« L’ambient, c’est soporifique et aussi chiant que la musique celtique ! » dira le lecteur circonspect en découvrant cet article. Ce n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. Deux bons disques de ce genre musical particulier viennent de sortir et méritent de s’y attarder. Ils sont l’œuvre de Donato Dozzy et Tim Hecker. Si vous n’êtes pas chauve et neurasthénique, passez votre chemin !

Les gens normaux n’ont pas une très bonne image de l’ambient, genre musical aux contours très flous et cotonneux. Cela fait trente-cinq bonnes années qu’il existe sous un aspect pas très éloigné de sa forme actuelle – son contact avec la techno des années 90 a engendré des choses passionnantes – et un certain nombre d’excellents disques issus de ce genre continue de paraître régulièrement. A la différence de pas mal d’autres disques issus ce vaste mouvement fourre-tout qu’est le rock n’roll.
Pambient_musicar définition, c’est une musique composée de nappes et dépourvue de rythme. Une image franchement décourageante pour l’auditeur de bonne volonté. Car, si c’était le cas, seul les dépressifs chroniques et les animaux en écouteraient. L’ambient regroupe des tas de choses inclassables, électroniques ou électro-acoustiques, sur lesquelles il est impossible de danser. Je vous déconseille de tenter l’expérience en groupe. Essayez par exemple de passer l’intégralité de la seconde face de « Low » de Bowie la prochaine fois que vous recevrez des connaissances. Vous pouvez faire le test, vous serez obligé de remettre Arcade Fire sur la platine, en plus d’avoir l’image d’un pauvre type. L’ambient passerait au mieux inaperçue, au pire anxiogène, alors que les êtres humains ont besoin de rythme et de positivité lorsqu’ils sont en groupe. Je n’ai écouté d’ambient que seul, presque systématiquement au casque. Il ne favorise guère les rapports humains – je serais d’ailleurs savoir curieux de savoir si quelqu’un a déjà réussi à emballer une nana sur Tangerine Dream ou Autechre – et c’est je crois ce qui fait la beauté de cette musique : elle permet de se retrouver seul avec soi-même et encourage l’introspection. Plutôt que la relaxation, laissons cela à la musique new-age. L’ambient donne envie d’être un poisson et de retourner dans le ventre de sa mère, en attendant paisiblement la mort. Les musiciens qui en ont écrit les plus belles œuvres sont des anonymes ou pas loin de l’être : c’est une musique sans visage. Cette distanciation est accentuée par la difficulté à identifier l’auteur de telle ou telle texture : un riff de guitare est plus facilement reconnaissable qu’une nappe produite par la manipulation d’un synthétiseur. J’imagine très bien l’auditeur moyen d’ambient comme étant chauve, avec des lunettes rectangulaires et un col roulé – Michel Foucault, es-tu là ? – et ça rend le genre d’autant moins sexy. Dommage…

Les sorties les plus excitantes du moment sont pour la plupart des œuvres de musiques électroniques, d’ambient souvent. J’aurais bien aimé chroniquer l’excellent dernier album de Trentemøller mais j’ai abandonné l’idée, n’ayant pas réussi à trouver le ‘ø’ dans les raccourcis clavier. Je me suis rabattu sur les albums de Donato Dozzy et Tim Hecker.

donato-dozzyLe cas Dozzy mérite que l’on dépasse les clichés : l’Italie n’excelle pas que dans les chemises à triple col et les plongeons dans les surfaces de réparation adverses. Ainsi le chef d’œuvre de l’année 2012 est « Voices from the Lake », fruit de la collaboration de Dozzy le Romain et du Calabrais Neel. Cette merveille, presque passée inaperçue en France, est une suite de onze morceaux mixés les uns aux autres sans temps morts, planants mais non dénués de beat. Du dub techno pour faire court. Une musique partiellement synthétique dont l’enregistrement donne l’impression d’avoir été réalisé au fond des bois, à droite, près des marécages.

Les deux points d’orgue en sont les mouvements S.T. (VFTL Rework) et Twins in Virgo, situés à peu près au premier et au second tiers des 70 minutes que dure l’album. Ces séquences remarquables sont empreintes d’une grande nostalgie, qui est probablement la sensation la plus belle quand on écoute de la musique. « Voices from the Lake » semble avoir été construit de manière à préparer l’arrivée de ces deux mouvements, et leurs enchaînements. La fin du disque arrive à un moment, forcément, et on remet alors l’album pour le réécouter depuis le début. Il faudra un jour s’interroger sur la raison pour laquelle les musiques électroniques, qui sont a priori futuristes, peuvent susciter de tels sentiments de mélancolie. Même si les synthétiseurs sont utilisés depuis un bon moment déjà dans la pop music et peuvent sembler moins novateurs qu’il y a quarante ans, l’oreille s’étant habituée. « Voices from the Lake » est une merveille du genre : la transposition sonore de « Chanson d’automne » de Verlaine, en moins geignarde et plus amniotique. Je sais ce que je répondrai à la question bateau sur les quelques albums à emmener sur une île déserte, à condition qu’on me la pose et qu’on me file un générateur pour alimenter mon tourne-disque.

Passons à « Plays Bee Mask », nouvel album de Donato Dozzy, qui vient de paraître pour le plus grand bonheur de ses dix-huit fans dans le monde dont je fais partie, vous l’aurez compris. Sept morceaux de durée raisonnable se succèdent : de Vaporware 1 à Vaporware 7. On entend plein de choses de la vie quotidienne : de la pluie, une boîte à musique, un train à vapeur, des clapotis… A fond dans l’ambient : pas de kick pour soutenir l’attention. Les morceaux fonctionnent indépendamment les uns des autres et l’ensemble tient bien la route. Dozzy ne cède pas à la facilité en rajoutant des pistes sonores toutes les quatre mesures. Tant mieux.
« Plays Bee Mask » n’a toutefois pas le charme du miraculeux « Voices from the Lake », mais on pouvait s’en douter. Le seul bémol est lié au fait que Vaporware 7 est une reprise de Vaporware 1 – le second cité étant légèrement plus long que le premier. L’épanadiplose, dans le sens musical, peut contribuer à la réussite d’un disque. Il s’agit de ces albums qui se finissent comme ils ont commencé. Exemples en vrac : « Chinese Restaurant » de Chrisma ; « Histoire de Melody Nelson » et « Homework » de qui vous savez où les morceaux de clôture apporte un plus par rapport à l’introduction de l’album tant par l’ajout ou la modification des paroles (Gainsbourg et Chrisma), que par un changement de forme radical (Daft Punk). Vaporware 7 n’apporte rien à ce qui précède, dure un peu plus longtemps que Vaporware 1 et basta ! Une curieuse fin en queue de poisson. Donato aurait-il fait son feignassou par manque d’inspiration ?

Après avoir tenu le lectorat en haleine pendant plus de six mille caractères sur la musique répétitive italienne non rythmée, il est temps de franchir l’Atlantique –à défaut du Rubicon – et de nous intéresser au dernier album de Tim Hecker, de Montréal. Hecker a du bol : le fait d’avoir un patronyme à consonance germanique est un énorme atout dans les musiques électroniques par rapport à la concurrence. Disons que s’appeler Christophe Le Friant semble être un vrai inconvénient pour qui veut se lancer dans la dance. Le Friant, c’est le vrai nom de Bob Sinclar. Avoir un nom allemand, ça claque, ça fait martial et ça impose le respect de ses contemporains. Helmut Josef Geier, lui, n’a rien compris et a choisi un pseudo débile – DJ Hell – pour faire carrière. DJ Helmut lui aurait permis d’être dix fois plus célèbre et de vendre une tetrachiée d’albums supplémentaires. En plus d’avoir de la chance, Tim Hecker a du talent, à défaut d’une biographie suffisamment passionnante pour que l’on y revienne.

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« Virgins », son huitième album, a été enregistré à Montréal, Reykjavik et Seattle : des villes où on se les gèle. Et ça s’entend. Cet album est glacial et pourrait tout juste foutre l’ambiance lorsque vous irez fleurir les tombes de vos morts à la Toussaint. Bon, on est loin des univers de Death in June ou des derniers albums de Scott Walker : Tim Hecker est quelqu’un de civilisé. Les douze plages de « Virgins » sont épurées, il n’y a pas de gras qui dépasse. Ses compositions sont la transposition sonore des travaux de Yves Marchand et Romain Meffre, ces deux photographes qui captent l’âme des ruines de Detroit. Chez Hecker, rien ne va : les mélodies s’enrayent, se répètent, les synthés sont éventrés, et on va tous crever. Formulé comme ça, vous allez préférer investir votre pognon dans le nouvel album d’Indochine. Vous aurez tort : l’album d’Hecker est magnifique et il n’y a rien de meilleur que les albums qu’il faut écouter vingt fois pour en approcher les subtilités. Les geeks qui parlent de musique aiment bien parler de grower pour évoquer ces disques que l’on n’apprivoise pas en trois écoutes : « Virgins » est de ceux-là. Bon, je m’en veux vraiment d’avoir écrit les mots grower et Daft Punk dans le même papier. Surtout que les deux gonzes à casques de mobylette deviennent un peu trop récurrents sous ma plume. Passons. Ce qui semble impénétrable chez Hecker devient lumineux au bout d’un moment. Ce disque vaut deux paquets de clopes, alors fais pas ton radin, lecteur : deviens un poisson et retourne danser dans le ventre de ta mère en attendant la mort.

Donato Dozzi // Plays Bee Mask  // Spectrum Spools
Tim Hecker // Virgins // Kranky

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