Qu’est-ce qu’une épopée ? Un long poème lyrique racontant les exploits d’un héros mythique. Or, des types qui rencontrent la mort, invoquent des dieux, défient Saturne, épousent des étoiles, côtoient des océans, se font astrologues ou alchimistes et réclament l’armaggedon sur un plateau, il y en plein les armoires des Smashing Pumpkins.

Nettoyons les écuries. Oubliez ce que vous savez. Les scandales, le showbiz, et la vie personnelle qui pourrait parfois faire pâlir Oedipe. Ne pensez qu’à la guerre titanesque commencée à Chicago. Le combat que menait Billy avec ses compagnons – le hoplite derrière ses fûts, la lourde basse d’une médusa, et le frêle Gengis “Can” (à l’instar de Damo Suzuki, James Iha parlait peu et ne souriait jamais) en second couteau – aurait suffit a être classé dans la catégorie des douze travaux d’Héraclès : faire renaître le hard rock et le progressif non-teutonnique. A une époque où le métal prenait des airs de folles sur sunset blvd, où le prog ressemblait au jazz fusion, et où les synthés huhulaient de la pop. Tu tueras l’Hydre de Lerne, mais ses têtes toujours repousseront…
Dix ans durant, Corgan s’est approprié le rôle d’Atlas, portant un revival psychédélique sur ses maigres épaules recouvertes par de moins en moins de cheveux. On ne va pas se mentir, on a tous eu notre période Smashing Pumpkins. Porteurs de bonnet comme de baseball-cap (Today ou Perfect), les headbangers (Zero) comme les pot-head (Rhinoceros)… Et puis on l’a gentiment oublié. Malgré deux-trois effets d’annonce (le premier album leaké on the web de l’Histoire, la tournée d’adieu d’un groupe déjà à moitié mort/remplacé), on l’avait rangé dans le carton d’une décennie bonne pour le grenier. A tort (Machina I) ou à raison (American Gothic EP). A se demander pourquoi j’en parle.

Ten years d’after

Cela devait être un peu avant l’été. Un label de métal (sic) me contacte pour me demander d’annoncer la sortie du nouveau SP, Teargarden by Kaleidyscope. Pas bégueule, je prends le temps d’aller écouter ça en lisant d’un œil pressé le communiqué de presse. En bref, ils distribuent le coffret de luxe des singles que sort gratuitement en ligne Billy Corgan (soyons clair, c’est écrit “Smashing Pumpkins” mais aujourd’hui tout le monde sait que c’est un seul homme). Première écoute et agréable revirement de mon attention : c’est loin d’être mauvais. Léger, fouillé, moins impulsif/exutoire, débarrassé de toute soif de stade… Pour un type qui a passé sa vie à tendre le bâton pour prendre les coups, les (alors) quatre titres étonnent par une fraîcheur de ton inattendue. Du piano et des mélodies à la Syd Barrett (A Stich In Time) et des lignes de voix qui courbent, se posent, ne cherchent plus à être Robert Plant avec une pince à linge (le vol du Zeppelin Song for a son). Plus épatant encore : les titres qui ont suivi depuis ont maintenu le niveau de qualité, sinon de surprise.

Et me voilà parti à réécouter la discographie du Zero héros… Du diable si je savais ce qu’était devenu le bonhomme ; les dernières images qui s’imposaient à mon cerveau le montraient grandiloquent au possible durant sa tournée Zeitgeist, costumé en spectacle de fin d’année de l’école. Alors que là… En remettant Adore dans le tiroir laqué noir de la stéréo me revinrent des souvenirs de conversations deauvillaises (à 02:55) avec Claire Fercak. Elle venait alors de publier Tarantula Box Set, une fiction surréaliste sur la discographie du crâne le plus luisant du rock. En bonux, Billy Corgan en avait écrit prologue et épilogue. J’ai pensé que si quelqu’un pouvait me dire où le maître des citrouilles en était, c’était elle. Mails, téléphone, rdv… nos agendas compliqués l’ont empêché ; jusqu’à la récente sortie de son nouveau roman –devinez quoi ? – co-écrit avec tonton Corgan. Je ne crois pas au hasard.

Jardin de larmes, champs d’attraction

Cela s’appelle Chants Magnétiques, c’est la réécriture à quatre mains de deux mythes grecs, c’est édité par Léo Scheer et illustré par Danny Steve. Déjà ça. Claire choisit Echo, Billy prendra Médée. Bref rappel à l’intention des hélénophobes qui préfèrent la lecture de l’Equipe à celle de la mythologie : punie de mutisme pour avoir couvert Zeus pendant qu’il allait tâter son plan cul régulier, la nymphe Echo se met au vert où elle tombe vainement amoureuse du nombriliste Narcisse. De son côté, la magicienne Médée décime sa propre progéniture après que son mari Jason (le quarterback des Argonautes) l’ait bafouée en changeant de femme sans prévenir. Deux jeunes filles ayant tout pour être heureuses donc. Pour une fois dans une réécriture, ce n’est pas la transposition qui importe (A quoi bon ? Echo en American Apparel, Médée en Converse ?) mais l’histoire ; la rencontre des deux, l’aide de l’une à l’autre, la vengeance commune. Bien sûr la musique y creuse sa place, en forme (poèmes et sonorités) comme en fond (devinez comment Echo va tenter de séduire Narcisse).
Les Smashing Houellebecq… Pour Claire ça parait imparable : « en fait il écrit depuis des années mais sans publier ». Je savais leur amitié, je voyais les liens évidents entre ces deux âmes en peine dans leurs thèmes (la captivité du corps, les pères asphyxiants, les traumas de l’enfance…). Et si j’avais eu connaissance des publications de son autobiographie, recueil de poème (Blinking with fists), et sa rédaction d’un manuel de vie new age (si si), j’étais sceptique quant à la métamorphose du rockeur à manches longues en auteur. « Il a dit qu’il prévoyait d’en faire un autre, mais en ce moment c’est pas évident. Je reste persuadée qu’il le fera. Au fond il n’écrit pas juste des chansons, il sait que quelque part il est écrivain et s’il peut prendre vraiment du temps, il peut pousser la chose plus loin. » Il y a ça et puis le choix de l’éditeur, Laure Limongi. Derrière elle, dans le fond, Leo Scheer, éditeur pour qui le numérique a un sens, un choix logique pour un rockeur mp3. Mais surtout parce que Claire m’a fait réaliser que William P. Corgan Jr était un mythe à lui tout seul.

Le genre de type qui s’attaque de front à des projets comme sortir un bouquin à 4 mains écrit par correspondance  – avec traductrice intermédiaire – ET enregistrer parallèlement 44 chansons. Vous y voyiez un double album de plus ; j’y ai reniflé une oeuvre finale, un aboutissement. La digestion de 20 ans de carrière, de la mort d’un groupe et d’une famille, du passage de l’espoir à la foi. L’acceptation. Celle d’un type qui a vendu les droits de son plus gros hit pour une pub Visa (“A fresh start, a chance to go on whole new direction”) pour se payer un studio et du matos de la Motown.

The Orphée Suite

Parce que s’il a clamé partout que Teargarden by Kaleidyscope suivait le parcours initiatique du tarot (c’est Jodorowski qui va encore être content…) je m’interrogeais sur le degré d’implication personnelle de ce kaléidoscope. Il suffisait de lui demander. Billy Corgan m’a aimablement répondu qu’il s’agissait de « 44 prises d’une seule idée. Que Dieu est Nous et Nous sommes Dieu et Dieu est partout donc nous ne sommes jamais sans Dieu. » Une implication de Chants Magnétiques ? Réponse « Non ». On ne mélange pas les épreuves.
Alors que sort le deuxième coffret EP, il apparaît clair qu’il va falloir se faire à l’idée que les Pumpkins sont toujours là, et que ceux qui pensent au passé avec ce terme se foutent le doigt dans l’oeil. Les fans se sont aigris lors de la séparation de 2000, n’ont pas cru aux projets parallèles ou à la “reformation” (terminée en eau de boudin avec le départ de Jimmy Chamberlain) ; mais un nouveau public s’est présenté, plus jeune, découvrant en même temps les vieux albums et les nouveaux. Tchao les cons, salut les kids. Get used to it.

Qu’est-ce qu’un mythe ? Un récit oral qui justifie un fait de société, un comportement humain. Du fin fond de son enfer, Orphée a séduit Hadès avec sa lyre. Celle-là même qu’il avait trafiqué en lui rajoutant des cordes. Le Jason qui voulait donner un trône à son père est mort dans les machinations des dieux ; la toison d’or a été vendue, et les dryades se sont toutes enfuies. La tradition littéraire veut qu’on parle de Désenchantement du monde avec la fin des écrits mythologiques. Chétif et conquérant, l’anti-héros qu’est Billy Corgan est peut-être en train de travailler à la fin du désenchantement.

www.smashingpumpkins.com

Claire Fercak, Billy Corgan // Chants magnétiques // Editions Leo Scheer
Smashing Pumpkins // Teargarden By Kaleidyscope // Martha’s Music/Rocket Science (en france le 1er coffret est chez Season of the Mist)

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7 commentaires

  1. tu t’excites tu t’excites mais au fond Billy craint sa mere et m’as detruit ma jeunesse avec son chanté canard WC, qui hante encore mes nuits. A partir de la, meme si il devient grand, ce dont je doute, c’est trop tard.En plus a-ton besoin d’un enieme bouquin new age a la sauce grecque? pour cette daube on a deja Richie Blackmore, autrement plus talentueux.

  2. Et voila quelque chose de très bien écrit et de cultivé… culture classique certes, mais une grande culture rock. Là je parle de ton articles vieux, le truc de Corgan à l’air en fait d’une foutu ramassis de trucs new age assez périmés.

  3. il faudrait dire à peikaji que gonzai n’est pas un site de metalleux ? non ?
    richie blackmore la bonne blague … l’homme en bottes de sept lieues qui concurrence francis lalanne !!!
    au passage blackmore a sorti des pochettes d’albums plus belles que celles d’enigma, il faut le faire

  4. Mais, t es pas au courant Serlach (of humour) j ai ete recrute par Bester pour mettre un peu de beauf dans ce monde civilise et superieur qui est le tient. Bah Buziness avant tout, faut que ce site soit lu, Je suis la Samantha Fox en couv de rock and folk des 80s.
    Sinon Les Smashing ont plus ete defendu par Hard rock magazine que par Technikart, au cours de l’histoire…

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