Coincée entre la doyenne Chloé et la jeune Lucie Antunes, il y a Maud Geffray. La moitié de Scratch Massive, comme les deux musiciennes précitées, compose en questionnant ; chaque musique étant une nouvelle interrogation sur elle-même et sur le monde qui l’entoure. Son album « Still life », très bel hommage au maitre Philip Glass, permet de mettre les points sur les i.

« Quand j’ai composé La Ritournelle, j’ai même reçu un message de félicitation de Philip Glass, tu te rends compte ? ». Nous sommes quelque part en 2006, et non, sur le coup, je ne me rends pas bien compte de l’importance pour Sébastien Tellier de ce satisfecit. Philippe truc, connais pas. Le soir même, après mon interview de Tellier (pour la promo de l’album « Sessions », Ndr), je rentre chez moi, un peu con. Télécharge illégalement « Glassworks. Prends une claque, une deuxième ; une série d’uppercuts par vagues successives après trop d’années à n’avoir écouté que du rock, des guitares et du bruit. Les deux ne sont du reste pas irréconciliables. Après dix ans de fascination pour Glass, après être tombé dans le ravissement monacal de « Solo Piano », le ballet de l’apocalypse de « Koyaanisqatsi » ou encore ses études (conseillées à tout pianiste en manque de révélations mystiques), j’apprendrai finalement que l’Américain a également produit un groupe de rock. Ca s’appelait Polyrock, et c’était génial. Mais nous avons déjà pas mal digressé, et il faudrait encore parler de sa professeure française, Nadia Boulanger (la même qui enseigna la musique à Quincy Jones ou Gerschwin) et nous n’avons pas le temps.

A sa manière, up to date, Maud Geffray perpétue aujourd’hui cette tradition d’une musique riche et évolutive. Avant « Still Life », le disque « Polaar » avait permis de se familiariser avec cette conception de la musique comme un art refusant la flatterie et les facilités pour séduire son auditoire. Aujourd’hui, « Still Life » s’écoute comme une revisite originale de deux albums pas évidents de Glass, en permettant au passage d’enfin oublier le très mauvais tribute « Reworks », emballé un peu à la va vite en 2012 avec des covers inintéressantes par Beck, Dan Deacon ou Amon Tobin.

Au téléphone, Maud m’explique pourtant casser ce Glass là n’équivaut pas à sept ans de malheur.

Comment est née l’idée de ce projet où tu reprends Philip Glass sans vraiment le reprendre tout à fait ?

Exactement. A la base, c’était une demande de l’équipe du site Sourdoreille, qui organise des rencontres entre musiciens électroniques et classiques, réunis autour d’un artiste majeur. Comme Philip Glass. Ils m’ont contacté pour ce projet, et sachant que j’étais assez fan de Glass, ils me l’ont naturellement proposé. Ca a pris un peu de temps, Sourdoreille est revenu à la charge en proposant cette fois un mariage avec une harpiste hollandaise (Lavinia Meijer) et j’ai dit OK. L’idée de base était de ne pas tomber dans la cover, mais de tourner autour. Et c’est ce que j’ai fait.

Comment arrive-t-on à tourner autour de Philip Glass ?

D’abord essayer de ne pas effrayer par la grandeur de la chose, parce que le répertoire de Glass est immense. Puis choisir la bonne porte d’entrée. J’ai donc opté pour celles qui pour moi avaient beaucoup d’importance, d’où le choix de ces deux œuvres que sont « The photographer » (une pièce en 3 actes composée par Glass en 1982 pour le théâtre) et « Einstein on the beach ». Je les ai réécouté pour voir ce qu’il m’en restait, pour tourner autour en le transformant si j’avais été à sa place, en passant du mineur en majeur, en transformant tel passage en refrain, etc. Et puis je reprends des voix, les mots que je préfère, les phrases qui me touchaient le plus. Concernant « Einstein on the beach », c’est un bifteck énorme, 4H30 de musique donc il fallait des points d’entrée ; j’ai donc commencé par l’apothéose avec Knee 5. Il fallait se fondre dans la composition, puis s’en détacher. Glass, ce sont souvent de fausses répétitions, ce n’est jamais identique. Surtout dans les œuvres que j’ai choisi, où il y a beaucoup de voix.

On dit souvent de Glass qu’il est l’un des maitres de la musique répétitive, mais effectivement c’est toujours la même chose, mais jamais pareil ; des vagues qui évoluent en somme. C’était intéressant pour toi de démonter ce cliché ?

Complètement. Pour deux raisons : quand tu te plonges vraiment dans une musique, en l’analysant, j’ai compris ses systèmes, pensés pour que l’auditeur ne s’ennuie jamais malgré ces « répétitions ». Plein de petits « tricks » qu’on retrouve dans toutes ses œuvres, et c’est loin d’être minimal. De toute façon, je n’ai jamais trouvé que son œuvre était « minimaliste », c’est assez lyrique.

Et paradoxalement, tu as choisi des œuvres de Glass moins populaires que « Glassworks » ou « Solo Piano ». Là encore, soucis d’éviter la facilité ?

Non, je ne voulais simplement pas répondre à une vision objective sur Glass ; j’ai pris les albums que j’ai écouté depuis que je suis gamine, ils trainaient dans l’immense collection de mon père. « The Photographer », c’est par exemple un disque que je volais souvent pour l’écouter dans ma chambre, c’était MON disque. Comme quoi, c’est de la musique extrêmement facile d’accès. Et toujours aussi moderne : « Einstein on the beach », Glass a écrit ça a 42 ans. Et les musiques n’ont pas bougé depuis.

Tu l’as déjà rencontré ?

Oui, dans les loges d’un concert à Nantes, l’année dernière. C’est un sacré bonhomme de 82 ans, et étonnamment assez fun, extrêmement jeune dans sa tête.

Le lien entre Glass et la musique électronique, au final, n’est-ce pas l’aspect transcendantal, au sens où l’on peut l’entendre dans la transe, quand les corps se perdent dans le rythme ?

Oui, et il y a aussi une « matière » intéressante, très moderne, sur ce projet. Sur « Still Life », il y a presque un côté délibèrent spatial dans le traitement du son, presque « météorologique » avec des passages d’une zone à une autre. J’ai presque l’impression d’une grande histoire qui efface celles d’avant, au milieu de l’album, un truc qui a à voir avec le voyage à travers des sentiments qu’on traverse sans s’en rendre compte.

Et donc on arrive à ce film qui accompagne l’album.

Je jouais l’album à l’Eglise de Saint-Eustache, à Paris, quand un ami vidéaste (Kevin Elamrani-Lince) m’a proposé de clipper le projet ; ce à quoi j’ai répondu que ça n’avait pas de sens vu la gueule du truc, il fallait réaliser un film pour accompagner le disque. Il a dit banco, et là encore, c’est parti comme ça, simplement.

Clin d’œil conscient à « Koyaanisqatsi » ? (un documentaire de 82 par Godfrey Reggio avec une B.O. composée par Glass et depuis passée à la postérité, Ndr).

En quelque sorte, oui. L’idée planait déjà, mais encore une fois, en réalisant un « Koyaanisqatsi »  d’aujourd’hui, avec un point de vue différent.

Maud Geffray // Still Life // Pan European

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