Il aura suffit de quelques liens entre d’obscurs blogs de rap pour faire sortir du néant A$AP Rocky. Découvert sur le Tumblr de Eastsidestevie via le titre Purple Swag, l’internet est crate diggé par une équipe organisée autour du blog français Pure Baking Soda afin d’en tirer une mixtape nommé par leurs soins Deep Purple. Du gros son "chopped and screwed alien" produit par Clams Casino, assemblage de samples volés sur des sites de partage illicites et balancés gratuitement directement via la plus grosse maison de disque du monde : Youtube.

VLgZmAucun démarchage, pas de parrainage ni de complot marketing : simplement une histoire de combustion spontanée, avec l’industrie du disque qui essaie de se raccrocher au wagon. L’histoire est ensuite connue : sortie de la première mixtape officielle, “Live love Asap”, signature chez Sony pour trois millions de dollars et deux ans plus tard, en 2013 donc, la sortie officielle du premier album qui nous occupe, “Long Live A$AP”. Et la question, pourquoi deux ans ? C’est tout simplement le temps qu’il aura fallu aux juristes de Sony pour payer des droits sur tous les sons utilisés.
Donc une histoire de hype. Et on ne passe pas si impunément de rappeur underground postant des clips fauchés sur Youtube à celui de star international, chouchou de Rihanna et habitués des défilés de mode. Sans compter le duo avec Skrillex. Mû par une ambition énorme et une mégalomanie certaine, A$AP Rocky décolle comme une fusée à plusieurs étages, les réacteurs se détachant au fur et à mesure de son ascension. D’abord jugé pour collaboration avec l’ennemi par les puristes, puis lâché par les hypeux qui, ayant encensé il y a deux ans la nouveauté et la fraîcheur de “Live Love A$AP”, ne trouvent plus quoi dire pour le second album et préfère donc se détourner vers… quelques autres rappeurs dont ils pourront vanter la franchir et la nouveauté (au choix Joey Bada$$ ou Kendrick Lamar). Et enfin par toute personne de bon goût à l’écoute Wild for the night avec Skrillex : mais trop tard, il est déjà sur orbite.

“I’m so thuggish ruggish bringin’ ruckus, knuckin’ if you buckin’” (Suddenly)

Juger de la qualité d’un album de rap est difficile. D’une part la musique rap a atteint un niveau de complexité hallucinant de part la richesse de son histoire, la diversité des scènes et des styles – et Rocky semble tous les convoquer. D’autre part tout comme le jazz en son temps, le rap a engendré tout une génération d’érudits hardcore capables de citer les featurings sur d’obscurs mixtapes comme leurs glorieux aînés le nombre de futs utilisé par Rashied Ali sur le “Live in Japan” de Coltrane en 1966. Le jazz est mort mais le hip hop est vivant, à moins qu’il ne s’agisse de moments d’un même mouvement plus vaste, où tout est question de phrasés, où les notes sont simplement remplacés par des syllabes, les plus utilisées étant “uh” et “fuck”. Dans cette histoire, A$AP reprendrait la geste de Miles Davis proclamant “The birth of the swag”, ringardisant en trois motifs le vieux Dizze Gillespie et autres dinosaures du Be Bop. Il n’est certes pas le premier, n’est ni un pionnier ni un dynamiteur, mais il connaît ses classiques, les revendique et séduit. L’histoire n’est pas encore finie.

Elle continue donc avec “Long Live A$AP” : Rocky le regard baissé, enveloppé dans la bannière étoilée, vaste ciel où chacun peut rêver d’inscrire son nom. Cette bannière nous la retrouvions sur la première mixtape et c’était alors une allusion à l’album “Stankonia” de Outkast. A$AP y posait en chemise à carreau période Snoop Doggystyle, une volute de fumée en circuit fermé entre la bouche et les narines. Le rappeur de Harlem convoquant les fantômes de Death Row et les sons du Texas, avec l’ambition d’incarner à lui seul la dream team du rap game américain : “Kneel and kiss the ring, All hail the King / Long live A$AP put that on everything”.
Quant au son, c’est la parfaite symbiose entre du screw texan, du phrasé Bone Thugs and Harmony et des paroles de 2 live crew, le tout posé avec la nonchalance laid back de Snoop Dogg. Il n’a pourtant rien à voir avec les MC’s nostalgiques qui fleurissent en France (1995) ou aux US (Joey Bada$$, auteur d’une mixtape intitulée… 1999), qui rappent sur des productions néo classiques rappelant un bon vieux MC Solaar. A$AP se veut le passé, le présent et l’avenir du rap.

Le laid back était déjà un certain type de phrasé jazz, en arrière du temps, traînant, comme le phrasé low pitché ouvrant Purple Swag. Ce laid back, Rocky le repousse jusqu’à l’extrême limite du down tempo. A-t-on vraiment d’autres exemples de pop music aussi lente ? Les images du clip tournent en ralenti, on y voit A$AP torse nue le regard indifférent, ridé le guidon d’un BMX, exactement comme Snoop dans le clip de Gin and Juice, dont il dira en interview avoir toujours voulu suivre le mode de vie : “Rollin down the street, smokin indo, sippin on Gin an Juice / Laid Back”. Contraste entre la production chopped and screwed confinant au statisme voire à la drone music comme sur le titre LVL, – le son A$AP a souvent des airs de SunO))) – et les cabrioles aériennes de sa voix juvénile, le tout rythmé par des “uh” low pitché. Boite à rythme désossée, bradycardisant jusqu’à la frôler la pause, en apnée jusqu’à la prochaine inspiration – de purple weed bien sûr (LVL toujours). Pas la meilleure musique pour arrêter de fumer.

Certaines musiques sont inspirées par la drogue, elles en sont des témoignages, la musique d’A$AP est de la drogue en elle même. A son écoute, le cerveau s’embrume, le rythme cardiaque se ralentit, les gestes deviennent plus économes. Ce n’est ni la musique planante décorporélisante des grands trips, ni la musique psychédélique qui assomme de stimuli sensorielle. Et encore moins bien sûr la frénésie d’une transe sous MDMA. Au contraire un cocon ouateux et confortable, un voyage intérieur à l’écoute de son cœur ralentissant dangereusement, coupé des stimulis du monde extérieur. Un avant goût du repos éternel : la musique des anges.
Le paradis, A$AP semble y être déjà. Que ce soit assis sur un canapé à siroter du purple drank – mélange de sprite, d’alcool et de sirop pour la toux codéiné [1] – ou en manteau de fourrure dans un cabriolet, il porte toujours ce même sourire. Drogue, sexe, défonce et mégalomanie : aucune frustration, Rocky est un homme heureux. Et puisqu’il estime qu’il y a déjà suffisamment de personnes, de parents, d’institutions pour dire aux kids ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire, il a décidé de s’en foutre : “his ain’t no conscious rap / Fuck the conscious crap.” Rocky ne vous mettra pas en garde contre les dangers de l’alcool comme Kendrick Lamar, du purple drank (qui emporta l’inventeur du screw, DJ Screw), ni ne vous apprendra la galanterie. D’où un certain porte à faux par rapport à la critique. A$AP n’a pas de message à faire passer, pas d’histoire à raconter. Ni critique sociale, ni message politique. Tout était dit dés le premier titre, Purple Swag : “Purple drank, I still sip, purple weed blunt still lit” comme étendard d’une fierté de classe, celle de la jeunesse pauvre.

“Party like a -Dallas- Cowboy or a rock star / Everybody play the tough guy until shit pop off” (Goldie)

Rajouter à cela un certain goût pour la domination sexuelle, que lui pardonneront certainement les jeunes filles – il est beau -, et les low riders aux couleurs acidulées, A$AP n’a rien d’autre à proposer que l’orgie. D’où une écriture déconcertante.
Les paroles de Rocky n’ont aucun intérêt en soi. Là où Tyler multiple les personnages, les introspections douloureuses et écrit des lettres à son mère ou son ex, A$AP se refuse généralement à parler de lui, hormis quelques exceptions comme dans Suddenly. Ses lyrics ne sont que pur flow, et il joue la gamme du gangsta rap comme d’autres la blue note. Avec détachement, et pour son pur effet esthétique. Les mots et expressions sont vidés de leur sens, hachés à l’état de syllabes et prononcés pour leur inquiétante beauté. Pas de rap sans un minimum de danger. A$AP Rocky joue le bad boy, mais sans jamais élever la voix, il accumule les invectives en toute décontraction. Pas de nécrophilie ou de petites amies démembrées comme chez Tyler, ni de vantardises de meurtres comme chez certains rappers taulards, simplement l’accumulation décérébré des mêmes obsessions – dope, voiture, sexe et ghetto – jusqu’à l’étrangeté. Orgie, transgression et profanation, et pas une once de frustration sexuelle. Au milieu d’enfants armés de fusils (le clip de Wild for the Night a été tourné en république dominicaine), A$AP déroule la panoplie du gangster : “We Walk around with lasers, your probably own some tasers”, sur un dubstep plaqué sur un rythme reggae, pour bien montrer qu’il est capable d’autre chose que Purple swag. Dans le champ; voici Skrillex le bras en l’air, portant la crête punk longue rabattue sur le visage, bienvenue chez les freaks. Et si l’emploi du terme “bitches” pour désigner les femmes est récurrent, il devient aussi abstrait que l’utilisation de “nigger” pour qualifier Skrillex par exemple (1m63 et blanc comme un linge, ancien chanteur d’un groupe d’emocore, reconverti en DJ avec un look de jeune fille gothique). Nous pourrions y voir un sexisme conscient ayant contaminé le langage en lui même, il semblerait néanmoins que cette perception se limite à l’activité sexuelle – ce qui est d’ailleurs et cela tombe bien le seul horizon de la plupart de ses chansons : tel est le jeu.

Cela serait cliché si d’un autre côté A$AP n’évacuait pas en quelques lignes deux autres travers assez récurrent du rap US, à savoir la haine de l’homosexualité et le communautarisme. Souvent mis en cause sur sa sexualité – en raison de sa passion pour la mode, A$AP a toujours défendu la cause homo, ce qui n’est pas forcément facile depuis le ghetto. Quand au communautarisme qui a pu souvent virer en racisme anti-blanc (même si j’ai appris grâce au parti socialiste que cela n’existait pas) chez Ice Cube ou Dr Dre, et plus largement avec toute la frange affiliée à Nation of Islam ou Farrahkan (qui prône la stricte séparation entre ce qu’il désigne comme étant des races et qui n’hésite pas à déclarer son admiration pour Hitler), sans compter les dérapages antisémites qui ont valu à Professor Griff son licenciement de Public Enemy. A tout ce barnum machiste et raciste [2] qui pesa de nombreuses années sur le rap US, A$AP répond en portant des robes de créateurs – véridique – et en rappant : “I only got a vision, that’s for kid in every color, religion / You’re my brother you’re my kin, fuck the color of your skin”. Les temps ont changé. Le Président est originaire du Kenya et Tyler peut prétendre au titre d’Eminem noir.

Ces positions libérales lui dont d’ailleurs valu d’être soupçonné d’être un Illuminati homosexuel œuvrant pour la destruction de la jeunesse et la domination des reptiliens. Un certain nombre de vidéos sont consacrés à l’exégèse des clips de Wassup ou LongLiveA$AP et au relevé des allusions au satanisme, au sionisme ou à la franc-maçonnerie; et elles sont au moins aussi convaincantes que Loose change. Une consécration. Que les paranoïaques s’en mêlent est la meilleure preuve qu’A$AP est définitivement entré en résonance avec la psyché profonde de l’Amérique, pour le meilleur et pour le pire. Il arrive aussi qu’A$AP, mais c’est heureusement plus rare, ne soit pas simplement attaqué sous le prisme du puritanisme ou de l’homophobie, mais aussi pour sa musique. Nous aurons donc ceux qui prétendent que Kendrick Lamar est meilleur d’un point de vue technique ou lyrique, et ces gens là sont les mêmes qui cassaient les couilles avec Satriani dans les années 90. D’autres prétendent que sa musique est trop “commerciale” : les mêmes qui ne jurent que par Zappa. Bref, nous sommes toujours au collège et la musique reste une marque de distinction culturelle, un snobisme parmi tant d’autres.

“What you know about that, got me swaggin’ to the max” (Bass)

A$AP est bien sûr éminemment coupable d’avoir popularisé une expression, “swag”, que beaucoup ont su s’approprier quand d’autres dénonçaient là un mimétisme coupable. La question qui n’est cependant pas débattu étant :  qu’est ce le swag, et que désigne cette expression, tant elle semble évidente ? Le swag, c’est la flambe – “pussy money weed, that’s all a nigga need” – comme slogan politique, automatiquement condamné que cela soit selon l’angle puritain bourgeois – la condamnation de l’oisiveté – soit selon l’angle militant, pour qui tout ceci est soumission à la satanique société de consommation. Dans les deux cas, le swag c’est la dépense, l’improductivité, tout ce qui s’oppose à “l’existence plate et insoutenable”, celle limitée aux contraintes de la production et de la conservation. L’immense gaspillage, le sacrifice, c’est à dire la production des choses sacrées – selon Bataille : “La haine de la dépense est la raison d’être et la justification de la bourgeoisie : elle est en même temps le principe de son effroyable hypocrisie”. Un homme jeune sirotant du sprite codéïné toute la journée, gaspillant ses forces productives tout autant que révolutionnaires et le revendiquant fièrement. “Extraordinary swag and a mouth full of gold” chante A$AP dans Goldie, sous la tour Eiffel, autre symbole d’un autre temps de ces dépenses improductives, pour la gloire, le luxe inutile. Symbole aussi : ces dents en or, alliage de dépenses somptueuses et de vanité. Non pas asservissement aux choses, mais subversion : voilà du matériel arraché à l’injonction des forces productives. Les dents, seules parties visibles du squelette de ce qui restera dans la tombe. Une femme sourit, elle découvre ses dents et vous entrapercevez la mort qui patiente sous la chair. Signe qu’il ne faut pas trop tarder pour vivre : As Soon As Possible, c’est à dire maintenant.


[1] rappelez vous le cocktail d’Homer Simpson, le Flaming Moen (saison 3 épisode 10).

[2] NAS qui refuse à Kool Shen de rentrer dans sa voiture pour le clip d’Affirmative Action au prétexte qu’il est blanc.

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