Quiconque a vu les Twin Towers tomber en septembre 2001 peut témoigner de la beauté morbide du suicide en direct et du besoin de repasser en boucle la séquence pour mesurer l’instant où tout bascule, entre vie et mort. Vingt ans plus tard, et à sa manière, Pascal Bouaziz s’encastre à son tour dans le néant grâce au « Dernier album », ultime message radio de son projet Mendelson avant l’autodestruction.

Contrairement à Mendelson, le livre a été traduit en six langues. Il s’en est même vendu plus de 100 000 exemplaires, « soit à peu près 100 000 fois plus que le nombre d’albums de Mendelson en 25 ans de carrière », aurait pu rajouter Pascal Bouaziz. Ce livre, c’est Suicide mode d’emploi, un ouvrage édité en 1982 et interdit cinq ans plus tard et où, comme on l’imagine, était prodigués tous les trucs et astuces pour en finir avec la vie. Outre le débat sur la fin de vie, toujours problématique en 2021, il est un reproche qu’on peut faire à ce manuel de Claude Guillon et Yves Le Bonniec : il a été écrit 40 ans trop tôt. Sa publication cette année aurait permis d’inclure « Le dernier album » de Mendelson, tant son écoute plonge doucement l’auditeur dans un cercueil.

Rarement ces dernières années on aura vu plus bel acte – la beauté étant ici surtout question de courage, plus plombant aussi, plus noble surtout. En affichant la fin dès le début de ce septième album, Bouaziz annonce la couleur : « Ce sera le dernier album, le dernier disque ». Roulements de batterie.  Silence. Ainsi débute la fin, pas de surprise, plus de futur. Une impression d’adieu déjà palpable sur Le succès, titre trempé dans la soude cynique de son autre projet Bruit Noir, et où Bouaziz sulfatait à tout va les médias français en tirant sur cette vacuité à continuer à sortir des albums dans un monde qui ne les entend plus. Cette fois, clap de fin pour son premier groupe débuté en 1997, dans une époque où l’on payait encore en francs. Au-delà du groupe, qu’on l’ait aimé ou pas, et peu importe que cet élégie donne envie de se relever la nuit ou non, c’est une page vertigineuse qui se tourne.

C’est qu’en reliant les pointillés de la carrière de Mendelson, en assemblant le nom de chacun des albums, c’est aussi une histoire française qui se dessine. L’histoire d’un groupe ou d’un homme tentant d’exister en sachant qu’il n’est ni Dylan ni Johnny et que pire que tout, il est pile au milieu. De « L’avenir est devant » en 1997 chez Lithium (un label qui lui aussi avait le vent dans le dos) à « Quelque part » puis « Seuls au sommet », jusqu’à ce « Dernier album », c’est presque l’épitaphe d’une survie dans l’indépendance française, autrement dire un enterrement programmé et silencieux. « Après, de toute façon, il n’y aura plus personne pour écouter les disques » chante (parle ?) Bouaziz sur la piste d’ouverture aussi dansante que Houellebecq coincé dans un karaoké de Belleville à 14H00. Sauf qu’ici, Bouaziz a décidé de se flinguer avec l’assistance des amis : citons le guitariste Pierre-Yves Louis, les deux batteurs Sylvain Joasson (qu’on a tant aimé sur l’album « Double Drums » de Charlie O) et Jean-Michel Pires (le fameux cover boy déguisé en panda sur le deuxième album de Bruit Noir) et Quentin Rollet aux saxophone.
Tout ce beau monde, dans ce qui pourrait ressembler à une adaptation française de la pochette funéraire du « Sergent Pepper » des Beatles, est là pour « fêter » le suicide, et la beauté de la réunion est parfois plus belle que les chansons même. Algérie, dans sa langueur pénible, semble avoir été placée là pour inviter l’auditeur à rentrer chez lui après la mise en bière ; Les chanteurs est une chanson qu’on aurait presque préféré qu’elle soit chantée par Hubert-Felix Thiéfaine, et Héritage, si vous êtes arrivé jusque là sans appeler les urgences, s’écoute comme un solde tout compte rédigé par un artiste feignant l’échec absolu de sa carrière, avec quelques chansons-dettes à la SACEM dont héritera le fils Bouaziz quant tout sera fini.

Là est le vice de cet ultime album. Alors même que l’écriture de Bouaziz s’enterre dans ce qui ressemble à de l’aquoibonisme, tantôt aigri, tantôt lucide, donnant le sentiment de plus être écouté par personne, il obtiendra sans doute les plus beaux éloges d’une presse qui l’a longtemps ignoré, pour ne pas dire plus. C’est le piège de ce dernier assaut ; emprisonner les geôliers dans la même cellule où Mendelson s’enferma à force de décrire avec trop de réalisme la dureté du quotidien – et pire que tout, en français dans le texte. Chez Télérama, on aime déjà passionnément « Le dernier album », quatre clefs pour le suicide de Bouaziz. Tout le monde devrait suivre, prolongeant ainsi l’idée qu’un artiste français qui réussit, c’est un artiste mort. Voilà chose faite. « Un pays sans chanteurs est un pays malade » entend-on sur L’Algérie. C’est vrai, comptons : qui reste-t-il encore, d’encore debout, en 2021 ?

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Lui n’attendra pas pour avoir la réponse. Bouaziz et Mendelson, c’est fini. On retiendra de cet album les pistes d’ouverture et de clôture, morbides à souhait, et au ton si personnel qu’on en viendrait presque à chialer à force d’écouter cette voix raconter cette vie sans succès à travers plusieurs anecdotes personnelles et plusieurs rencontres, finalement plus belles que la conclusion. « Je préfèrerais rater mille fois avec vous que de réussir avec des cons », ultime punchline tirée de La dernière chanson.

La mort de Mendelson signe aussi, en filigrane, la fin d’une époque et d’une génération, celle ayant grandi avec le rock indépendant, les salles de concert où l’on pouvait fumer, la période glorieuse de Pavement et de tant d’autres groupes désormais aussi vieux et ridés que leurs fans, les vieilles pages noires et blanches de Inrocks, ce monde pré-internet où la musique était un signe de distinction sociale, un vêtement pour l’âme, une carte de visite. Arrivé au bout de ce terminus, de ces 5 chansons conçus comme une ligne de métro sans voyageurs, voilà, c’est fini, pour citer un Français qui a réussi en perdant. Et Bouaziz de conclure : « ce n’est pas si désagréable de mourir un peu ».

Après ça, chaque auditeur rentrera chez lui en se disant qu’au moins, le cocktail d’adieu était réussi.

Mendelson // Le dernier album // Ici d’Ailleurs
https://mendelsonlegroupe.bandcamp.com/

En concert à Petit Bain (Paris) le 11 novembre.

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6 commentaires

  1. La mort de Mendelson signe aussi, en filigrane, la fin d’une époque et d’une génération, celle ayant grandi avec le rock indépendant, les salles de concert où l’on pouvait fumer, la période glorieuse de Pavement et de tant d’autres groupes désormais aussi vieux et ridés que leurs fans, les vieilles pages noires et blanches de Inrocks, ce monde pré-internet où la musique était un signe de distinction sociale, un vêtement pour l’âme, une carte de visite. « mais cette epoque est revolu depuis un bail ,je dirais depuis 10 ans au moins ,il ne faut avoir aucune nostalgie ,musicalement actuellement il se passe encore de belle choses ,avec internet j’ai decouvert plus de choses et ceux dans plein style different ,bien plus que du temps de l’age d’or des inrocks ,et la carrière de mendelson n’a jamais décollé ,des le 1er albums c’etais un projet confidentiel , il était deja Seuls Au Sommet des 2003, quand lithium a cessé toute activité sa sentais deja grave le sapin pour bouaziz

  2. « Dernier album », c’est presque l’épitaphe d’une survie dans l’indépendance française, autrement dire un enterrement programmé et silencieux. BON OK LES VENTES D’ALBUMS DE MENDELSON DOIVENT SANS DOUTE ETRE FAMELIQUE ,mais il y a bien plus looser et underground que lui ,TOUT LES ALBUMS EN SOLO OU SOUS MENDELSON PARU CHEZ ICI D’AILLEURS SONT DES DISQUES ULTRA Subventionné par ,l’adami ,mais aussi de la SCPP et le CNM et consorts

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