Ma première interview, bam! dans la gueule, se confirme le jour même au matin alors que je suis dans le car pour Paris. En plus de ce dépucelage expéditif, je dois me taper mon fantasme du moment, Kevin Parker, unique tête pensante du projet Tame Impala, en concert le soir même au Nouveau Casino qui élève la pop au rang de musique spirituelle.

J’ai la durée du trajet Mons-Paris pour bosser mon sujet, lire quelques exemples d’interviews déjà parues, préparer les questions et les faire traduire par mon pote parce qu’évidemment, je suis une bille en anglais. Tout ce merdier transforme l’excitation en stress. Je fais mes exercices de contraction du périnée pour être certain de ne pas venir tout de suite mais croise les doigts pour ne pas bander mou non plus. On débarque à la bourre chez le pote qui nous héberge, on termine les questions vite fait, mon pote écrit comme un porc, j’ai peur qu’il ne sache pas se relire. On doit être à l’hôtel dans 15 minutes. Heureusement, c’est n’est qu’à dix minutes à pied! Encore heureux… On prend le matériel pour les photos, les bouts de feuilles avec les questions, quelques bières pour le trajet et pour le courage, on oublie le magnétophone. Tout est sous contrôle!
Un type grand, blond crollé nous accueille, nous baragouine un truc dont je ne saisis aucunement l’essence. Ça doit être un manager ou un truc dans le genre, je ne suis pas très « star system ». Il nous donne le numéro de la chambre, nous fait signe de prendre l’ascenseur qui ne devait pas être plus grand qu’une cabine téléphonique. Il finit par arriver à l’étage avant nous et nous introduit dans la chambre de Kevin Parker, leader de Tame Impala, auteur d’Innerspeaker, l’une des merveilles psyché de l’année en cours. La pièce est minuscule, toute
s les fenêtres sont ouvertes, c’est bruyant! Kevin est en train de bosser sur le nouvel album et boit un magnum de Leffe. Ce qui, je ne sais pas pourquoi, me fais dédramatiser la situation. Très cool et posé, il nous parle, prend le temps de réfléchir, s’embrouille parfois, se répète aussi, profite des silences et continue à parler.

Crédit: Noah Dodson

Premièrement, comment pourrais-tu définir le son « Tame Impala » pour ceux qui ne vous connaissent pas?

J’imagine qu’on peut dire que c’est de la « dream pop » agrémentée de « groove », de « fuzz », de trucs croustillants,… Je ne sais pas trop, je ne suis pas très bon pour répondre à ce genre de questions.

Tame Impala (Impala apprivoisé, Ndr) est un nom peu commun, voire assez drôle. As-tu eu des rapports « particuliers » avec des impalas?

Pas du tout. La seule relation que je puisse avoir avec les impalas vient de mes parents qui ont vécu au Zimbabwe jusqu’à peu de temps avant ma naissance. J’aimais assez l’idée de l’animal, cela aurait pu être n’importe lequel mais c’est plutôt l’idée d’apprivoisé (« tame » en anglais) qui m’intéresse… Ce n’est pas qu’un animal en captivité, c’est aussi un animal qui gambade dans les plaines. C’est un concept spontané.

Et tu penses que ça colle avec votre son?

L’ironie, c’est que tous les autres groupes dont nous faisons partie ont des noms directement liés à la musique alors que Tame Impala est le seul qui soit un peu plus abstrait. Bien que j’ai toujours adoré qu’on vienne par la suite greffer des significations particulières en rapport avec la musique, ce n’était pas le but initial. C’était juste une idée.

A chaque fois que j’entends quelqu’un parler de Tame Impala, le mot « psychédélique » revient sur la table. Est-ce que ça te dérange? Tu ne trouves pas ça trop simpliste?

Non ça ne me dérange pas. Si tu commences à t’énerver à chaque fois que les gens te mettent dans une catégorie, alors tu n’arrêtes plus jamais. Je crois que le fait de séparer, mettre des étiquettes vient naturellement, comme un réflexe du cerveau humain. Tu n’as pas vraiment d’autre choix que d’accepter la case dans laquelle on te met.

Vous avez pas mal tourné en Australie mais on connait peu de choses sur la scène locale… Tu peux nous en toucher un mot?

Il se passe pleins de choses à Perth, beaucoup de petits groupes non-professionnels. On vient tous du même cercle d’amis tout compte fait, on joue beaucoup ensemble, il y a des tonnes de « side-projects ». Tame Impala en est juste un de plus. C’est un peu incestueux comme situation. Je suis moi-même dans d’autres groupes et les autres membres qui tournent avec Tame Impala ont aussi des groupes de leur côté dont ils sont leaders. On fait tous des trucs un peu expérimentaux mais à côté de ça il y a quelques groupes « radio friendly » aussi.

J’ai lu quelque part que le Wu Tang Clan faisait parte de vos influences musicales. C’est la vérité ou c’est juste des conneries de journalistes qui cherchent à remplir leur page?

Je crois que Dom (Dominic Simper,) a ajouté ça sur le MySpace. J’adore le Wu Tang Clan, particulièrement GZA mais je n’oserais pas dire que ça influe sur notre musique de manière directe. J’écoute beaucoup de hiphop, triphop, drum’n’bass,  ça doit m’influencer quelque part mais ça remonte de façon inconsciente lors de l’enregistrement des morceaux. Je crois que Jedi Mind Trick est cité aussi. Même si j’ai bien entendu déjà écouter une fois ou deux, je ne considère pas ça du tout comme une influence. Par contre, un groupe comme Portishead m’inspire énormément dans ma musique.

Crédit: Noah Dodson

Le « Tame Impala EP » sonne dans un esprit totalement différent de celui de l’album. Dans quel contexte a-t-il été enregistré?

C’est vrai. J’ai acquis une attitude plus professionnelle en enregistrant Innerspeaker mais on peut dire que l’EP n’avait rien de pro. On a simplement choisi 5 morceaux sur 25 démos que j’avais enregistrées dans ma chambre ces 5 dernières années. Une fois qu’on a signé pour Modular, ils nous ont demandé un EP et on ne voulait pas enregistrer de nouveaux morceaux. On a donc décidé de faire une sélection dans le matériel qu’on avait déjà à disposition et d’en ressortir le meilleur. Mais pleins d’autres morceaux se sont retrouvés sur YouTube.

Comment est-ce arrivé?

Je sais pas trop. Quelqu’un a sans doute dû les télécharger de mon ancienne page MySpace. J’avais pour habitude d’y poster tout mes nouveaux morceaux avant d’avoir signé pour le label, histoire que mes amis puissent donner un avis. On avait pas vraiment de fans à l’époque. Depuis, le label essaye de les supprimer. Pour ma part, je m’en fous un peu. Il y en a certains dont je suis fier, d’autres moins.

Vous avez fait une reprise de Remember Me, du dj Ecossais Blue Boy, qui est quand même vachement différente de ce que vous  pouvez proposer. Pourquoi cette chanson en particulier?

On a fait plusieurs reprises déjà. Reprendre une chanson, c’est un peu comme lui rendre justice. Je vais ressentir une émotion particulière à l’écoute du morceau, une mélodie qui n’est pas apparente dans sa version originelle, ce qui te pousse à la partager telle que toi tu la ressens, pour donner un  deuxième sens à cette mélodie. Ça prouve aussi que notre son peut s’appliquer à n’importe quel style de chanson. On nous colle souvent l’étiquette de  « son rétro », ce qui m’agace un peu parce qu’on aime ce son dans sa globalité et pas seulement parce qu’il vient tout droit des 60’s. Mais au final, c’est  juste une reprise, on aime cette chanson, tout simplement. D’ailleurs on ne l’a pas jouée depuis longtemps mais on le fera ce soir.

Beaucoup de journalistes parlent de Tame Impala comme du « projet solo de Kevin Parker » et non comme un groupe à part entière. Comment tu présenterais les choses en réalité?

Ça me dérange qu’on soit considéré comme un groupe parce que ça n’en est vraiment pas un. C’est difficile à expliquer parce que ça me met un peu mal à l’aise vis à vis des autres gars lorsque je dis que c’est principalement mon projet personnel, mais c’est le cas depuis des années. J’enregistre tout moi-même. J’ai plusieurs autres groupes dans lesquels je ne suis qu’un membre parmi les autres mais Tame Impala c’est mon projet qui a vu le jour dans ma chambre. C’est à l’époque de notre signature qu’on a attrapé cette image de groupe un peu forcée, mais sur l’album je joue quasi tout les instruments parce que c’est ce que j’ai toujours fait et je n’ai pas envie d’y changer quoi que ce soit. Il n’y a qu’un seul titre sur l’album qu’on ait enregistrée tous ensemble.

J’ai appris qu’un nouvel album était déjà en route. Tu peux nous en dire plus?

Enregistrer de la musique est quelques chose que je fais de façon assez compulsive, c’est à peu près la seule chose qui me procure réellement du plaisir. Ça coule donc de source qu’un nouvel album soit déjà en gestation parce que j’enregistre sans cesse et maintenant que j’ai terminé « Innespeaker », je me sens nettement plus libre. J’avais l’impression d’être dans une impasse lors de l’écriture de ce premier album parce qu’il devait ressembler à ceci ou à cela, il y avait beaucoup de règles à respecter et de limites à ne pas franchir. Mais maintenant que c’est terminé, j’ai l’impression de pouvoir faire tout ce que je veux sans que ça paraisse bizarre.
Je suis extrêmement excité à l’idée de bosser sur ce projet. Je crois d’ailleurs que je n’ai jamais ressenti une telle excitation à propos de quelque chose que j’aurais enregistré. Mon manager me rappelle parfois à l’ordre parce que je dis sans cesse que cet album sera bien mieux qu’« Innerspeaker » mais c’est un fait, la qualité du son est nettement supérieure depuis que j’ai mon propre studio. Je peux désormais bidouiller des déluges sonores autant que je veux. C’est tout ce que je peux en dire pour l’instant…

Quand j’écoute « Innerspeaker », j’ai envie de croire que John Lennon n’est pas mort. Cette ressemblance dans la voix, ça t’as déjà effleuré l’esprit?

Pas vraiment en fait. Je m’en suis rendu compte en réécoutant les morceaux et à force d’entendre les gens le dire aussi. C’est surtout parce que j’utilise une technique que les Beatles utilisaient souvent. J’enregistre une piste de chant, la duplique et les superpose. Et l’autre raison, c’est que lorsque tu veux donner un effet particulier à ta voix, quand tu veux qu’elle agisse sur ton cerveau, tu te retrouves, par pure coïncidence, à utiliser des techniques utilisées par d’autres groupes 50 ans auparavant. Tu vois ce que je veux dire?
Je me souviens avoir fait la réflexion lors du mixage de l’EP: « les gens vont dire que ça ressemble à un sample de John Lennon » et là c’est la première fois que je me suis dit « fuck! ».

Si demain tu étais contraint de quitter la scène musicale, tu ferais quoi?

Je crois que je retournerais étudier l’astronomie à l’université. Finir ma licence et devenir un clodo pour le reste de mes jours, parce que tu ne peux pas gagner ta vie en ayant étudié l’astronomie.

Fin de l’interview. Avec le recul, j’aurais aimé lui poser des tonnes de questions. Des plus techniques, des plus philosophiques, parler de ses textes, de son éducation musicale, des putes et de la coke en tournée. Mais bon, tout comme son album, la vérité se cache derrière une fumée dense et aussi haute que la stratosphère. A quoi bon essayer de cerner tout de suite celui qui fait opérer tant de magie d’une façon, apparemment, si spontanée. On le salue, après qu’il ait accepté de poser pour nous, un peu maladroitement. Ça fait du bien de réaliser que les génies sont parfois de simples gens. On se dit qu’on se croisera après le concert, comme si c’était une évidence.

Photos et traduction: Noah Dodson

Tame Impala // Innerspeaker // Modular
http://www.myspace.com/tameimpala

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