Pour tout ceux qui se demandent comment se répartissent les tâches chez Gonzaï, eh bien c'est assez simple, c'est au lancer. Bester réunit la meute de critiques dans une sorte de fosse avant d'y jeter toutes sortes d'objets culturels, avec un petit commentaire laconique ("ouais", "bof", "celui-là faut se le faire") tandis que les mains s'agitent, frénétiques. Il y a des grognements, des altercations, des mises en demeure. Des cris aussi. Car, tandis que le disque compact a une architecture comparable à celle du frisbee et donc une trajectoire prévisible, le livre quant à lui souffre d'être mal équilibré et de prendre des directions insoupçonnées. C'est ainsi qu'après avoir été estourbi par une somme consacrée à Led Zeppelin, je trouvai tombé à terre, au milieu de vieux numéros des Inrocks outragés aux pages scarifiées, le dernier disque de Benabar.

Je ramassai l’objet, plutôt content, j’osai même montrer, ravi, ma miraculeuse découverte. On esquiva mon regard d’un sourire gêné. Décidément, je ne connais pas les codes. Visiblement personne n’allait se battre pour l’objet. J’allais moi même laisser tomber discrètement le disque entre deux coussins, baragouinant un truc du genre « ah je croyais que c’était un DVD de Babar parce que mes enfants ils aiment bien… » quand ma conscience professionnelle me saisit, impérieuse. Tu dois le faire. C’est TA chronique. Je me débarrassai donc de l’habit qui m’avait aimablement été prêté pour la réunion (ah oui le dress code est très strict chez Gonzaï, toge pourpre pour les hommes, feuille de vigne pour les femmes) pour me précipiter chez moi, serrant le précieux objet contre mon cœur.

De quoi se compose l’ouvrage ?

D’une boîte en plastique transparente, d’un livret de paroles, et du CD. Le CD et ce qu’il contient étant ce qu’il y a de plus problématique, je n’aborderai celui-ci qu’en dernier. Commençons donc par ce qui est réussi : la boîte. Nous voyons côté face Bénabar, regard intense, chemise blanche sans cravates, veste cintrée. Il semble propre, il est rasé, derrière lui une fenêtre donnant sur une forêt sinistre. Côté pile, le sommaire du disque, les titres des chansons. Première déception, lorsqu’on retire le CD, pas d’image à l’intérieur du boîtier. Attaquons-nous au contenu du livret. C’est ici que Bénabar est le plus sympathique, du moins, à lire ses paroles, il n’y a rien à lui reprocher. Hormis lui reprocher d’être ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire un parolier. Lorsque Bénabar dit, dans cette chanson où il dénonce la dénonciation du politiquement correct, « je ne suis pas raciste« , je n’y vois aucun mal. Je trouve même ça plutôt bien. Moi-même d’ailleurs, je vous le confie, je ne suis pas raciste. Idem en ce qui concerne les femmes : « Je ne suis pas misogyne« , ou les gays avec un  « je ne crois pas que les homos ne soient pas normaux« . Jusque-là, il faut bien l’admettre, c’est un sans-faute. De même, Bénabar est contre la peine de mort, il n’est pas pour l’extinction des dauphins etc. Inattaquable. J’aime bien aussi dans sa chanson L’Agneau lorsqu’il dénonce le complotisme dans des termes assez drôles « Cette forme sombre et floue agrandie quatre cents fois / Ça ne peut être que la preuve de ce que nous cache la CIA« .

Parce qu’ici je vais être clair. J’en entends beaucoup se gausser de Bénabar, comme quoi il ferait de la musique de merde. Je pense que ces gens-là ne se rendent pas compte qu’en plus de faire de la musique de merde, Benabar pourrait être con comme Bigard ou Kenny Arkana. Vous aurez au moins échappé à ça.

En utilisant le terme de musique de merde, je m’aperçois que j’ai spolié la fin de mon article. C’est dommage, vous perdez un peu la surprise. Mais il fallait bien y venir, le problème de Bénabar, c’est que ce qu’il pense, il le dit en chansons. Je n’aime pas dire du mal des artistes. Ils gèrent leur petite entreprise, ils ont une famille, des crédits. Imaginons que cet article, de par son aspect drolatique, ait un succès fulgurant, soit partagé sur tous les réseaux sociaux, que David Abiker le chronique sur France Inter et que la carrière musicale de Benabar (six albums, six de trop) en soit définitivement compromise, qu’il se remette en question, tente un album electro pop pour conquérir la hype et se vautre dans les charts. Ne me sentirais-je pas mal, en réécoutant Moins vite où il parle de ses enfants de façon si touchante ? Moi aussi j’aime mes enfants. Et alors, je mettrais leur père au chômage, la boisson, la caravane, le terrain vague ? Plongerais-je une famille dans l’affliction ?

Laissez dans nos mains vos mains si petites
De précieux cailloux au fond des poches
Et par dessus tout…
Les moufles qui pendent des manches.

C’est mignon, hein ? Ça serait un peu comme dénoncer le boulanger d’en bas en disant qu’il met du rat dans ses paninis (mais tout serait plus simple si Benabar était boulanger), lui faire fermer boutique avec deux semaines plus tard un taxiphone à la place. Ça serait comme fermer une usine pour la délocaliser en Asie et lui faire produire des litres et des litres de K-Pop. Soyons encore plus clair. Critiquer Benabar c’est tuer un dauphin. Avec un tire-bouchon, les yeux dans les yeux.

Ma relative réticence à écouter Benabar, hormis les saignements d’oreilles qu’il me procure, provient, je pense, de l’utilisation intensive des instruments les plus têtes-à-claques qui soient. Les arrangements pourris à la guitare sèche, les solos d’harmonica et ce putain de banjo, là. À mesure que l’instru se met en place, apparaissent sur les murs les lettres REDRUM tellement c’est prévisible et transparent. Mais ça c’est moi, je souffre d’hallucinations visuelles, je ne le garantis donc à personne.

J’en arrive à la conclusion. Non je ne dirai pas de mal de Benabar. D’une part il ferait un très bon boulanger s’il s’en donnait la peine, d’autre part j’imagine que personne ici n’avait eu l’idée d’acheter son disque. Je vous imagine suffisamment prévenus, gens de goût, lecteurs de Gonzaï. D’autant plus que, comparativement à une tranche de jambon, son disque tient plutôt bien la rampe. Tout en faisant un bien meilleur Frisbee.

Benabar // Les bénéfices du doute // Sony 

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