En Arizona, en Oklahoma ou en Virginie, la Corrections Corporation of America, entreprise pénitencière privée, a négocié avec les autorités des clauses d'occupation garantissant au système judiciaire un taux d'occupation des cellules de 100%, et ce indépendamment de l'évolution de la criminalité. La justice comme business, le jeune noir (40% des détenus pour 13% de la population générale) comme chair à prison et des armes à foison, pris dans la nasse. C'est dans ce merdier que prospère le « Trap Lord », le seigneur du piège que chante A$AP Ferg.

Prenez une population défavorisée, donnez lui un mobile – la drogue – et les moyens de s’entretuer – des armes en vente libre –  et vous avez le programme politique appliqué aux ghettos depuis 50 ans. S’ils sont sous-qualifiés et sous-employés, qu’au moins leur mort rapporte et que la peur engraisse. « Je suis plus libre en prison que dans le ghetto » raconte Di Angelo Barksdale aux policiers l’interrogeant (The Wire). Une nouvelle vie est-elle possible, un nouveau départ ? Non, Di Angelo est piégé à jamais, pris dans la nasse de la logique du ghetto, enchaîner dès l’origine, celle de sa famille mafieuse pour ne pas être pouilleuse. Logique professionnelle qui veut que les nouveaux territoires soient conquis à l’arme automatique. Logique passionnelle qui veut que le meurtre soit vengé par le meurtre. Logique familiale qui veut que la fidélité au sang soit absolue. Par défaut, puisqu’elle est la seule fidélité qui puisse encore tenir debout, lorsque autour partout la trahison et la corruption l’emportent.

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Voilà ce que chante en permanence radio ghetto. Devenir un seigneur ou mettre genou à terre. La morale existe, mais elle n’est plus qu’une sale envie de vomir au fond de la gorge. Radio ghetto c’est Trap Lord : où l’empathie est toujours ravalée derrière la volonté de survivre. Aucune lueur d’intelligence, nulle éclat poétique ne viendra transpercer ce paysage nocturne, Traplord c’est un mantra de la survie. Le Trap Lord ventriloque parlant à travers la bouche de Ferg, pour édifier les enfants du ghetto à la vie qui les attend : « Life in the trap I know times will get hard /
I’ll pick up your life just abide by the lord ».

« Put in work, run up on a killer then I put him in the dirt » (Work).

Le beat est lourd, l’atmosphère angoissante, les lyrics avec un cut-up abscons loin de toute la merde habituelle. Puissance automobile – 550 Benz four doors, puissance de feu – Kill a motherfucka with the magnum forty-four, puissance sexuelle avec Pussy so good, need more, et enfin puissance sexuelle en automobile Gettin’ head in the foreign cars. Mais voici Let it Go, le seul et unique morceau que l’on pourrait qualifier de festif n’en est pas moins oppressant. Shabba évoque le célèbre chanteur raggamuffin des années 90’, et son sens de la flambe : « Eight gold rings like I’m Shab-Shabba Ranks /
Four gold chains like I’m Shab-Shabba Ranks / One gold tooth like I’m Shab-Shabba Ranks ». Flambe et appétit sexuel : « Short nigga but my dick tall » chante Ferg, ce à quoi Rocky répond « Skinny nigga but my dick long » décliné sur un rythme passé à la roue, démembré et bastonné de basses sèches et profondes. Des boucles tournant dans d’autres boucles, un flow inspiré de celui de Bone Thugs and Harmony, conviés pour un featuring sur le morceau suivant, Lord. Triolets et doubles croches, une prosodie faites d’accélérations subites évoquant le bel canto baroque de Haendel. Virtuose et mécanique, comme les voitures de sports célébrées, les fusils automatiques adulés.

Pas de place pour le faible, et bien entendu pour les femmes.

Enjeu de domination, symbole de pouvoir. Jamais la femme en soi mais toujours femme à rabaisser, surtout celle de l’autre. « I fucked your bitch, nigga, I fucked your bitch,
She sucked my dick, nigga, she sucked my dick» (Dump dump). Le sexe est une préoccupation autant qu’il est un attribut de pouvoir, mais c’est à peu près tout. Nulle plaisir, si ce n’est celui d’éventuellement détruire ou de se détruire, en prônant, par exemple, la baise sans préservatif. « I got a girl, I ain’t never got no fuckin’ condoms » (Shabba). Le point central, présent dans chaque hook de chaque titre de l’album, c’est la menace « Disrespect the Mob or Squad, then you get shot » (Murda Something)

« All I Know is pain / Surving on my own » (Fergivicious).

Deux titres seulement n’évoquent pas directement les représailles auxquelles s’expose quiconque se mettrait en travers de la route du Trap Lord. Elles évoquent alors la douleur, les enfants tués dans la rue (Hood pope), les mères crevant d’overdoses en laissant leurs nourrissons pleurer (Cocaïne Castle). Louche de pessimisme supplémentaire, l’herbe n’est même plus un échappatoire : le piège est véritablement sans issue « Looking for the cure but I’m seeing no potion
/ Tryna sleep it off but it only gets worse
/ Seems like my whole life fucking been cursed ». Un joyeux drille donc que ce A$AP Ferg, étrange fusion entre la dépression de Robert Smith et l’agressivité d’un Legion, le chanteur de Marduk. Gangsta rap pornographique, qui réjouira probablement aussi bien les gars du ghetto que le man manager qui a besoin de se booster un peu avant d’aller au bureau.

ASAP FERG // Trap Lord // ASAP Worldwide, Polo Grounds, RCA Records
http://www.asapferg.com/

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