Des « Paradis perdus » aux « Vestiges du chaos », le concept de ruines a toujours habité l’œuvre de Christophe. Et c’est à travers ce désormais mausolée post-moderne, autant composé de colonnes romaines que de Ferrari en warning et de jukebox à lampes, que le collectif français Deviant Disco propose une virée nocturne avec 11 reprises à la fois inégales mais parfois, aventureuses.

Un départ raté. C’est la première image qui vienne en tête quand on pense à la mort de Christophe, le 16 avril 2020. Une fin sur la mauvaise ligne d’arrivée qui débuta (sic) dès l’annonce du décès, officiellement un emphysème pulmonaire, officieusement du Covid-19, et qui se prolongera dans les semaines suivantes avec un enterrement à Montparnasse en catimini sur une triste tombe peinant à refléter l’immensité du bonhomme dont l’héritage sera expédié aux enchères chez Drouot, six mois plus tard, sur un air de « tout doit disparaitre ». Comme le confirmera plus tard l’ami de longue date Jean-Michel Jarre, Christophe est non seulement parti trop tôt, mais aussi trop mal, dans un scénario diablement mal écrit. L’histoire n’avait pas prévu que l’adepte des excès de vitesse irait si vite dans sa dernière ligne droite.

christophe – Gonzaï

Aussi, la publication aujourd’hui d’un album-hommage par le collectif français Deviant Disco, c’est un peu deux faces d’un même disque. D’un côté, le bonheur de voir enfin le moustachu célébré dignement par la « nouvelle génération » (même si la majorité des artistes a allègrement dépassé la quarantaine) ; de l’autre, l’aigreur ressentie face au travail de démolition du back catalogue de Christophe depuis son départ précipité, entre compilations ressassant le même passé (Aline, Les Mots Bleus et toutes les autres vieilles rengaines) et coffret-sarcophage à 200 €, et dans lesquels seuls les collectionneurs névropathes trouveront une source éphémère de bonheur. Un comble, quand on sait que dorment encore, quelque part sur des disques durs, des dizaines de démos et chansons inédites tant l’insomniaque de 74 ans continuait, nuit après nuit, à tripoter ses synthés en quête du son absolu. Le refus du regard en arrière, la phobie des rétroviseurs, surement.

Et c’est donc avec une option sur les mots noirs que le tribute ‘’Christophe, de jour comme de nuit’’ est accouché, deux ans après la mort de Daniel Bevilacqua. Noirs comme la nuit, au cas où vous n’auriez pas compris, tendance électroniques, sans que toutes les reprises (Dieu merci) fassent le choix de la robotique écervelée.

Il n’y a pas que des succès fous sur ce tribute. L’exercice, il est vrai, est difficile. On se souviendra, avec une pincée de cynisme, de celui bricolé à la hâte à la mort de Jacno avec un casting à la limite du risible (Katerine, Coming Soon, Miossec… sérieusement les gars ?) et où l’une des meilleures covers n’était autre que celle de Christophe, justement. Le titre se nommait Je viens d’ailleurs, un choix évidemment pas anodin pour celui qui n’aura eu de cesse, tout au long de sa carrière, de s’éloigner de lui-même, de ses débuts yéyés, de ses marionnettes et de ses premiers tubes, tous défigurés avec génie sur la fin de sa carrière dans des versions électroniques à écouter comme de gros bras d’honneur aux différents patrons de labels aux doigts scotchés sur la calculette. Les mêmes qui s’en donnent à coeur joie depuis que le principal intéressé ne peut plus crier Aline pour qu’elle revienne.

Passons les vrais accidents industriels, comme ces versions des Petits Luxes par The Man Inside Corrine ou Je ne t’aime plus par Lisa Li Lund, sans vrais intérêts. Oublions également le fait que la quasi intégralité du casting donne l’impression d’écouter le roster de chez Pan European avec, sur 11 artistes présents, un tiers lié de près ou de loin au label indépendant français né à la fin des années 2000. L’hommage conçu par Eva Peel, à la tête de Deviant Disco, a malgré tout de la gueule, de la superbe. La pochette, déjà. Et puis cette reprise d’ouverture, étonnante, par Etienne Jaumet, décidant de passer le Rock monsieur de 1972 à la sauce mutante et dans une version futuriste, quelque part entre Telex et le LCD Soundystem des débuts. Citons aussi le Dangereu(x)se de My Dear, qui réussit à éviter le piège dans lequel toutes les prétendantes-minaudantes des années 2010 se sont gauffrées en tentant d’amadouer Christophe par les sentiments. Ou encore les versions ritales de Turzi et La Notte di Parigi, impeccables pour retranscrire les amours italiens de celui né loin de la botte, à Juvisy-sur-Orge. Et puis évidemment, tant qu’à parler des relations transalpines, il y a l’insubmersible Alex Rossi avec Adesso Si Domani No, qui rappelle que Christophe, c’était aussi l’homme derrière le Boule de Flipper de Corynne Charby. Mais tout cela fait difficilement oublier l’absence de certains titres emblématiques au profit d’obscurités au mieux sans relief, au pires anecdotiques.

Parlant du dernier des Bevilacqua, il faudra finalement attendre la dernière piste pour écouter un groupe ayant osé se confronter à l’album préféré de Christophe, le plus rock de tous et de son propre aveu, sa grande réussite, « Le beau bizarre ». Avec sa reprise d’Histoire de vous plaire, le groupe A Boy Called Vidal, porté par Patrick Vidal de Marie et les Garçons, on entrevoit finalement ce qu’aurait pu être le tribute parfait ; celui qui aurait (ré)concilié les différentes facettes d’un artiste s’étant toujours refusé à choisir entre la section rythmique d’un bon groupe de rock et la pulsation vitale d’une boite à rythmes. Un excellent titre de clôture qui rappelle que le port de la moustache, comme le permis de conduire, n’est pas donné à tout le monde. Et qui prouve que même deux ans après son grand décollage, celui qui fera pencher la terre comme Christophe n’est pas encore né. 

Tribute Christophe, de jour comme de nuit // Sortie digitale et vinyle chez Deviant Disco
https://deviantdisco-music.bandcamp.com/

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