L’écriture de Barry Gifford est une traversée en équilibre au-dessus du chaos, toujours sur le point de basculer dans la violence ou dans la farce, mais toujours maintenue dans une pure jouissance du texte. Barry Gifford a écrit des poèmes, des romans, des scénarios. Il est connu pour le cycle de Sailor & Lula qu’il a adapté avec David Lynch, on retrouve aussi sa patte dans Lost Highway dont il est le co-scénariste, mais cela n’est que la partie émergée d’un iceberg littéraire que les éditions 13e Note contribuent à faire découvrir.

Nous avons rencontré Barry à l’occasion de la sortie d’un recueil de nouvelles étrange et réussi. Dans Vera Cruz sous les étoiles on passe, parfois dans la même nouvelle, du conte au polar ou du polar à l’histoire d’amour tragique, l’ensemble porté par des personnages qui n’en font qu’à leur tête.

Crédit: Jean-Luc Bertini

 

William B. : Vera Cruz sous les étoiles regroupe des histoires très différentes dans leur longueur, leur genre ou leur pays, et pourtant le recueil a un équilibre qui lui est propre…

Barry G. : Je me suis aperçu que j’écrivais des histoires qui se passaient dans différents pays. Je voyage beaucoup et du coup, petit à petit, des histoires s’accumulent. Alors j’ai inventé ce personnage de l’équilibriste qui vit dans cet hôtel et qui recueille toutes ces histoires. Il est un personnage, mais il est aussi le point de convergence dans cet hôtel de Vera Cruz. J’avais une petite amie à là bas et j’y allais souvent, l’histoire de l’unijambiste se passe dans un bar que je connais bien là-bas, c’est la dernière histoire du recueil mais c’est celle que j’ai écrite en premier, et c’est celle qui encadre toutes les autres histoires.
D’ailleurs un film vient d’être tourné à partir d’une des nouvelles, le tournage vient de se terminer en Roumanie (le film a été intitulé The Phantom father d’après un autre texte de Gifford – NDA). Le réalisateur m’a demandé de jouer un petit rôle. C’est l’histoire de cet universitaire américain qui part en Europe à la recherche de son passé, et je joue le rôle de son chef de département à l’université, j’essaye de le dissuader d’y aller. Bon, bien sûr il ne m’écoute pas, sinon il n’y aurait pas de film.

Il faut dire que vos personnages n’en font souvent qu’à leur tête…

En général ce sont eux qui écrivent le livre, je ne sais pas toujours où ils vont, mais eux le savent ; disons que je les suis. Certains écrivains ont besoin de savoir où ils vont, Mickey Spillane commençait toujours par écrire la fin de ses romans, il disait « ok, la fille tue le type » et à partir de là il remontait jusqu’au début. Pour moi ça ne peut pas fonctionner. C’est une chose difficile à expliquer, c’est sans doute pour cela que je n’ai jamais enseigné.

Peut-être à cause des personnages étranges qui peuplent vos histoires, dans tout ce que vous écrivez on se trouve souvent au bord de la farce, d’une certaine forme de surréalisme, quelque chose que l’on retrouve différemment chez Lynch avec qui vous avez collaboré…

Je ne parlerai pas de surréalisme, parce que le surréalisme suppose des règles, presque un dogme, et que finalement je ne cherche pas des règles extérieures. J’ai un ami qui a vu le film (The Phantom father) et le dit empreint d’un réalisme mystique, pas magique mais mystique. Mais, dans l’ensemble, je me considère plutôt comme un écrivain réaliste, mais la manière dont je perçois ou ressens les choses est un peu différente. J’essaye d’écrire straight, mais il y a des choses qui surviennent, et je n’y réfléchis pas trop. Et Lynch travaille aussi un peu comme ça, en faisant confiance à l’intuition, en laissant les choses arriver.

Peut-être que le terme « surréalisme » est mal choisi, on pourrait parler d’une fantaisie similaire à celle qui parcourt certains romans de Raymond Chandler…

Oui, je ne sais pas trop. Mais c’est Chandler qui disait que quand on est coincé dans l’écriture d’une histoire et qu’on ne sait plus comment avancer, un bon moyen de s’en sortir est de faire entrer dans la pièce un type avec un flingue, et puis voir ce qu’il se passe. C’est une bonne solution, mais il écrivait dans un genre à part.

Entre les nouvelles du recueil, sont glissés des textes très courts, parfois juste quelques mots, ils sonnent comme des poèmes chinois ou japonais. Ils me rappellent Kerouac qui s’était essayé au haïku.

Oui, il y a sans doute quelque chose d’asiatique. J’ai écrit un libretto pour le compositeur japonais Tore Takemitsu et lorsqu’il m’a contacté pour me le proposer, il m’a parlé de mes poèmes. C’est sans doute qu’il a trouvé dans ces poèmes quelque chose qui lui parlait. Kerouac, lui, s’est plus intéressé à la forme classique du haïku.

Le résultat est souvent un peu scolaire.

C’est vrai, c’est très difficile de coller à une forme qui correspond à une autre civilisation, une autre manière de penser, c’est pour cela que je ne cherche pas à respecter les règles de la poésie chinoise ou japonaise. Mais Kerouac a écrit quelques beaux haïkus tout de même. Je me rappelle d’un, il y en a d’autres mais je me rappelle de celui-ci : « In my medicine cabinet, the winter fly has died »

… of old age.

Yeah, that’s good, you know the shit. Les Américains n’assument pas toujours Kerouac. La biographie de Kerouac que j’ai écrite est finalement en train d’être adaptée au cinéma, mais le paradoxe c’est que le film est fait par Walter Salles, un Brésilien, avec deux acteurs anglais et un financement français.

C’est peut-être un juste retour des choses, après tout la beat generation était assez attirée par l’Europe, la culture Européenne.

C’est surtout que personne aux States ne voulait sortir d’argent pour le faire…

Dans le livre, vous mentionnez en passant deux auteurs américains : Hemingway, en disant d’une anecdote, « c’était comme le Vieil homme et la mer, mais c’était une histoire vraie » et plus loin il y a cet échange entre une fille dans un bar et le narrateur, à propos de Moby Dick. J’ai le sentiment que ce sont pour vous deux pôles, l’un négatif et l’autre positif, entre lesquels se situe votre écriture.

Pour moi Moby Dick est sans doute le plus grand des romans américains. Il a fallu que je le relise deux ou trois fois à différents moments de ma vie pour réaliser que c’était ma vérité, peut-être avec Absalom Absalom. Je viens d’écrire le livret d’un opéra sur Melville, c’est assez fascinant, comment ce type qui écrivait des romans de mer – un genre entier à l’époque – et qui en vivait plutôt bien – il était un mauvais marin mais avec ça il s’en sortait – tout d’un coup décide de se consacrer à la littérature et personne ne le suit, personne ne prend conscience de ce qu’il écrit, pas même son ami Hawthorne.

Justement, dans Moby Dick, il y a ce mécanisme que l’on retrouve dans vos livres et qui est tout l’inverse de ce que peut faire Hemingway. La grandeur, le souffle ne vient pas de la grande machine déployée par l’auteur, mais il s’accumule, détail après détail, presque en contrebande.

Il y a cette expression, « the Devil is in the details », mais c’est assez vrai, ce sont les petites choses qui font basculer l’ensemble. On décide d’aller manger au restaurant, ça a l’air simple, et puis votre petite amie n’a pas envie de venir, et puis il se met à pleuvoir et soudain ça prend des proportions très différentes. Et pour moi les histoires sont dans les détails. C’est souvent cette accumulation qui forme l’intrigue de mes livres. Sailor et Lula par exemple, est un gros livre rempli de détails ; il se passe toujours des choses, des kidnappings, des meurtres, mais pas au sens de la construction d’une intrigue (1). J’ai fait un livre avec une intrigue solide, The Sinaloa Story. Il y a une prostituée qui pousse un homme à tuer et voler son souteneur. Puis la fille disparaît, l’homme part à sa recherche et quand il la retrouve, elle est engagée dans un mouvement de guérilla. Par-dessus se greffe des histoires secondaires avec la mafia, c’est un livre à l’intrigue très construite, mais en général je ne m’intéresse pas trop à l’intrigue.

Mais ce personnage que vous décrivez, cette prostituée qui devient une combattante, possède une particularité qu’ont beaucoup de vos personnages, qui ont toujours plusieurs visages, qui peuvent, en quelques pages, être à la fois des héros et des sales types, à la fois coupables et innocents…

Mais c’est normal, vous êtes pareil, vous n’êtes pas toujours la même personne, vous changez en fonction de qui vous avez en face de vous. Pourquoi est-ce que vous le seriez ? Cela ne veut pas dire que vous jouez un rôle, vous avez juste différentes facettes. Les problèmes arrivent quand on essaye d’avoir une approche comportementaliste de la vie.

Cela crée du jeu dans l’action, le livre n’est plus seulement une machine narrative…

Je ne cherche pas vraiment à construire. Il y a des auteurs qui ont des sujets, des thèses, Hemingway par exemple et son « all grace under pressure business », ou Styron qui va choisir un thème, l’holocauste par exemple, et qui, partant de là, va accumuler des détails pour construire quelque chose. Personnellement, j’écris souvent à partir d’une image, une photographie, une peinture. Pour The Sinaloa story, je suis tombé un jour sur une photographie noir et blanc, la photographie d’une vieille voiture dans le désert, et juste derrière la voiture un flash de lumière. Et je me suis demandé « Gee I wonder who’s in that car, where does he go ? » et presque tout mes livres partent de là, d’une image qui pose une question. And that’s it.

Barry Gifford // Vera Cruz sous les étoiles // Editions 13e note

1. Le film de David Lynch dont Barry Gifford est également coscénariste est tiré d’une histoire de Sailor et Lula, mais il y a au total sept romans que Barry Gifford considère comme « one big book full of details ». Quelques histoires annexes ont été écrites avec Sailor et Lula, dont une commande du Lacma. Le Lacma voulait Sailor et Lula, alors Gifford a écrit Sailor and Lula and the capital R, brève conversation entre les deux personnages autour d’une toile de Warhol.


IA Gifford par Gonzai_mag

3 commentaires

  1. Pourquoi de tels papiers sortent en juillet? Quand 55% des français se grattent les couilles en comptant les mouettes?

    C’est peut-être mieux comme ça. Chouette taf en tout cas, je chopperai le bouquin.

  2. Merci pour cette interview ! J’avoue avoir fait la connaissance de Barry Gifford avec ce recueil de nouvelles, et c’est toujours un grand moment d’exaltation que de découvrir un auteur comme celui-là. Merci à 13e Note, à Alex Rossi… et à Barry Gifford, quand même !

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