Ela Orleans by Tamyra DeNoon 2020

Et si au lieu de fêter le demi-siècle des albums de classic rock usés jusqu’à la corde, les rééditions servaient plutôt à faire (re)découvrir des disques d’artistes au succès plus intimistes mais qui le méritent tout autant voire plus que les boomers à 12 cordes ? C’est le cas avec « Lost » ressorti par les Français de La Station Radar et dont l’autrice Ela Orleans a bien voulu se rappeler pour nous.

Ce qui est fascinant dans la musique d’Ela Orleans à ses débuts, c’est sa nature assez indéfinissable. Il est presque impossible de la situer dans le temps avec les multiples couches qui la recouvrent sans qu’on sache vraiment de quand datent les murs ; elle est poétique tout en s’autorisant quelques saillies plus enlevées ; elle est aussi bien difficile à situer dans ses origines géographique en balayant de l’Ethiopie à la Californie des Beach Boys, la pop anorak écossaise, le New York des 60’s du Velvet ou des fondements plus classiques, là aussi entourés d’un halo qui prête très facilement à la nostalgie.

Passée de sa Pologne natale à Glasgow puis NYC avant de revenir dans la ville de Charles Rennie Mackintosh dans les années 2010, l’artiste avait publié en 2019 une compilation immanquable de ses premières œuvres, « Movie for Ears ». Parmi ses nombreux moments de grâce, une poignée de titres étaient issus d’un de ses premiers albums solo « Lost » paru en 2009 et première référence du label français La Station Radar. C’est le parfait manifeste de ce qu’était alors le son d’Ela Orleans tel que cité plus haut avant de prendre des allures plus électroniques et parfois expérimentales par la suite. Dans un registre différent mais avec là aussi pas mal de moments remarquables.

Mais il est ici question de « Lost » qui, contrairement à ce que son nom indique, n’a pas été retrouvé dans un placard par la famille de l’artiste ou dans les poches du cadavre d’un producteur hirsute qui retenait les bandes. Sorti à l’époque en vinyle à 500 exemplaires, il est l’œuvre d’une habile collaboration franco-polonaise en terres écossaises (merci Schengen) et il a, au fil du temps, acquis le statut d’objet un peu culte jusqu’à en devenir totalement introuvable.

Fleur et Jérôme (La Station Radar) ont eu l’occasion au cours d’un de leurs fréquents voyages à Glasgow d’en reparler avec Ela et, poussés notamment par le grand manitou local Stephen Pastel, l’idée d’une réédition a pris corps. Remastérisé par James Plotkin, déjà à l’œuvre sur « Movie for Ears », il garde tout son charme pour cette première sortie du label après deux ans de pause.
Entre sa carrière universitaire, des créations visuelles et sonores et un déménagement tout frais à Londres, Ela Orleans a bien voulu nous en dire un peu plus en répondant à nos questions par mail (smiley et rire inclus) sur ce disque tout droit ressorti de la fin des années 2000 quand Williamsburg était la Mecque du cool avant d’être envahi par les familles CSP+.

Something Higher | Ela Orleans

Ela, peux-tu nous remettre dans le contexte de la création de ton album « Lost » ?

Il a été réalisé à New-York, plus précisément à Brooklyn en 2009. Ce disque est basé sur une collection de samples, d’enregistrements et de différentes couches qui m’ont permis de créer une forme de collage musical. Il a fallu ensuite essayer de le diviser en plusieurs pièces de musiques distinctes. Certaines d’entre elles m’ont paru plus fortes en restant instrumentales et d’autres sont devenues des chansons. Le titre Lost qui donne son nom à l’album est une reprise d’une chanson écrite par l’artiste anglais Bill Rivers. J’ai aussi demandé à mon ami Wende K. Blass, qui est un musicien de studio originaire du Burkina Faso, de jouer de la guitare sur l’album. J’en ai également joué ainsi que du violon, des claviers, de l’orgue et, bien sûr, le chant.

L’album sonne très lo-fi, c’était une volonté de ta part ou juste à cause d’un manque de moyens ?

Le son est une partie intégrante de la musique que je fais. J’aime que la musique ait un aspect cinématique et aussi un peu rouillée, usée, avec des nuances qui pourrait faire penser ce que voit quelqu’un ayant de légers problèmes de vision…. Le son est le genre de colle qui te permet de lier tous les éléments du collage en gardant pour objectif de préserver le style, l’atmosphère et tous tes éléments ensemble.
Je suis consciente et d’accord sur le fait que ce disque sonne d’une façon assez particulière. Mais je ne suis pas sûre que le terme lo-fi puisse s’appliquer ici. Il est souvent utilisé pour tout ce qui ne sonne pas super lisse ou alors pour les choses qui sont vraiment mal enregistrées. Depuis très jeune, j’ai constaté que le monde était beaucoup plus beau quand certains détails ne peuvent pas vraiment êtres vus et quand certaines fréquences ne peuvent pas être entendues. Cela a surtout à voir avec mes goûts personnels et créatifs. En fait… tu peux mettre une bibliothèque IKEA dans une pièce remplie de mobiliers d’antiquité et d’objets d’arts, mais je pense que tu seras probablement meilleure en trouvant quelque chose qui n’entre pas en conflit avec ce qui t’entoure.

Il y a quelque chose d’assez intemporel dans ce disque, on a l’impression que ça vient d’une autre époque sans vraiment savoir laquelle ?

J’espère qu’elle le sera mais cet album n’a que dix ans. On peut dire sans crainte que Bach ou Nina Simone sont intemporels mais Ela Orleans est loin de tout ça ! J’espère en tout cas que ce que je fais est unique, même si les multiples samples ramènent forcément toujours à autre chose. Peut-être que s’inspirer ou voler de grands artistes est la clé pour trouver sa propre voie, peut-être aussi que j’ai tellement de respect pour le passé que cela se ressent. Je veux surtout que les gens soient entourés par la beauté. Et si ma musique permet d’y parvenir, je suis très heureuse de ce résultat.

Que peux-tu nous dire des paroles, on entend des samples en Français dans le disque…

Sur le titre Yes of course, on entend effectivement un fragment issu de la bande-annonce de Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard. Pour le reste des paroles, j’ai aussi utilisé des poèmes de Sara Teasdale et Elizabeth Browning ainsi que des passages de Robert Walser, Bruno Schulz et de petits ajouts écrits par moi-même.

De manière générale, tu utilises beaucoup de samples dans ce disque, d’où viennent-ils ?

Il y en a énormément et ils sont mixés, découpés et appliqués en plusieurs couches à partir d’enregistrements du quotidien, de la radio, de la télé…Le collage est ma technique préférée depuis l’âge de 10 ans. J’utilise des samples très courts qui me permettent de créer un rythme qui va ensuite inspirer la mélodie, le son, le drone. Le processus est assez long avant que cela prenne forme un peu tout seul.

« Haydn ou Beethoven utilisaient aussi le drone, c’est juste une technique ».

Ta musique est très originale mais on sent quand même beaucoup l’influence du Velvet Underground dans ce disque, notamment avec ces drones de violoncelle…

C’est du violon ! Je ne peux pas vraiment voir le Velvet Underground comme une influence car, même si j’aime ce groupe, je ne l’écoute pas vraiment très souvent. Le drone a été utilisé dans la musique Hindoustani ou la cornemuse écossaise et c’est le cas dans d’autres musiques du monde entier. Haydn ou Beethoven utilisaient aussi le drone, c’est juste une technique. J’ai surtout été influencée par la musique contemporaine polonaise comme Karol Szymanowski ou Krzysztof Penderecki, le jazz ou le folk ancien.

J’ai trouvé qu’il y avait un côté un peu sud-américain dans l’atmosphère de ce disque, c’était volontaire ?

Non mais je ne suis pas sûre non plus de pouvoir dire d’où vient cette musique. Il y a beaucoup d’influences des musiques d’Afrique de l’ouest ou d’Ethiopie mélangée à des sonorités européennes des années 60. J’ai été influencée par la bossa nova, la salsa ou le tango sur des albums suivants mais pas vraiment sur « Lost ». Mais chacun imagine ses propres choses avec la musique et si tu y entends du latino, ça me va même si je ne suis pas sûre que mes amis mexicains soit d’accord aha. Pour eux, je suis surtout juste une Polonaise dépressive avec peu de connaissance de la guitare et incapable de danser pendant qu’elle en joue.

Tu as récemment déménagé de Glasgow à Londres, c’est une nouvelle étape pour toi ?

C’est certain. A mon retour de New-York, Glasgow m’a permis de faire un break et de me reposer psychologiquement. J’y ai des amis et j’ai pu y commencer mon doctorat à l’Université de Glasgow qui a duré 5 ans. J’ai essayé d’en faire mon chez moi mais la scène artistique, le mouvement, l’effervescence, les opportunités ont commencé à me manquer ainsi qu’un système de transports en commun fonctionnel ! Il n’y a rien de pire pour moi que me sentir coincée. Je suis un rat des grandes villes. Londres est immense et, dans un sens, j’ai trouvé un remplaçant à mon New York. Et ensuite, ce sera Paris !

Ela Orleans // Lost // La Station Radar
https://elaorleans.bandcamp.com/

Lost by Ela Orleans

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