Compositeur de musique de film, collaborations avec Sebastien Tellier ou Frank Ocean et même chef d’orchestre, Chassol trouve quand même le temps de pondre ses propres albums. Avec son troisième sorti cette semaine, "Big Sun", il continue ses pérégrinations orphéoniques. Après La Nouvelle-Orléans et l’Inde, c’est en Martinique qu’il s’est rendu pour apprivoiser à sa façon les éléments sonores et visuels d’un pays dont il est originaire.

Si le lexique autour de « l’idyllisme » ou de « l’évasion » est l’apanage des agences de voyage pour touristes éthérés, Chassol, lui, préfère explorer l’éther d’espaces concrets. Une pratique d’harmonisation du réel qu’il façonne chez lui avec un Mac et un clavier. Des heures de rush qu’il triture pour en suspendre les détails. Autant de répétitions et de variations pour en révéler les failles. C’est pourtant une fois sorti de son nid que ce drôle d’oiseau communique le mieux sa vision de la beauté. Après son concert audiovisuel à la Gaité lyrique en janvier dernier, j’étais convaincu de vouloir rencontrer cet homme avec plus de casquettes que n’importe quel rappeur U.S.

Pour ce nouvel album, tu t’es rendu en Martinique, un pays que tu connais bien pour y être né. As-tu eu quelques surprises malgré tout ?

Quand tu pars quelque part filmer, tu as toujours des surprises. Ce que j’ai retrouvé et que j’avais oublié, c’est une espèce d’humour très développée là-bas. Pendant le carnaval, j’ai vu un esprit potache, finalement assez français. Il y a pas beaucoup d’habitants en Martinique, ils sont 300 000 et pendant le mariage gay, il y’avait pas mal de personnes contre et là pendant le carnaval je voyais tous ces gars déguisés en travelots. Ils sont beaucoup plus qu’un peuple réac et ça, ça m’a agréablement surpris.

Ta pratique d’harmonisation du réel, tu l’as théorisé sous le terme d’ultrascore. Tu peux me l’expliquer ?

Le mot score veut dire partition en Anglais. Quand on dit scorer un film par exemple, ça veut dire faire la musique d’un film. Là c’est un ultrascore dans le sens où c’est un score qui est extrême puisqu’il se sert des sons mêmes de l’image qui est filmé. C’est l’inverse du score qui va chercher le hors champ ou l’intériorité des personnages. Ce n’est pas non plus du mickeymousing, qui est un geste, un mouvement d’orchestre.

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Ta façon d’élaborer tes albums me fait penser à la musique concrète ou à certains docus expérimentaux de Chris Marker. C’est ça tes influences ?

Mon héros c’est Johan Van Der Keuken, dont tous les films ont été réédités récemment. Il tourne des choses magnifiques en partant un peu partout dans le monde. Notamment L’Enfant Aveugle, filmé dans un institut pour enfants aveugles dans les années 60. Les gosses font de la soudure, des jeux en extérieur et toutes sortes d’activités. Le réalisateur s’amourache d’un des élèves, Herman Slobbe, qu’il retourne filmer quelques années après. Il y a une scène où Herman est avec sa mère et elle lui dit qu’elle va l’amener la semaine prochaine aux courses automobiles et il lui répond que ça le fais chier, qu’il préfère voir ça à la télé, ce qui montre déjà qu’il a de l’humour le gosse étant aveugle… Quelques scènes plus tard, tu le retrouves sur le champ de course, il se prend littéralement la tête tandis que les voitures passent avec le bruit des moteurs de manière très cutée. La scène suivante, Herman est chez lui, il a un micro et une boite de conserve et il reproduit le son exact de la course et tu te rends compte que ce son que tu entends là, c’était le son des images précédentes, pas celui des bagnoles. Voilà, Van Der Keuken a plein d’idées de montage comme ça, des croisements entre images muettes et sons existants. Il m’a appris qu’on pouvait faire des films comme ça.

Tu penses continuer à explorer ce concept ou tu as l’impression d’en avoir fait un peu le tour ?

T’en penses quoi toi ? Je dois continuer ou arrêter ?

Tout dépend, si une autre destination fait sens à tes yeux, si c’est une évidence, je pense que tu devrais continuer.

Voilà tu as tout compris. S’il y a un désir profond, une nécessité interne, j’irai. Mais ce qui m’intéresse c’est d’observer les milliards de points de synchronisation qui existent entre l’image et la musique. Une vie ne suffirait pas à explorer tous les liens qu’il y a entre les deux donc je sais que je n’ai pas fini de m’amuser avec.

Est-ce qu’on peut dire que c’est un peu grâce à Youtube que tu as développé ce concept ?

Youtube a rendu la chose plus palpable. Avant il fallait que je rippe des DVD pour prendre des scènes, là j’ai juste à downloader depuis Youtube. C’était un moment où j’avais pas mal de temps parce que j’étais en résidence à Los Angeles pendant deux ans. J’étais dans un centre d’art à Santa Monica et ça coïncidait avec la création de Youtube, en février 2005 je crois. Comme je faisais de la musique de films depuis longtemps, j’avais l’habitude de prendre des vidéos et de jouer par-dessus. Quand je regarde un film sur mon ordinateur, j’ai mon clavier juste en dessous et je pianote pendant que je regarde. C’était donc quelque chose de très naturelle, je me suis pas dit « tiens je suis en train de créer un concept ».

Parmi tes vidéos Youtube, il y a celle du speech d’Obama. Pourquoi lui et pas Sarkozy ou Hollande ?

Je ne l’aurais pas fait avec Sarkozy ça c’est sûr. Je n’ai pas envie de passer beaucoup de temps avec un personnage que je n’aime pas. Ca faisait longtemps que je voulais faire un discours d’un politicien et Obama c’est le gars le plus connu de la planète donc c’était une évidence. Ce speech a lieu à Harlem à l’Apollo Theatre, lors de sa réelection en 2012, et il est juste phénoménal d’acting avec un discours hyper habité et en même temps très joué. Il disait en gros qu’en Amérique on s’en fout de ta race, de ta religion, si tu veux y arriver tu peux le faire. Le vieux discours du rêve américain quoi. Quand j’ai habité aux Etats-Unis, je l’ai vu exister ce discours quand j’allais au WalMart et que je voyais une caissière mexicaine, je me disais que ça pouvait être Jennifer Lopez demain. J’ai harmonisé son discours avec des accords que j’aime à la [Aaron] Copland, avec des grands espaces ricains. Très loin d’Hollande ou Sarkozy donc. Par contre j’en ai fait un sur un discours de Taubira lors du mariage pour tous mais je ne l’ai pas encore posté. Je ne fais que des personnages noirs tu remarqueras.

Corporate le mec. Parlons de toi maintenant si tu veux bien.

Je suis scorpion.

Là, une personne de sexe féminin te lirait ton horoscope du jour.

C’est sexiste ce que tu dis.

C’est vrai. Tu as commencé le conservatoire à quatre ans et il parait que tu as l’oreille absolue. C’était donc fastoche pour toi d’élaborer ton concept d’harmonisation du réel.

C’est mon outil principal, c’est ce qui permet d’aller n’importe où et de jouer avec n’importe qui. Mais ça ne devrait pas s’appeler l’oreille absolue. Absolu, ça ne veut rien dire. On dit que quelqu’un a l’oreille absolue lorsqu’il reconnait le nom des notes mais elles existent avant qu’elles ne s’appellent Do ou Si. Disons donc que j’ai une bonne oreille relative.

Tu aurais souhaité avoir un autre « super-pouvoir » ?

La télékinésie, la téléportation, la télépathie, pouvoir voler, avoir une mémoire complète, toutes ces chimères… Mais l’oreille c’est de l’ordre de l’acquis, c’est pas du tout un truc inné. Mon père me disait que quand tu joues quelque chose, il faut dire le nom des notes, ça te permet d’associer sons et noms des notes mais tu ne né pas avec ça, faut le travailler.

Tu as fait des études de philo : Tu as toujours eu l’envie d’intellectualiser ta musique ou c’est quelque chose qui est venue avec le temps ?

C’est quelque chose qui est venue au fur et à mesure avec les rencontres, les cultures, les formes d’art, les mouvements artistiques etc. Quand à un moment donné dans ta vie, tu croises John Cage et son 4’33, Duchamp et sa pissotière ou Steve Reich et son Pendulum Music, c’est sûr que ça change ta façon de voir les choses. Ça te permet de choisir ton point de départ ; soit partir d’un concept soit partir de quelque chose de très pragmatique, organique, comme une suite d’accords. Mais ce que je trouve intéressant c’est que tout ça ne forme qu’une seule boule. Il ne s’agit pas juste d’intellectualiser mais de préparer ton écrin pour être spontané dans la réflexion, conceptualiser de manière intuitive.

Tu as aussi étudié la musique de films à Berkeley. Qui sont tes compositeurs favoris ?

Petit c’était Morricone dans les Sergio Léone et John Williams dans La Tour Infernale. Puis j’ai toute cette culture télé de séries ricaines avec des musiques démentes dedans, ce qui n’est plus trop le cas aujourd’hui. Ca pouvait osciller entre musique contemporaine, jazz, musique classique, parfois disco pour Chips, mais c’était tellement complexe et toujours bien foutu.

Tu es finalement plus branché compositeurs américains que français ?

C’est vrai. Je n’ai jamais été un grand fan de De Roubaix ni Delerue. Mais j’aime bien Michel Magne qui a fait les musiques de films de Jean Yanne notamment. J’ai un dieu en la matière en fait, c’est Jerry Goldsmith. Il a fait à mes yeux les meilleures musiques de films. La Planète des Singes, La Malédiction etc.

Aujourd’hui, aucun compositeur ne trouve grâce à tes yeux donc ?

C’est une autre façon de faire aujourd’hui, c’est trop propre. Y’a un mec qui m’a un peu renversé, c’est Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead, qui a fait des musiques superbes pour Paul Thomas Andersson. Sinon Alexandre Desplat quand même qui trouve toujours le ton juste, c’est assez fort.

Autre casquette, tu es aussi chef d’orchestre.

De temps en temps oui, par la force des choses.

Pourquoi par la force des choses ?

Parce que t’écris quelque chose, faut le diriger. Mais je n’ai jamais été chef d’orchestre pour le Sacre du Printemps.

Tu n’as jamais été fasciné par un chef d’orchestre ?

J’ai fait un film sur un chef d’orchestre avec le même procédé que « Big Sun », qui s’appelle « Animal Conducteur« . C’était sur Jean-Claude Casadesus qui dirige l’orchestre de Lille. Mais c’est plus sa personne qui m’a fasciné plutôt que sa fonction. Son choix de répertoire aussi : Ravel, Debussy, Stravinsky, Chopin, Prokofiev, brefs tous les trucs twistés.

Lors de ton concert à la Gaité Lyrique, je me suis dit que ton public était quand même assez branché. Tu aimerais toucher un plus large public ou tu t’en cognes ?

Là c’était exceptionnel, y’avait la famille, les amis, mais lorsque je vais en Province ou à l’étranger, je ne sens pas une constante de public si ce n’est les filles qui sont toujours hyper jolies… Ça me fait penser à un docu que j’ai maté récemment sur Miles Davis où il disait qu’il était dégouté qu’il y’ait toujours les hipsters blancs à ses concerts, et pas la jeunesse noire. C’est comme ça. Concernant le fait de toucher un plus large public, je m’en fous un peu sauf que je n’irais jamais balancer un loop de quinze minutes sur scène même si moi j’ai la tolérance de le regarder ou de triper dessus chez moi à 4h du mat. Je tiens au passage à remercier Tricatel pour avoir l’audace de sortir des disques comme « Big Sun ».

Puisque tu parles de Tricatel, ça tombe bien. Raconte-moi comment tu as connu Bertrand Burgalat ?

En 2002, j’ai fait la musique pour le logo de la Gaumont, tu sais le mec avec la marguerite. Pour le logo précèdent c’était Bertrand. Je me suis dit tiens je sens une filiation, dans ses goûts, pour son amour pour les orchestrations un peu luxuriantes, les arrangements etc. J’ai trouvé son téléphone, je l’ai appelé, je l’ai vu chez lui, on s’est bien entendu. Mais ce n’est que des années plus tard alors qu’il matait mes vidéos chez moi, qu’il m’a dit qu’il fallait qu’on sorte ça, que c’était dingue que personne ne le fasse.

Des bruits de couloirs racontent que Franck Ocean te traque depuis un an pour que tu collabores sur son prochain album. Ta version des faits s’il te plait ?

Non c’est Franck Rivière en fait, c’est un autre mec… Rien à voir avec Franck Ocean le chanteur de rap, tout le monde fait la confusion… Non je déconne. En fait, ils ont commencé à appeler début 2014 et il se trouve que j’étais très occupé avec les musiques de films, la tournée en Inde, le tournage aux Antilles, le premier concert à la Cité de la Musique etc. Je dois t’avouer que je ne connaissais pas en plus mais on m’a fait écouter puis je l’ai rencontré ; il a un truc super touchant, il est très talentueux, c’est un gros malin surtout. Il m’a invité à Londres dans une espèce de palace et j’y suis resté trois jours et trois nuits. J’ai fait des arrangements, des basses, des voix, pas mal d’harmonisations au piano aussi, bref c’était une superbe expérience.

Pour conclure sur une anecdote fumante : En 2000, ton appart a pris le feu réduisant en cendres à peu près toute ta vie. Tu as réagi comment ?

Je me suis dit tabula Rasa et je suis allé faire un tennis.

Chassol // Big Sun // Tricatel
http://www.chassol.fr/

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