En concert la semaine dernière à La Mécanique Ondulatoire pour leur album « Minimum Rock’n’roll », le groupe Chain and The Gang s’est attardé quelques jours à la Capitale. L’occasion pour Gonzaï de le rencontrer autour d’un verre d’eau plate et le ventre vide, circonstances dans lesquelles le chanteur Ian Svanonius n’est plus vraiment lui-même.

« Hello, it’s Chain and The Gang. We are here, on the corner. » Ian Svenonius me cherche de son regard bleu en terrasse du café Les Ondes, où pullulent les journalistes radio de la maison ronde. Je le vois, il sourit de ses dents noircies et élimées. Nous rejoignons le gang au complet. Une fille aux sourcils impressionnants, découpés à angles droits, propose d’aller chercher à manger : tous sont affamés. « I think I’m just gonna get pizza… ». Tout le monde acquiesce et avec Ian, nous rentrons à l’intérieur, au calme. J’ai n’ai qu’une dizaine de questions mais pas vraiment d’inquiétudes. Pour avoir étudié le personnage en amont, je sais qu’il forge des théories sur à peu près tout. Ses facultés conceptuelles semblent archi développées et c’est bon pour moi. L’homme qui a été nommé en 1990 « The Sassiest Boy of America » tient toujours son rôle. Pour info, l’adjectif sassy revêt trois significations :

1. Qui montre un réel manque de respect.
2. Élégant, sophistiqué.
3. Confiant et énergique.

Ian Svenonius incarne tout ça à la fois. Ce qui peut le rendre aussi agaçant que séduisant. En tout cas, il est troublant et commence l’interview par des réponses concises, presque deux ou trois mots, qu’il étoffe faiblement en voyant mon regard implorant. Ça n’était pas du tout prévu comme ça. Il devait parler sans discontinuer et moi, tenter de caler quelques questions entre deux flots de logorrhée verbale. Le type me fixe, sourire malin accroché aux lèvres. Je soutiens son regard, jusqu’à trouver une autre question. Mais ma tête se vide, je me mets à paniquer, à me dire que je suis dans la merde parce que mes questions sont nazes, pas assez nombreuses, et qu’avec cette montée de stress, mon anglais ressemble de plus en plus à une mauvaise imitation de Gorbatchev.

Par la grâce de Brian Jones

ianPuisqu’il se présente toujours comme intellectuel engagé, je lui demande si ça ne le gêne pas qu’une majeure partie de son public non anglophone ne pipe pas un mot à ce qu’il raconte dans ses chansons. Formidable sens de l’à propos. Là, il se dit vraiment que je ne comprends rien à sa conversation depuis le début. Sourire malin, puis sérieux. « Non, le rock’n’roll est universel. Les chansons ne sont pas des pamphlets, elles sont très simples. Je ne peux imaginer de musique plus simple que celle là. » Paradoxal. D’un côté, il revendique un discours construit, de l’autre, la simplicité essentielle du rock et du punk. « Nous sommes vraiment engagés, mais nous sommes aussi attachés au geste symbolique du rock’n’roll. Cependant, le punk a été réduit à une seule dimension mais à l’origine, le punk c’est aussi Alan Vega et là, ça devient plus intéressant… » lance-t-il, évasif. Okaaayyy. J’enchaîne avec son dernier livre, Supernatural strategies for making a rock’n’roll group, dans lequel il s’entretient avec les spectres de Brian Jones ou de Jim Morrison. Je lui demande ce que ces derniers pensent du rock d’aujourd’hui. «Tous ces fantômes étaient des personnes très gracieuses. Ils n’étaient pas égocentriques mais se considéraient comme la part d’un continuum, comme le ferait un ébéniste ou un plombier, ils ont laissé l’égo derrière eux. Je m’identifie totalement à ces personnes là. » Pas d’égo, Ian ? Mouais, difficile à croire.

« Je suis comme les plombiers, je n’ai pas d’ambition »

Il sait bien l’effet produit par ses propres mots et s’en amuse. Il s’en fout, joue avec les registres, l’autodérision. Il marque de grands silences, que j’ai de plus en plus de mal à interrompre, ce avec quoi il joue aussi, bien évidemment. Ian ajoute que Chain and The Gang est probablement le groupe le plus intéressant en ce moment, et qu’ils délaisseront leur égo plus tard. Sourire partagé. Qu’est-ce qu’on s’amuse. Ian a suggéré dans une précédente interview que les musiciens qui restaient à Washington DC. étaient ceux qui n’avaient pas d’ambition. Le chanteur vit à DC depuis un bail, et s’en sort plutôt pas mal. « C’est vrai, je n’ai pas d’ambition. Regard sceptique. Je veux dire, je fais juste mon travail, you know. Tu ne dirais pas qu’une secrétaire a de l’ambition ? Et pourquoi pas ? Bon, ou un plombier. (Le dernier qu’il a croisé devait s’en tenir une sacrée couche.) Il n’a pas d’ambition, il fait son job, point barre. Moi, c’est pareil. Ce que j’entends par ambition, c’est devenir une grande rock star, ce que je ne désire pas du tout parce que tu dois te transformer en personnage de cartoon et répéter la même chose sans arrêt. Je trouve ce genre de célébrité embarrassante et idiote. »

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Détruire l’Amérique

Sous ses airs de rebelles aux capillaires indomptés, Ian Svenonius est un grand nostalgique. Quand nous évoquons la fin des années 80 et la provocation qu’il était alors possible de cracher et de faire résonner, bien différente d’aujourd’hui, il replonge dans ses références, l’air rêveur. « La musique industrielle des groupes comme Psychic TV ou Clock DVA, c’était vraiment radical et très étrange. Cette musique n’existe plus, tout est beaucoup plus conservateur désormais. » On ne l’inclut pas dans cette vague de rock conservateur auquel il fait allusion, car Ian garde à cœur de provoquer. Il proclamait avec son premier groupe, Nation of Ulysses, vouloir détruire l’Amérique. Le chanteur souscrit toujours à ces propos vingt ans plus tard. « Nous n’avons pas de modèle de remplacement, car c’est impossible. L’Amérique s’est construite sur un paradigme qui ne pourra jamais être modifié. Elle s’est construite sur la base du capitalisme et de l’esclavage, et pour éradiquer cette tradition qui consiste à vouloir tout transformer en argent, il faut tout détruire. »

Sourcils-moquette revient, et tend une carotte à Ian. Tous deux croquent la leur avec avidité. « Je n’ai rien pu trouver de vraiment mangeable aux alentours, du coup j’ai fini à l’épicerie, c’est le mieux que j’ai trouvé… Désolée. » Paris, sa tour Eiffel, sa haute-couture, et ses carottes. Pauvres Américains, pas de pizzas autour de Radio France, on ne les avait pas prévenu. Une dernière question pour savoir s’il travaille à un nouveau livre. « Yeah. Ça parlera de sexe. De sexe et de danse. » Regard fixe. C’est la fin. Dix-sept minutes de Svenonius. Dix-sept minutes à se sentir comme la fille illégitime de Raphaël Mezrahi et d’Enora Malagré. Bye, Ian. Au fait, y a un Monoprix juste en bas de la rue.

Chain and The Gang // Minimum Rock’n’roll // Fortuna POP !
http://chainandthegang.bandcamp.com/

 

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