Luz Gallardo

Disparu de la circulation pendant près de 9 ans, l’Américain Cheval Sombre ressurgit avec deux albums en trois mois « Time Waits For No One » et « Days Go By » : collection majestueuse de berceuses psychés couvées par la production de Sonic Boom, digne des plus grandes heures de Spacemen 3.

Entre ceux qui ne font que des bons singles, ceux qui surfent trop sur les modes ou ceux qui ne surpassent jamais leur premier album, il y a cette catégorie d’artistes assez spécifiques qui composent à peu près toujours le même morceau. Dans ce marché de niches, les cas d’AC/DC et des Ramones reviennent assez souvent. S’il a souvent été reproché aux Australiens en short de répéter inlassablement leur hard-blues et aux New-Yorkais en Perfecto d’enchaîner les brûlots proto-punk de 2:22 minutes, il s’agissait là aussi de leur plus grande qualité. Brutalement attesté par leur succès interplanétaire. Et alors qu’Angus Young se prend toujours pour un écolier à bientôt 70 ans et que les faux-frères Ramone n’ont jamais vendu autant de t-shirts depuis qu’ils sont tous enterrés, il est ici question d’un cas malheureusement beaucoup plus confidentiel. « La musique ne doit pas toujours être ambitieuse. Quand on découvre un élément de beauté, je dis qu’il faut le laisser retentir un moment. Il y a une place dans la musique où nous pouvons proposer quelque chose d’éternel, un refuge sur lequel on peut compter ». Il le dit lui-même, Christopher Porpora, plus connu sous le nom de Cheval Sombre (un surnom qui lui a été donné adolescent, tout un programme), use de sa formule depuis plus de dix ans sans trop bousculer son auditeur.

Comme beaucoup de gens, je l’ai découvert vers 2010 grâce à ce manifeste du bon goût qu’était le « Late Night Tales » de MGMT à une époque où les compilations élaborées par les artistes eux-mêmes tapaient plus souvent juste qu’un algorithme flingué pour vous faire découvrir de nouveaux groupes.
Au milieu de Felt, The Wake, les TVP’s ou Pauline Anna Strom, figurait alors le Troubled Mind de Cheval Sombre. Et presque tout était déjà là : une voix chargée d’émotions pas forcément joyeuses, une guitare acoustique et quelques arrangements discrets pour une sorte de folk psychédélique rappelant autant les bardes anglais que les néo cowboys américains des 60’s.

Poète dans un premier temps et déjà plus vraiment tout jeune, le New-Yorkais s’attachait très vite les services de l’Anglais Peter Kember alias Sonic Boom (du feu duo Spacemen  3) pour l’aider à mettre en musique ses textes. Deux premiers albums impeccables, avec également la participation de MGMT et de Dean Wareham et Britta Phillips (Galaxy 500, Luna) sur le deuxième en 2012, font de lui un petit phénomène indé, croisement alléchant comme cela a pu être dit à l’époque entre Nick Drake et Spacemen 3, justement. Pourtant, malgré quelques remixes et un album de reprises de standards country avec Wareham, Porpora ne fera plus parler de lui jusqu’à se demander s’il ne s’est pas lui aussi enfui en claquant les portes de la perception.

Huit ans plus tard, Cheval Sombre ne sort pas un mais deux albums coup sur coup. « Time Waits For No One » publié en février sera l’album de l’hiver, de la naissance et de la mort, et « Days Go By » fin mai, celui du printemps et de la lumière. Il n’y a pas besoin de s’affoler. Les amateurs du personnage ne seront pas dépaysés. Il n’a pas viré dans l’EDM et peu de choses ont changé ici. Il est toujours question d’une suite de contemplatives complaintes très similaires à la première écoute mais qui fonctionnent pourtant à chaque fois sans qu’on comprenne vraiment par quel mystère cela est possible. Une musique à côté de laquelle on pourrait très facilement passer car elle se dévoile difficilement, si on a le courage de prêter attention aux multiples touches impressionnistes de ce grand amateur de peinture.

Ce qui devait être un double album est probablement ce que l’Américain a fait de mieux. Avec une vraie symétrie (10 titres, un instrumental au milieu à chaque fois), le diptyque recèle son lot de merveilles arrangées à la perfection par un duo de cordes, Dean et Britta, et un Pete Kember crédités sur presque tous les titres. Il est d’ailleurs en passe de devenir le Brian Eno ou le John Cale de l’indie tant il enchaîne les productions ces dernières années (Panda Bear, Ice Age, Beach House, MGMT).

Sans tomber dans le rébarbatif compte-rendu des 20 titres, le premier disque légèrement plus sombre lorgne souvent vers le néo-psyché du début des années 90 à la Mazzy Star (sans la voix irréprochable de Sandoval). C’est notamment le cas sur le morceau titre Time Waits For No One à la guitare rappelant quelque part Brian Jonestown Massacre ou un Had Enough Blues assez poignant avec des relents Suicide et des extraits de journaux tv parlant de massacres. Mais ce qui est probablement le meilleur titre des deux disques reste Curtain Grove : ballade belle à s’en arracher le cœur, toute en drones et en cordes.

Il y a probablement matière à débattre dans le registre émotions avec Walking At Night, sur le deuxième album « Days Go By ». Un disque à peine plus enjoué qui fait souvent penser à ces contes celtiques sous acides avec violons et drones (If It’s You, Well It’s Hard) qu’étaient « The Perfect Prescription » de Spacemen 3 et le « Soul Kiss (Glide Divine) » de Kember sous le nom de Spectrum. Cette volonté d’épurer pourrait même virer à l’ambient et au dub avec un mélodica bienvenu sur He Was My Gang, hommage atmosphérique à un ami disparu.
S’il s’agit là des moments marquants de ces quelques deux heures de musique, je ne saurai trop conseiller de se laisser bercer au bord de l’eau par ces longs flots de poésie plutôt qu’aller s’entasser dans des terrasses surchauffées.

Cheval Sombre // Time Waits For No One & Tears Go By // Sonic Cathedral 

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