Une musique simple et des mots bousculés, des chansons d'amour et du folk sans fioriture, le duo Arlt est une jolie étrangeté du paysage musical en France. Éloïse Decazes et Sing Sing, l'une chanteuse, l'autre guitariste, chanteur et compositeur, viennent de s'associer à Thomas Bonvalet pour bousculer leur répertoire et réécrire leurs chansons. L'album, bouillonnant, est sorti chez Almost Musique.

Le label soutient Arlt depuis son premier album. L’étrangeté du groupe, nichée dans la simplicité et l’art d’associer des mots qui ne vont pas ensemble, convient bien au label, qui, au lieu de s’enfermer dans un genre, fonctionne au coup de cœur. Almost Musique, c’est « presque de la musique », parce que Benjamin Caschera et Benjamin Fain-Robert, les deux fondateurs du label, multiplient les activités avec des activités souterraines exposées au grand jour par ces deux anciens de Differ-Ant. Le premier Benjamin vient de la promotion, le second est dans la synchronisation (art consistant à placer un titre dans un pub ou un film, par exemple). L’idée est d’associer leurs compétences avec leur goût pour la musique underground et indé. En tant que label, Almost Musique se fait plaisir : « Être à deux, au contraire de pas mal de labels indés où il n’y qu’une seule tête pensante, explique Benjamin Caschera, cela permet d’avoir des goûts complémentaires. On n’a jamais rien marqueté, on ne veut pas d’étiquette ». Ce qui équivaut à une prise de risques en diffusant en France des artistes complètements inconnus.

Soixante écoutes sur Soundcloud 

Mostla-IV-pour-siteDix albums et quinze 45T depuis sa création, et dans son catalogue, entre autres, Arlt, The Dardevile Christopher Wright, Mariee Sioux, et plus récemment Luzmila Carpio. « Une Bolivienne, on a entendu sa musique sur un blog de Portland qui diffusait une compilation bolivienne, c’était un CD pirate… » Une histoire typique du label, qui fouille, garde un esprit ouvert et curieux. Les masters ont été récupérés, restaurés, Sing Sing a rédigé des textes accompagnant le livret d’un album paru cette année… En parallèle, avec Laurent Bajon de l’émission de radio Planet Claire (sur Aligre FM), ils animent un site sur « l’activité des musiques souterraines », avec « plein de trucs en français qui ont genre soixante écoutes sur Soundcloud ». D’ailleurs, Mocke, le guitariste qui accompagne Arlt sur scène, devrait sortir un album sur un label issu de la Souterraine, la collection Objet Souterrain, en collaboration avec le musicien Chevalrex. Avec Elvis Is Back, a été mis sur pied un label consacré exclusivement au garage, Yeah Baby records. Attendez, il y a aussi les réputées compilations, « en téléchargement libre et sur l’underground mondial foutraque », Mostla, composées de morceaux chinés sur le net, et puis Almost Musique est aussi éditeur (Aquaserge, Baron rétif (dont fait partie Benjamin Fain-Robert) et Concepcion Perez, etc). On se demande ce que ne fait pas Almost Musique. Le système Almost n’a jamais fait l’objet de business plan, c’est de l’instinct, de la passion, l’envie d’accompagner des petits projets et de les voir grandir. Leur meilleure pub, c’est le bouche à oreille dont bénéficie chacun de leur projet. Arlt en est une parfaite illustration.

« Arrrrrl’t »

C’est un son qui part du fond de la gorge, à rouler entre les lèvres pour être prononcé. Le duo français Arlt est aussi intriguant par son nom que par sa musique. La première interrogation est facile à résoudre : Roberto Arlt est un écrivain argentin du XXe siècle, dont les titres en français de ses romans pourraient être des titres de morceaux : Le Jouet Enragé, Les Sept Fous, Les Lance-Flammes, La Danse du Feu, ce qui éclaire sur les compositions du groupe, composé de Sing Sing, guitariste, chanteur et compositeur et Éloïse Decazes, chanteuse. Le premier avait déjà sorti en solo un EP (« Ton Pire Cheval »), la seconde collectait et interprétait des airs traditionnels et médiévaux.
Il y a eu une rencontre, un jour, dont se souvient peu Sing Sing, les circonstances se sont effacées. Il se rappelle avoir accompagné Éloïse à la guitare mais l’impression est restée, vive : « Une certaine forme d’électricité, de trouble, d’entente torve m’a donné envie d’écrire pour elle spécifiquement. Arlt est une danse nuptiale ». Ainsi est né le duo de chansons en Français, mais pas de chanson française, un groupe qui électrise son petit public, qui s’élargit album après album, concert après concert.
Arlt-4Le premier album est sorti en 2010, « La Langue », suivi en 2012 par « Feu la Figure » : des airs inspirés de comptines, une poésie foutraque, brutalisée, « avec des mots qui ne vont pas ensemble mais dont on comprend le sens », explique Benjamin Caschera : « Il y a toujours une punchline, quelques mots ou phrases répétées en boucle ». Le Périscope est un exemple frappant, une chanson d’amour : « tu es mon premier périscope », chantent-ils en chœur. Sing Sing est le parolier, « un excellent auteur, pas très prolifique », sourit Benjamin. Sur scène, le duo tourne avec le guitariste Mocke (Holden). Éloïse lève ses mains fines, ferme les yeux, ou observe en souriant doucement du coin de l’oeil Sing Sing. Mocke les accompagne également sur « Feu la Figure », l’album enregistré enregistré en quelques jours à Montréal, sous la neige, par moins 35 degrés, avec Radwan Ghazi Moumneh, de Jerusalem in My Heart, à l’Hotel2Tango, un « bastion de la plupart des productions du label Constellation » (Godspeed You ! Black Emperor, Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, Colin Steston, etc.). « On avait envie de déplacement, de s’isoler loin de Paris, d’emmener les chansons voir du pays, continue Sing Sing. On aimait le travail de Radwan sur les disques d’Eric Chenaux, avec qui joue Éloïse par ailleurs, ou de Matana Roberts. On voulait confier le truc à quelqu’un qui ne vient pas de la pop ou de la chanson. Radwan connaît très bien les musiques orientales en général et arabes en particulier, la musique électronique, les musiques de transe. C’était l’idée qu’on se faisait de ce que réclamait ce disque ».

En Français dans le texte

Le disque fait de Arlt un groupe précieux dans le petit monde caricaturé de la “chanson française”, une expression inemployable en ce qui le concerne : « Tant mieux, le terme qui est un gigantesque fourre-tout douteux et cocardier, m’horripile absolument, souligne Sing Sing. (…) Mais il est vrai qu’on aimerait trouver une forme de beauté, pas forcément évidente, pas forcément jolie, dans les parages où l’on oublie généralement de la chercher. » Pas de flonflon et d’accordéon, donc, mais des mots flottants dans la tête longtemps après les avoir entendus. « On fait de la musique pour se donner des possibilités de mouvement, pour inventer un espace où aller et venir un petit peu librement, sans se soucier du caractère identitaire des choses, déjà tellement présent et pesant partout ailleurs, ajoute le guitariste. S’il faut des papiers officiels, un passeport pour faire de la musique, merde… »

(C) Dorothée Caratini
(C) Dorothée Caratini

Écouter Arlt, c’est se promener dans la forêt, écouter un conte avant de s’endormir, croquer la fin d’une sucette, s’envoler dans ses rêves, au son d’un roulement étrange de voix venant de l’ombre. Mais sans doute pas faire la queue dans une administration austère. Et d’où cela vient ? Comment surgissent les mots si peu évidents à mettre ensemble au départ ? « Dans le détail, je ne sais pas trop ». De quoi ça parle? « Du désir sexuel et de l’étonnement d’être en vie, de la trouille, aussi, des contradictions permanentes de l’état amoureux, du goût du sang, d’hallucinations diverses ». Ce qui les inspire formellement? « Les comptines et les ritournelles de notre enfance, les charades, les blagues pas drôles, les rituels chamaniques, les oraisons funèbres, les contes – cruels, pervers, énigmatiques et fantastiques, la parole des fous. Pour nous, une chanson n’est pas un poème flanqué sur des accords, c’est comme un espace artisanal et bizarre où s’entrelace le magnétisme de la langue et celui de la musique ou de la danse. Une chanson a quelque chose à voir avec la sorcellerie. Elle allume des feux, jette des sorts, hypnotise, réveille, énerve ou apaise. Elle propage des formes voluptueuses de maladie. »

La famille des sans-familles

Les influences d’Arlt sont multiples : celles d’Éloïse Decazes, d’abord, venant de loin dans les terres et dans le temps, et puis « de la musique médiévale au Velvet, du baroque au blues d’avant-guerre, du rock’n’roll des pionniers au free-jazz, des musiques dites ethniques à la pop plus ou moins chercheuse ». Il y a aussi Pascal Comelade (« pour le mélange d’érudition et d’instinct, le strip-tease musical, le passage en contrebande de mille musiques antagonistes évoquées dans un même geste ramassé, épuré et personnel »), Mayo Thompson, Henry Flynt, Arthur Russell, Moondog. « La famille des sans-familles, en quelque sorte », note Sing Sing. Il y a les artistes qu’ils aiment dont la liste peut s’étirer indéfiniment, dont Thomas Bonvalet, soit L’Ocelle Mare : sa musique, « profondément insondable, provoque joie et perplexité ». Pour tout, Sing Sing a des mots efficaces. Et Yann Gourdon qui « joue de la vielle à roue – amplifiée – et qui s’échine à travers divers groupe plus formidables les uns que les autres (France, Jéricho, La Baracande, etc…) à la fois à refonder les musiques traditionnelles et à faire avancer la musique expérimentale ou une certaine idée, encore très sauvage, primitive et paradoxalement neuve du rock », ou encore Julien Gasc, « en solo ou avec Aquaserge, qui a une approche transversale des choses, une façon de repenser les catégories du goût, de ne pas se laisser esclavagiser par les manuels orthodoxes de la musique ». Puis de glisser le nom du duo Rev Galen (Catherine Hershey et Gilles Poizat), à guetter.

Éloïse Decazes, la « voix d’eau » du duo, porte loin les paroles de Sing Sing, la « voix de terre » qui l’accompagne souvent au détour d’un refrain. Nicolas Bourgeot, co-fondateur d’Ah Bon ? Productions, à Lille, et programmateur, fait partie de la tribu des admirateur du duo, et il est très inspiré quand il s’agit de parler d’eux : « On peut aimer ou non les groupes que je programme. A force, on entend les remarques, c’est intéressant, mais on ne les prend plus pour soi. On propose et les auditeurs adhérent ou non. Reste Arlt. Un des seuls groupes qui suscite un frétillement viscéral quand on m’en parle. Un groupe intime qu’on a envie de partager. Sourire aux lèvres, j’ai vu Arlt jouer, souvent. Debout, assis, couché, toujours le même plaisir de les entendre. Si on ne l’aime pas, ça dépend. Soit j’ai une vraie envie de plaindre mon interlocuteur en me disant, « oh là là, mais qu’est que tu rates mon pauvre ami ». Soit j’ai envie de cogner très fort car ce sont de fidèles compagnons depuis quelques années. Des chansons camarades qui reviennent, toujours à portée de main. Qui hantent, comme des fantômes, mais sympas. Des paroles absurdes qui me parlent beaucoup. Un des seuls groupes qui me fait chanter. « Qu’est-ce qu’il dit ? l’amour est un quoi ? », me demande une amie canadienne en écoutant Château d’Eau. « L’amour est a bone » Ok ! ». L’amour est un os, Sing Sing et Éloïse Decazes le savent, un os se ronge longuement, se suce aussi, se savoure. Puis il s’effrite et part en morceaux, à force d’avoir été rongé.

Le bobo bizarre

ArltThomasBonvalet_620« Arlt, on s’en souviendra dans vingt ans, parce que c’est un groupe à part, explique Benjamin Caschera. Le groupe remet le bizarre au goût du jour ». C’est sans doute cela qui a séduit le label, curieux de tout, défricheur de pépites. « Arlt, personne n’en voulait, se souvient Benjamin, ils revenaient des États-Unis, ils avaient fait la première partie de The National, fans d’eux. Nous n’étions pas très chansons en Français, mais on adorait le disque ». Bien vu. Même si Arlt ne remportera sans doute jamais de Victoire de la musique, le groupe trace un joli chemin. Si Sing Sing a mis de côté son projet solo, Éloïse Decazes multiplie les expériences musicales : duo médiéval avec Eric Chenaux, collaboration avec Le Ton Mité ou Stranded Horse (Yann Tambour), et prépare un duo avec Delphine Dora une relecture de l’album « Folk Songs » de Cathy Berberian et Luciano Berio.

Arlt a sorti en avril un troisième, une œuvre à part dans sa discographie, cousue avec une troisième paire de mains, Thomas Bonvalet. A part deux titres inédits, l’album est construit autour du répertoire d’Arlt : les morceaux ont été repensés par le musicien (également de Powerdove, une autre petite merveille de beauté). Un concert à l’église Saint-Eustache, à Paris, a été à l’origine de cet objet musical : « On a invité Thomas à venir détricoter les chansons de son choix dans notre répertoire. Le rencontrer et travailler avec lui nous a tellement plu qu’on a décidé de ne pas en rester là. On a enregistré à la maison, en quelques jours, avec l’ingénieur Adrian Riffo ». Pas de souci pour Almost Musique qui accompagne le groupe. « Ils nous ont proposé d’en faire un disque, en mode souterrain, un bel objet disponible en vinyle (et en digital) sur notre mailorder et sur le merchandising aux concerts puisqu’ils tournent tout le temps, hors du système de distribution traditionnel ». Le résultat est une surprise, pour les habitués de la musique d’Arlt. Le duo n’aime pas trop tirer la couverture à soi, et c’est en trio qu’il s’affiche : Thomas Bonvalet n’a pas qu’apporter sa touche bruitiste : « Ce n’est pas un disque de Arlt avec un type derrière, c’est vraiment autant son disque que le nôtre, qui s’inscrit dans sa discographie personnelle autant que dans celle de  Arlt ». Les chansons que l’on connaît sont ré-sculptées, avec tout un instrumentarium hétéroclite : banjo bizarrement accordé et joué brutalement, orgue à bouche, amplificateurs sur-saturés etc… Une approche de la musique hyper physique, nerveuse et parfaitement tellurique. On aimait les airs pour la mélodie, la langueur, la douceur inquiétante ; attention, cet objet peut vous surprendre au départ : Thomas Bonvalet – dixit le groupe – « rejette l’harmonie, dilate les formats, interroge les manifestations du son dans l’espace, remet en question la hiérarchie de la chanson ». Au final, Sing Sing et Éloïse Decazes ont créé un disque « joueur, bagarreur et amoureux ». Alors que nous rédigions ces lignes, Gabriel Garcia Marquez est décédé. L’écrivain colombien était qualifié de baroque. Comme Arlt, il savait placer les mots comme jamais personne avant et inventer des histoires incroyables, gigantesques, dévorantes.

Arlt & Thomas Bonvalat // LP digital et vinyle // Almost Musique
En concert le 24 mai au Chinois (Montreuil)

http://www.arltmusic.com/
http://www.almost-musique.com/
http://www.objetdisque.org/objets/souterrains/

2 commentaires

  1. Ping : Gonzaï |

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