Avec son troisième album « Detuning Euphoria », le Français affirme sa place sur ce qui ressemble de plus en plus à un Monopoly électronique. Après avoir placé des maisons kraut sur Rue Lecourbe, évité la case prison et racheté rue de République pour de grosses fêtes techno, c’est désormais vers rue de la Paix qu’Adrien Gachet semble se diriger, avec des pianos apaisés. Mais pas pour autant silencieux.  

Commençons avec un souvenir personnel. Plus le temps passe, plus je déteste parler à la première personne pour tenter d’impressionner l’audience. On appelle ça la maturité, je crois. Mais bon, ce souvenir est quand même pas mal. Nous sommes à l’été 2013, sur une route escarpée menant aux terres rouges de Roussillon, dans le Vaucluse. Je suis dans une voiture de location, avec pour destination la maison d’Irmin Schmidt, co-fondateur légendaire de CAN. La brise légère passe par la fenêtre caniculaire, soleil en warm-up, les enceintes diffusent ce qui ressemble à la bande-son parfaite du moment. C’est le premier EP de Bajram Bili, « Sequenced Fog », fraichement sorti chez Another Record. On y entend des hommages appuyés à l’ambient allemande de Cluster et Harmonia, et le moment est parfait. Je crois m’être dit à ce moment là que Bajram Bili, finalement rien d’autre qu’Adrien Gachet conny-planké derrière ses machines, semblait bien partir pour une carrière dans la krautonica, mélange du motörik allemand et de l’électronique planante. Une belle case sur le Monopoly musical, certes, mais sans garantie réelle de gagner la partie.

C’est là que l’histoire dévie de sa trajectoire initiale. Deux ans après son premier EP, Gachet prend la tangente sur son premier album (« Saturdays with no memory »), s’ouvre au son des clubs et fait la connaissance de Charles Crost, petit foufou du label du Turc Mécanique, lui-même en plein questionnement sur son identité musicale, entre le punk cracra des débuts et l’envie d’un truc plus festif, brutal et nocturne ; la musique de club pour dire le gros mot. De cette alliance naitra le premier maxi « Distant Drone », qu’on peut aussi bien écouter comme une trahison à la cause historique – les jolies nappes de synthé pour adultes bigleux nostalgiques du mur de Berlin – que comme une révolution intérieure. Mais c’est oublier qu’il existe des murs mitoyens entre Aphex Twin et Neu !. Une notion de l’entre-deux qui va guider la suite de la « carrière » d’Adrien Gachet, qui ne perdra jamais, même au peak time, la notion de mélodie rythmique.

On en arrive ainsi à l’objet de ce papier, « Detuning Euphoria », et dont le titre aurait pu laisser craindre un disque post gueule de bois faisant le bilan de l’hédonisme dans un monde-19 privé de soirées. Il y a certes un peu de ça dans les premières écoutes, suffisamment décevantes pour qu’on ait envie d’y replonger plus attentivement, mais il y a surtout une nouvelle pièce sur l’échiquier : c’est un piano. Un truc en noir et blanc genre massif, posé entre Detroit, Cologne et Paris, et dont Gachet se sert aujourd’hui pour une nouvelle prise de la Bastille, sa nouvelle révolution en somme. Il n’y est plus question de techno amnésique, comme on boirait pour oublier, mais d’un album sans paroles où le message est pourtant clair : dépitcher la nuit, ralentir la cadence, assurer la transition en douceur sur ce qui est pourtant tout sauf un disque de contemplation.

Festif par moment (Laundromat Spleen), planant comme une fin de soirée, et ce dès l’ouverture de Piano Chantal, ce troisième album solide permet à Gachet de fixer en 6 cartouches toutes ses obsessions (la beauté de la langueur, les clubs, le cinématique pas plombant) et de se ranger quelque part entre les disques de Francesco Tristano et Nils Frahm ; sur un registre piano-techno (les adeptes de Scrabble auront noté que les deux mots comptent le même nombre de lettres).

BAJRAM BILI — The Talent Boutique

Sur la photo promotionnelle accompagnant « Detuning Euphoria », on jurerait presque deviner des airs de ressemblance avec Laurent Garnier. La comparaison n’est pas qu’anecdotique. Si l’on se doute bien qu’Adrien Gachet n’aura pas la même carrière que le Parrain de la musique électronique française, n’en reste pas moins la même envie de s’extirper de toutes les boites pour, à chaque sortie, plonger dans une autre. C’est sur ce chemin chaotique que semble parti ce Bajram Bili désormais sûr de son fait. On n’ira pas jusqu’à parler de « disque de la maturité toussa », mais c’est en frustrant l’auditeur que se trouvent parfois les bonnes portes de sortie. On n’ira pas non plus jusqu’à dire qu’Adrien Gachet, comme Marie Davidson récemment, milite pour un clubbing plus « responsable ». Mais son dernier essai prouve qu’il existe bel et bien une vie après l’after.

Bajram Bili // Detuning Euphoria // Le Turc Mécanique
https://leturcmecanique.bandcamp.com/album/detuning-euphoria

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4 commentaires

  1. L’album est surtout très (trop?) à la Lorenzo Senni, si bien qu’on peux s’amuser à faire le jeu de la différence sans problème … mais est-ce que c’est trop ? On verra pour la suite, au moins, il ne se répète pas, et c’est pas anodin.

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