Puisque nous sommes entre gens de bonne compagnie, avouons nous d'emblée que 2013 ne restera certainement pas comme un grand cru pour la musique ardemment défendue par l'armée des rédacteurs de Gonzaï : la musette. Pas bien grave, puisque des hommes de l'ombre continuent de sortir des albums somptueux dans des genres différents. Le problème, c'est que tout le monde s'en contrefout. Jusqu'au moment où une merveille déboule dans ton computer sans crier gare...Ladies and gentlemen, let me introduce... "Nervous young man" de Car Seat Headrest.

0001647016_20Depuis deux ans, mon pote Frankie Biroute se pignole avec son moignon valide sur les très nombreux disques du prolifique Ty Segall, l’homme qui sort des galettes en moins de temps que ne met le Steven du même nom pour casser deux bras et trois jambes à un terroriste tétraplégique. Ce rythme frénétique, certains l’avaient expérimenté dans un passé plus ou moins récent, au risque de se crasher. Sans remonter jusqu’aux calendes grecques, Beck ou Baby Bird sortaient ainsi il y a 20 ans des albums à un rythme plus que soutenu. Le public le savait, car il connaissait ces hommes là à travers la presse, les radios, et accessoirement les bacs des disquaires à la lettre B.

Pour l’homme du jour, la situation est bien différente, car le contexte a franchement évolué depuis les 90’s. Pour faire simple, la tectonique des plaques, c’est plus trop ça et internet = gros boxon. Tout y est, mais pour trouver ce qu’on cherche, voire même ce qu’on ne cherche pas, il vaut mieux avoir le courage de Spartacus défiant les légions romaines avec une épée de bois. On le sait, ce n’est pas simple aujourd’hui de faire son trou dans la music industry. On a beau être armé d’une cuillère en plastique, la terre est bien aride. Vraiment pas grave, puisque la solution est évidente : il suffit d’arrêter de creuser. Will Toledo appartient à cette catégorie de mecs qui refusent de creuser pour trouver un hypothétique trésor contractuel avec une grosse maison de disques qui lui laisserait les coudées franches. A vrai dire, il n’y croit pas vraiment. Par je-m’en-foutisme? Certainement pas, car ce jeune homme est loin du slacker lambda génération Y :  “Nervous young man”, album magnifique sorti cette année, est déjà son neuvième déposé sur le net (on élude volontairement dans ce décompte d’autres albums sorti à 16 ans sous le nom de… Nervous young men, la boucle semblant bouclée pour enfin commencer à exploser aux yeux du monde, et à défaut, dans ma salle de séjour).

Du disque d’or au disque dur

Neuvième album…Mais que sont devenus les huit autres?….On ne les a pas encore cherchés, car explorer le celui-ci prend déjà du temps. Beaucoup de temps, et un pied monstrueux. Certains prendront peut-être peur peur en découvrant qu’il dure deux heures. A une époque où on a du mal à se concentrer sur des morceaux de plus de 3 minutes et trente secondes, c’est effectivement un challenge couillu (synonyme évidemment de suicide commercial). Neuf albums, de la musique à la pelle, et pas grand monde au bout du fil pour cause de production mondiale pléthorique qui brouille les ondes. Impossible d’ailleurs à ce moment là de ne pas avoir une pensée émue pour les crate-diggers du futur. Ceux d’aujourd’hui se baladent dans des brocantes ou dans des entrepôts africains ou asiatiques pour dénicher la galette oubliée par l’histoire, mais demain? Que vont devenir tous ces disques lâchés uniquement sur le net sous un format MP3 qu’on imagine difficilement (mais je peux me tromper, hein…) perdurer jusque la nuit des temps? L’issue la plus probable : ils seront perdus à jamais dans une dimension parallèle, celle du format MP3. Mais revenons à notre mouton noir du jour, l’étonnant Will Toledo.

Car Seat Headrest, c’est en effet avant tout l’histoire de ce gamin. Will a passé toute sa vie dans le bled de Virginie. Incapable de conserver un line-up stable dans ces groupes de jeunesse, il décide en 2010, au moment d’intégrer la fac, de commencer à balancer de la musique sur internet sous le nom de Car Seat Headrest. Un nom de groupe qui n’est en fait rien d’autre qu’un projet solo puisqu’au départ Will compose et enregistre seul…dans sa voiture ou sur son ordinateur portable. Un brin autiste, Will ne rencontre pas âme qui vive au cours de son premier semestre d’étudiant, excepté une demoiselle qui l’appelle toujours par un mauvais prénom. Dépité, il décide de changer de fac. Bonne pioche. Membre de la radio de cette nouvelle université, il parvient enfin à se faire quelques potes, dont certains font aujourd’hui partis du groupe.
Car Seat Headrest est désormais un groupe don’t le line-up change souvent, tributaire évidemment des orientations de vie de ses membres qui sont avant tout…des étudiants. Ce nouvel album, Will l’a voulu comme un best of de tout ce qu’il a pu produire avant. Ce garçon sait exactement ce qu’il veut. Fils de pianiste, il finira malgré toute la bonne volonté de son paternel par rejeter cet instrument, pas suffisamment cool à manipuler lorsqu’on est adolescent. Incapable de lire la musique, il apprend rapidement à la déchiffrer à l’oreille. Bien trop fier pour reconnaître qu’il ne comprend pas toujours vraiment son processus de création, l’homme écoute de tout, et souvent par hasard. Il n’a rien d’un écumeur de sites web spécialisés. Sur “Nervous young man” figurent des reprises de Neil Young et des Chambers Brothers, principalement pour certaines “punchlines” qui lui collent au cerveau (“Down by the river I shot my baby”, “My soul has been psychedelicized!”, ce genre de choses…). Comme Patti Smith l’avait fait sur “Horses”, il lui arrive également régulièrement de voler quelques phrases d’un morceau plus connu et de les copier-coller sur ses propres créations, voire de recycler des paroles de ses anciens albums, puisqu’il dispose de pas mal de matière première en stock.

Contre les chanteurs “normaux”

a0398994068_10Sans surprise pour un homme issu de l’indie rock, Brian Wilson figure au sommet de la liste de ses musiciens préférés, mais il reconnaît également des influences moins évidentes, comme celle d’un groupe du coin originaire de Williamsburg : Gold Connections. L’homme n’a pas forcément que des qualités, puisqu’il a été extrêmement déçu par le nouvel album d’Arcade Fire, qualifiant même leurs paroles de stupides : « Win Butler se plaint de ne pas se sentir comme une personne normale. Ecoute, Win, tu sais quoi, tu n’es pas Michael Gira ou Daniel Johnston. Tu es un énorme vendeur de disques, tu as gagné des Grammys Awards. Tu as été choisi par les “gens normaux” comme quelqu’un derrière lequel ils peuvent s’identifier. Ca signifie que tu es normal. Alors contente toi de ça. »

Au départ, on s’interroge sur cet album fleuve qui démarre par un morceau de 15 minutes, l’impeccable Boxing days. Sortir un disque d’une telle durée est tout sauf anodin. Alors quel peut être le message de cette affaire ? Bien sûr Will sait qu’en 2013, personne (excepté les bienheureux qui pointent chez pôle emploi) n’a le temps d’écouter un album aussi long d’une seule traite. Ce qui est bluffant à l’écoute, c’est que les albums dépassant l’heure souffrent bien souvent du syndrome « remplissage/ventre mou », que ne connaît pas “Nervous young man”.

Ce monolithe, conçu pour être attaqué par n’importe quelle façade, balaye pourtant les doutes dès la première écoute. Une immersion dans l’album ne fera que confirmer cette première impression : ce greatest hits qui n’en est pourtant pas un ne contient quasiment que des titres phares et atteint haut la main son objectif. Au hasard, on citera l’impérial Jerks ou le vallonné Death at the movies, mais on aurait pu en donner dix autres sans sourciller, tant cet album est bourré jusqu’à la gueule de morceaux de choix. Si tu veux vérifier sur pièces, rien de plus simple puisque Car Seated Handrest propose son album au prix que chacun voudra bien payer. Si jamais tu décidais par exemple de mettre plus de 5 dollars dans l’affaire, tu recevras des prises alternatives des morceaux.

La vraie question : Pourquoi ce groupe n’est pas signé sur une maison de disques, comme Domino ou Secretly Canadian ? Le disque à peine terminé, Will pense à l’envoyer à des labels pour tâter le terrain…et change finalement rapidement d’avis, par manque de confiance, et aussi par peur d’y perdre son âme. Il ne veut pas perdre la main sur ses albums et sur le director’s cut, mais ne serait pas contre une production plus importante de sa musique. Perdu dans l’indécision, Ce jeune homme nerveux a pourtant un gros potentiel. A vous de juger.

6 commentaires

  1. Cool comme article. Je l’aime beaucoup je vous conseille d’écouter Twin Fantasy et surtout My Back is Killing Me Baby. Beaucoup plus abordable que Nervous Young Man, et encore plus génial.

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