parti en ruminant boire un verre et moi aussi ! »

“Le passé ne me passionne pas…”

On retrouve également, au fil des pistes, cette capacité à hisser la pop-song au rang d’art précieux, à flirter avec le kitsch sans coucher avec le ridicule, à se jouer des mots (Tu te moques) et à trafiquer les sonorités (Les vestiges du chaos avec Jean-Michel Jarre) : « Je bidouille beaucoup les synthés, c’est mon truc, j’attends d’ailleurs deux nouvelles machines qui devraient bientôt arriver. J’aime l’objet et j’ai toujours été admiratif des concertistes. Il y a deux ans, la tournée Intime résultait du hasard d’une rencontre avec la pianiste polonaise Justina Chmielowiec. Un matin à Aix-en-Provence, alors que j’étais dans mon lit, je l’ai entendu interpréter du Chopin et je me disais que je ne pourrais jamais atteindre ce niveau. Durant 15 jours, elle m’a expliqué comment calculer mathématiquement un clavier de piano. Je ne posséderai jamais sa technique mais ce fut suffisant car j’ai quand même assuré 90 concerts lors de cette tournée. Je suis actuellement en train de préparer la scénographie des prochains spectacles avec un metteur en scène de théâtre, Jérémie Lippmann, qui a remporté un Molière pour la pièce La Vénus à la fourrure. En première partie, je jouerai l’album dans l’ordre et dans son intégralité. Après l’entracte, je vire les musiciens et je reviendrai seul au piano pour jouer les chansons à la carte, selon les demandes du public. J’ai envie de faire ça ».

Jean-Michel Jarre, Boris Bergman, Alain Kan, Bob Decout, Philippe Paringaux… les hommes de plume, et pas des moindres, se sont succédés depuis 50 ans pour habiller de lettres ses notes fulgurantes. Ce qui demeure inamovible en revanche, perpétuées par une nouvelle génération d’auteurs (Daniel Bélanger, Laurie Darmon, Maud Nadal…), ce sont ces thématiques obsessionnelles et récurrentes qui pourraient presque faire l’objet de thèses universitaires : les vestes, les matières, le name dropping… et les voitures dans Mes nuits blanches (« Au bout de mes nuits blanches, je conduis la Mercedes… »). Ce qui n’étonnera personne quand on sait que Daniel Bevilacqua n’a pas choisi son pseudonyme au hasard, Saint-Christophe étant le saint-patron des voyageurs et par extension, des automobilistes. « J’ai eu un nombre incalculable de voitures, dont une Cadillac rose que je garais devant chez moi… Mais il y a eu beaucoup de mensonges à ce sujet également. La presse aimait bien dire que je les cassais alors que je n’en ai jamais plié une. Cela dit, à l’époque, j’étais quand même inconscient. Un soir, un peu éméché au volant d’une Lamborghini Miura, j’ai remonté la contre-allée des Champs-Élysées à 120 km/h dans un vacarme assourdissant. Les flics m’ont fait signe de m’arrêter et sans faire exprès, j’en ai légèrement touché un avec mon parechoc… J’ai eu des procès, de grosses amendes, trois ans de suppression de permis. J’ai même passé 3 jours au commissariat. À l’époque, il me semble que les flics étaient plutôt cools, contrairement à aujourd’hui. Mais je ne connais pas l’histoire de la police, il faut dire que ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse vraiment… »

En 50 ans de carrière, des histoires pimentées comme celle-ci, Christophe en a plus d’une sous sa table de mixage, qui mériteraient de trouver leur place dans une autobiographie qui n’est pas prête de voir le jour : « J’ai signé un contrat il y a 10 ans chez Flammarion pour écrire mon autobiographie. J’en ai rédigé 300 pages puis l’envie m’a quitté, je ne m’amusais plus. Le passé ne me passionne pas… » Visiblement, l’attachée de presse s’en fiche également, préoccupée par le retard accumulé : « Il faut arrêter maintenant, il est 22 H 30, vous aviez rendez-vous à quelle heure ? » Moment est donc venu de tirer les dernières cartouches durant les cinq minutes de rab âprement négociées et de passer en mode rapido :

Le dernier disque que vous avez entendu ?

De Palmas m’a récemment donné son disque promo que j’ai beaucoup aimé. Je suis souvent fourré sur iTunes où j’achète beaucoup de nouveautés.

Êtes-vous vinyle ou CD ?

Vinyle, j’adore le craquement, les gestes rituels, le disque qu’on a peur de rayer… J’ai échangé ma platine Thorens contre un synthétiseur mais je crois que je vais en reprendre une qui joue les 78 tours car je possède une énorme collection de vieux disques de blues. Quelques-uns sont d’ailleurs ici, dans mes juke-box toujours prêts à fonctionner.

Quel Beatles auriez-vous aimé être ?

John Lennon sans hésitation, même si les Rolling Stones furent le premier groupe qui m’a véritablement accroché, à cause du blues évidemment, toujours le blues…

De quel groupe auriez-vous aimé faire partie ?

Nine Inch Nails, mais je n’ai pas le niveau. Ce sont tous des musiciens de folie.

Le titre ou groupe que vous aimez mais qui vous fait honte ?

J’assume tout ce que j’aime, c’est aux plus gênés de partir, pas à moi.

Le titre qui vous fait pleurer ?

Je ne suis pas un pleureur. Mais quand Pavarotti chante Nessum Dorma, j’avoue que je suis limite. Quand Bowie interprète Heroes en allemand, ça me touche aussi, je ne sais pas pourquoi.

Que chantez-vous sous la douche ?        

Je ne chante jamais sous la douche. Je pense à ma prochaine chanson ou je baise.

Votre disque île déserte ?

‘Heartbreak Hotel’, Elvis Presley.

Quelle chanson pourrait être jouée lors de vos obsèques ?

Aucune, juste le silence !

Christophe // Les vestiges du chaos // Capitol (Universal)

 

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