L’auteure de cet article officie chez Gonzaï sous le pseudo de Jacqueline Saumon. Elle est également musicienne, réalisatrice, interprète, et depuis plusieurs années, elle construit un projet musical et audiovisuel autour de Jackie Salmon — son nom de scène. Fatiguée de remonter la rivière à contre-sens et d’être prise pour une truite, elle livre ici un billet d’humeur sur ce merveilleux monde de la musique qui continuent de laisser les femmes frapper à la porte.
Les paroles de chansons ont beau être pleines de messages politiques, de l’intérieur, les artistes ne savent pas lutter collectivement. (Normal, les intermittent·es du spectacle ne peuvent pas se permettre la grève : un cachet, ça se refuse pas.)
Blague à part, quand on voit que l’invitée de l’association féministe More Womxn On Stage pour une masterclass sur les labels est une productrice d’un label « indépendant » qui a signé 1 meuf, 2 mecs, et un groupe « anonyme » (je mets ma main à couper qu’il y a une chanteuse qu’on laisse parfois peut-être même jouer du tambourin et suspense… que des mecs), on se pose des questions. Cette même productrice qui travaillait avant chez Microqlima, qui, rappelons-le, a signé L’Impératrice (sans commentaire), Isaac Delusion (que des mecs), Pépite (que des mecs), et 99% de mecs sur leur roster. Nos révolutionnaires sont mous du genou.
Au passage, non, signer des performative males qui font de la musique entendue mille fois et sans intérêt, et qui reprennent des codes de genderfluidité tout ce qu’il y a de plus hétéronormée à des fins marketing pour se donner une originalité, ça ne revient pas à signer une femme ou un groupe de femmes.
Créer et produire un groupe qui s’appelle GWENDOLINE, LA FEMME, SIMONE, ALINE, THE PENELOPES, GRETA VAN FLEET ne consiste pas non plus en une conscience féministe, BIEN AU CONTRAIRE.
On invisibilise les femmes, alors pourquoi ne pas en plus se foutre de leur gueule en utilisant un prénom qui sent bon les fleurs et le parfum, et tout cela pour vendre notre merde ? Montrons aussi des corps féminins (que dis-je, des BOUTS de corps — et pas des visages bien sûr, ça casse l’érection) sur nos covers d’album, dans nos clips, sans les créditer. Ils nous appartiennent dans nos paroles depuis des siècles, c’est une bonne matière première, gratuite et commerciale. Avez-vous déjà vu un groupe ou un album qui s’appelerait JEREMY avec en cover les abdos du mec de la chanteuse ? Non.
Sans exagérer ou presque : tout le monde sait bien que l’industrie du disque ne produit que ses potes, le fils de sa marraine, ou la nièce de son voisin, dans un entre-soi parisien blanc bourgeois.
Je vous rappelle le cas de S+C+A+R+R, soi-disant sorti nulle part, le danseur bedonnant aux traits métissés dans le clip, qui avait juste « envoyé sa démo à Dan Levy », dans sa boîte aux lettres, lequel l’avait reçue et ouverte (lol) et l’avait produit, comme ça : un coup de cœur instantané. Cet artiste émergent n’était autre que…. DAN LEVY LUI-MÊME. Vous avez pas honte les gars de raconter en plus des storytellings de méritocratie scandaleux ? Des avatars qui vendent des histoires d’outsiders mensongères on en connaît plein !
Vladimir Cauchemar, qui n’est autre que le gars de The Shoes masqué. C’est comme au gouvernement : on prend les mêmes et on recommence ! Tu es là au bon moment une fois, on te laisse ensuite faire un film, 4 albums, écrire un livre, ouvrir un restaurant, aller dans l’espace. Il suffit d’être bankable, Stéphane.
Moi, je suis autrice compositrice productrice chanteuse interprète musicienne directrice artistique productrice réalisatrice monteuse costumière régisseuse accessoiriste roadie community manager comptable et je n’arrive pas à attirer l’attention de ne serait-ce qu’une seule personne dans l’industrie. (Eh oui, ce seum ne vient pas de nulle part, vous vous en doutez.) Je ne parviens pas non plus à avoir le temps d’aller pisser, ni à gagner ma vie correctement.
Nous sommes nombreux·ses. Cependant, je ne vois pas de solidarité, de cohésion, de dynamitage.
L’industrie nous pousse les un·e·s contre les autres, il n’y a pas assez de place pour tout le monde, on serre nos petites miettes contre nous de peur qu’on nous les vole. On ne s’outrage pas collectivement des conditions dans lesquelles nous sommes, on ne défie pas les labels ou les boîtes de production, non. On leur lèche les bottes : « Merci oh merci de m’avoir choisi·e !!! ». Nous n’arrivons pas à inventer un nouveau modèle. Nous n’avons pas de revendications. Nous sommes une contre-culture pauvre et impuissante, lissée, qui se veut radicale mais qui ne fait qu’utiliser les codes du capitalisme et du chacun pour soi. Quand quelques-un·e·s arrivent à sortir de la masse, i·e·ls laissent tranquillement les autres en bas.
Je sais bien que les labels sont souvent eux aussi coincés, précaires, écrasés par les majors et les plateformes. Je n’en veux pas aux petits indépendants qui font des miracles avec trois fois rien. Ce que je demande, c’est qu’on s’indigne. Tous et toutes, ensemble. Même (et surtout) celleux qui ont tiré leur épingle du jeu (pour combien de temps ? et par quel miracle ?). Ce qui nous manque, ce n’est pas le talent ou le travail, c’est une conscience de classe.
Tant que chaque artiste se pensera comme un individu en compétition plutôt que comme un·e travailleur·euse partageant une même condition, l’industrie n’aura rien à craindre de nous.
Je sais que nos galères d’artistes, de producteur·ice·s ne sont pas celles d’une aide-soignante ou d’un livreur. Mais c’est la même logique qui nous écrase tous·tes : la précarité qui rend docile et encourage au chacun pour soi.
Fini de chanter la révolte tout en acceptant en silence les conditions dans lesquelles on la fabrique. En cette période de crise et de révolution, il est temps de s’y mettre aussi.