(C) Elsa Michaud

Souvent relégués au fond de top 10 d’artistes à suivre parrainés par des marques de téléphone, ils luttent contre 60 ans d’histoire pour se faire une place dans le cœur d’auditeurs qui croient avoir tout entendu. Aujourd’hui, Nevers, un groupe qui doit son nom à la ville où il ne se passe jamais rien. Tout l’inverse de « Minor Plot Twist ».

On doit l’avouer ; on a un peu perdu le fil avec la discographie de La Souterraine : trop de compilations d’artistes indie jouant de la cornemuse picarde, trop de groupes aux noms obtenus en mélangeant les mots du dictionnaire (ZÉZETTE, Police Municipale, Traître Câlin, etc) et peut-être trop de sorties, tout court. « La 311ième va vous surprendre », comme on dit sur les sites à clics. Derrière Nevers, on trouve Orly aux machines et Gabriel Gauthier ; un mec capable de vous envoyer un mail commençant comme ça :

 « Je viens de finir deux premiers EP. Ils sortent sur la Souterraine. J’ai pas d’attaché de presse, on pourrait dire que ce mail est mon dossier de presse, avec zéro article et concerts en perspective, mais quand même quelques retours motivants comme « Hello, je ne suis plus en stage, tu peux t’adresser directement à François. Ce sont des morceaux qui parlent de voitures, de plages, de chiens, d’aéroports, d’images majoritaires transformées en obsessions personnelles. Des histoires sans début ni fin, d’accidents, de filatures, de suspense et de danger planant sur des personnages mal définis, juste nommés. Je crois que ça ne ressemble pas à grand chose et que ça peut avoir une place dans le réel ».

Après telle introduction, deux hypothèses : soit Nevers est l’énième pis aller d’un trentenaire blanc du tertiaire refusant d’assumer sa vie normale, soit Nevers est l’œuvre d’un bon bluffeur. Ne reste plus alors qu’à passer le disque au banc d’essai. Logiquement, ce sera rapide et l’affaire vite pliée ; 30 secondes et puis on passera à autre chose, avec l’impression que la musique qu’on vient d’entendre n’a jamais existé. Mont Wilson précédé de Lieu de travail, plage (oui, c’est le nom du premier morceau) débute, et il n’est même pas encore débuté qu’on comprend qu’on est là face à un drôle de monolithe kubrickien. Julien Baer, Laurent Voulzy, Etienne Daho, Grand Veymont mis dans un même sac et poussés du haut d’une falaise ; à l’image de la pochette qui accompagne « Minor Plot Twist ».

Débuter un album par « Aller au travail et se faire attaquer par un chien », pas grand monde hormis Philippe Katerine n’aurait osé. Musicalement parlant, c’est un drôle de rêve qui débute, avec la vision gazeuse des peintures de Georges Seurat racontant la France de 2021, ses cités périurbaines, son ciel gris et ces mornes éclaircies ; un caddie dévalant tout seul une pente, un enfant mangeant un pain au chocolat, un oiseau posé sur un poteau électrique. Tout du long, il sera question de choses anodines (Elle est en train de regarder la maquette d’un avion), de petits détails pointillistes du quotidien, à chaque fois mis sur la table avec délicatesse avec une voix susurrée, jamais sur-expressive, sur la réserve, le bas-côté des Nationales en somme.

Le bleu profond des banlieues décrit par une superbe ballade folk (Tom), des envies de grand soir portés par des nappes synthétiques (Rêve du crash), une histoire d’amour qui aurait pu être un tube de 1986 (Stella), une histoire d’ambassade qui aurait pu être composée par Aquaserge, un deuxième EP (“Clueless”) qui fait penser à Arlt ; voilà le menu de ce repas qu’on avait pas commandé et qui, pourtant, s’invite sur le pas de la porte. On rajoutera que l’objet musical non identifié a été masterisé par F/Lor (NLF3) et qu’en ces temps où la vie, la vraie, peine à se frayer un chemin par la fenêtre, des bulles d’air comme celles-ci font du bien, tout simplement. Alors oui, certes, on peut toujours dire « Never say Nevers », mais celui-là a le mérite d’être impossible à placer sur une carte.

Nevers // Minor Plot Twist et Clueless // La Souterraine
https://souterraine.biz/album/minor-plot-twist

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