Et si le successeur du totémique « Loveless » de My Bloody Valentine que Kevin Shieds a mis vingt ans à sortir était l’œuvre d’un couple du Michigan en 1993 ? Avec leur premier album « Bloweyelashwish », les Américains de Lovesliescrushing avaient décidé d’aller encore plus loin que les expérimentations d’avant-garde des Irlandais, et sans connaitre aucune reconnaissance.

Novembre 1991 : My Bloody Valentine publie enfin « Loveless ». Disque monstre que Kevin Shields a mis des années à finaliser, qui a failli couler financièrement le label Creation mais dont la beauté reste intemporelle. « Est-ce sous l’effet de la lumière sinon sous l’effet du temps que changent ses couleurs – ce fuchsia d’emprunt, et puis ses bleus de guèdes et d’ardoise ? (…) révélant de nouvelles arabesques, d’autres plages d’ombre » comme l’écrivait Guillaume Belhomme dans son excellent essai sur le sujet en 2016 (1). L’album avait aussi défini un genre : le shoegaze. Cette facilité journalistique pour désigner ces artistes britanniques qui restaient le nez rivé sur leurs chaussures pour jouer avec leurs pédales d’effet. Un courant dont le revival revient sans cesse par vagues, plus de trente ans après que My Bloody Valentine en a rédigé la constitution avec « Loveless ». Un peu comme « Pet Sounds » pour la sunshine pop, « Unknown Pleasures » pour le post-punk, « Music for Airports » pour l’ambient ou Les lacs du Connemara pour les soirées d’écoles de commerce.

Mais le successeur de ce disque révolutionnaire n’arrivera pas et Shields va se perdre pendant plus de 20 ans jusqu’au très honorable « MBV » de 2013, qui aurait toutefois pu sortir en 1995 sans que personne ne s’en étonne. L’héritier de « Loveless » n’était finalement peut-être pas à chercher du côté de Dublin mais plutôt dans la bourgade de Saginaw au Michigan.

La première fois que Scott Cortez a écouté « Isn’t Anything » (le précédent album de MBV) vers 1990 il s’est dit : « Mais je connais ça, c’est le patch que j’utilise pour créer cet effet ! (…) Les gens étaient effrayés. Est-ce qu’il y a un problème avec ma cassette ou mon CD ? Et je me disais : mais non c’est incroyable, c’est vous qui avez un problème ! (Chicago Reader, 21 juillet 2021) »

Déjà rodé aux expérimentations musicales, l’étudiant américain en droit fou de John Cage, Terry Riley, Brian Eno ou les Cocteau Twins s’est trouvé un filon avec cette musique souvent comparée au son d’un aspirateur. Alors, il crée son groupe : Lovesliescrushing. Ebloui par un concert des Irlandais à Detroit (« le show le plus intense et bruyant que j’ai vu »), il achète dès le lendemain la cassette de « Loveless » et sa conviction est entérinée. S’il cherche longtemps une voix féminine pour accompagner ses guitares saturées, il trouve finalement sa Bilinda Butcher en la personne de sa copine de l’époque, Melissa Arpin Duimstra : « Je ne voulais pas embêter ma copine avec ça mais elle savait exactement ce que je voulais puisqu’elle entendait déjà ma musique depuis des mois ». Après l’enregistrement d’un premier disque qui ne sortira qu’en 1996 sous le nom de « Xuvetyn », le couple s’attelle pour publier via le label d’ambient de Portland Projekt ce qui sera son album fondateur en 1993 : « Bloweyelashwish ».

Contrairement à Shields, Cortez part sur un postulat différent : il ne sera pas ici question de samples, de synthés, de boucles ni même de batterie. Le seul instrument présent sera la guitare, triturée jusqu’à l’os pour un mur de bruit blanc. Car si des groupes comme Slowdive, les Américains Drop Nineteens ou plus tard Beach House ont retenu de « Loveless » sa magie pop pour finir par en faire de la dream pop, Lovesliescrushing a opté pour le versant le plus extrême du chef d’œuvre des Irlandais. Il n’y pas de place pour les lignes de voix spectoriennes de Shields et Butcher, ils n’en ont gardé que le chaos et le drone. Le couple a poussé le son de « Loveless » et du Shoegaze vers une direction encore plus abstraite et expérimentale. Ce serait à My Bloody Valentine ce que SunnO))) est à Black Sabbath comme j’ai pu le lire sur Twitter.

«Bloweyelashwish », de par sa structure, est déjà un disque à part. Pendant près d’une heure, des morceaux sans véritable structure allant de trente secondes à près de sept minutes s’enchaînent passant de l’ambient post-apocalyptique (plume) à la rêverie (babybreath) ou aux chants cotonneux de charm ou moinaexquisitewallfower jusqu’à du pur shoegaze – presque – mélodieux (sugaredglowing) ou – limite – bruitiste (burst).
Et ce qui est le plus incroyable, c’est de se dire que tout cela a été réalisé uniquement avec une guitare, quelques instruments du quotidien et des voix. La « six cordes » y prend des airs de piano (Butterfly) ou de synthé pour produire des nappes et des vrombissements titanesques. Les multiples couches de drones accumulées obligeraient presque à l’écouter avec un casque tant il est nécessaire d’y être totalement immergé pour en saisir toutes les textures au risque de n’en rester qu’à la surface pour retenir seulement une forme de joli bourdonnement. Ce serait un peu comme ne pas se rappeler d’un songe électrique où on serait pris par un orage en pleine forêt et, qu’au milieu des déflagrations des éclairs, une voix de sirène vous guiderait dans la nuit vers une cabane louche pour se réfugier.

C’est à se demander comment avec les moyens de l’époque et une telle économie d’instruments, Cortez et Arpin ont pu donner une telle ampleur à leur son ? Par quelle folie se sont-ils dit qu’il fallait amener la démesure de « Loveless » encore plus loin alors que beaucoup d’acheteurs du disque de MBV se demandaient alors si leurs platines n’étaient pas flinguées tant le son était déjà ultra distordu ? Pourquoi faire un album aussi impossible à reproduire sur scène, le duo n’ayant donné qu’une demi-douzaine de concerts depuis trente ans ? « C’est ce que ça devrait être, ça devrait être aussi étrange » a souhaité Cortez. Forcément, « Bloweyelashwish » n’a rencontré qu’un maigre succès d’estime à sa sortie mais le couple, qui se séparera par la suite, a continué de publier de la musique depuis le milieu des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Cortez a également publié sous d’autres alias comme le plus accessible Astrobrite.

Et alors que le retour de hype shoegaze tape fort en ce début des années 20 jusqu’à infiltrer le métal, le guitariste a commencé un travail copieux de réédition de ses œuvres. Elles connaissent cette fois un certain retentissement avec notamment la bénédiction d’un fan appelé Tim Hecker. La reparution de « Bloweyelashwish » en 2016, totalement sold-out depuis longtemps, se négocie aujourd’hui autour des 300$ sur Discogs et le seul exemplaire encore en vente est annoncé à 900$… S’il est encore très loin du succès de « Loveless », son enfant illégitime est peut-être prêt désormais à sortir de l’anonymat et être enfin reconnu.

Lovesliescrushing // Bloweyelashwish // Projekt Records (1993)
lovesliescrushing.bandcamp.com

(1) Guillaume Belhomme // My Bloody Valentine Loveless // Editions Discogonie (2016)

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