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SERENDIP LAB
Some new random access memories

L’accroche sur un énième nouvel héros inconnu de la musique est facile. Mais quand même. Niveau bienfaiteur de l’ombre, Frederic Malki, patron du label Serendip Lab, arrive en tête de gondole de l’underground intransigeant.

Je ne sais pas ce que vous avez fait cet été, moi j’ai surtout dormi. Journaliste en vacances, j’ai raté un peu toutes les sorties. Mais il y a quand même un truc qui a bien marché sur mon iPod, et qui a plu autant au bord de la piscine qu’en toute fin de soirée avec le copain nerdy. Une compilation, format facile pour s’attacher à une chanson, puis une autre, pour découvrir des trucs par arborescence, par hasard, par sérendipité. Mais attention, c’était pas le NRJ hit 2015. Tous les hits cet été un peu trop oubliées, le label Serendip Lab se charge de les déterrer consciencieusement. Une compilation, format idéal pour se faire monographie, généalogie d’un genre, d’un courant en particulier. French Synth Lovers (la seconde du titre) s’attaque aux amoureux des waves en tout genre, des trucs électroniques bricolés au long des années quatre-vingt par des amateurs, des gens qui ont depuis roulé leur bosse ou en sont restés à ce premier quiproquo avec la reconnaissance.

Avec une nouvelle compilation à sortir sous peu, un festival qui ne va pas tarder à commencer, il était temps de rencontrer Frederic Malki, taulier de la maison, pour qu’il nous éclaire sur ses projets. On a parlé réédition, spéculation du disque et rétribution des artistes. Mais aussi digging, white label, bootlegs, cassettes éditées à cinquante exemplaires… On s’est laissé happé dans la caverne d’Ali Baba du Lab et on y a vu moult trésors.

Salut Frederic, comme je suis encore en vacances, tu pourrais t’introduire tout seul ?

Je suis : sans argent, mais je suis content… Je suis fan de musique, plutôt déviante, marginale, ou même d’avant-garde – ça peut être aussi des arts plastiques, du cinéma ou des choses comme ça. Mais là c’est vrai que je m’occupe plus en ce moment de musique. Je fais un festival justement en ce moment, où il y a aussi d’autres choses : des films, des ateliers… Et il m’arrivent aussi régulièrement d’acheter des disques à pas cher pour les passer en soirées. J’essaie de multiplier les activités autour de la musique. Je trouve en fait que la musique par rapport aux arts plastiques offre plus de possibilités pour grappiller à droite à gauche disons ; avoir un réseau indépendant et se démerder un peu par soi même.

Et toutes ces activités donc sont réunies sous le nom de Serendip Lab ?

Oui. C’est un label et à la fois un festival, on a créé les deux à peu près en même temps. En fait dès la première édition il y a cinq ans, il y avait une compilation, avec les gens qui y avaient joué. On peut considérer que c’était une première sortie du label, mais après la véritable première c’était une compilation de synthwave, en CD, qui justement précède celle qui vient de sortir, French synth lovers et ça c’était en 2012. Il y avait des groupes récents, des vieux groupes… Pour faire des ponts un peu entre les générations. Et voir pourquoi c’était toujours moderne aujourd’hui.

Serendip Lab c’est toi uniquement, ou ça tourne aussi au collectif ?

Oui, enfin c’est pas très intéressant, mais pour être précis j’avais monté ça avec mon ancienne petite amie, et puis des potes. Puis bon elle est partie à Bruxelles, et c’est vrai que j’ai un peu récupéré le truc, comme Directeur Artistique seul aux manettes, mais il y a toujours les potes pour donner un coup de main.

Et pour revenir sur les compiles French Synth Lovers, qui sont un peu les véritables sorties du label jusqu’ici, ça s’inscrit dans une lignée, non? Il y en a même eu quelques unes avant, avec en tête « BIPP » sur Born Bad…

C’est vrai que « BIPP » ça a été super utile pour faire découvrir cette scène, parce qu’ il n’y a pas eu grand chose avant ça. Il y a eu en fait une toute première compile, qui était plus mainstream mais ça n’a pas très bien marché ; « So Young But So Cold ». C’était Tigersushi qui avait fait ça. C’était genre 2001, 2002, et oui là c’était pas encore vraiment la mode. il y avait Kas Product, des trucs comme ça, c’était bien déjà ! Il y a toujours tellement de groupes intéressants et peu connus… C’est comme ça qu’avec Born Bad j’ai sorti Cha Cha Guitry, et ça c’est pareil : c’est tellement bien, ils méritaient d’exister enfin.

Ah oui, tu as participé à cette réédition ?

Oui en fait, c’est moi qui aie fait le boulot de recherche. J’avais cette cassette de Cha Cha Guitry, récupérée via des potes de la scène de l’époque, qui avaient ça dans leurs archives. Mais il n’y avait rien de marqué dessus, c’était ça le problème. J’ai donc retrouvé les mecs, le label, le producteur… En fait une fois que t’as le nom, c’est facile ; tu regardes dans les pages jaunes, Saint Etienne, le mec a pas bougé de là depuis quarante ans… et après ça je me suis occupé de la tracklist, etc. Et on a publié ça avec JB de Born Bad.

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Il y a également une autre compilation à sortir si je me trompe pas, France Chébran ?

Oui au mois de novembre, enfin cette fois ce sera la partie funky française, justement le côté un peu « ensoleillé » de la cold wave. Parce que c’est ça ; c’est les cousins de l’époque, sauf que eux n’avaient aucune honte à pactiser avec le diable ! Aucun scrupule, mais c’est ce qui est bien aussi, c’est complètement décomplexé, faire des chansons sur tout et n’importe quoi. C’est ce qui est assez rigolo. Ils ont peur de rien. Mais à côté de ça musicalement c’est super bien, les paroles sont drôles, ou même parfois sous couvert de drôlerie c’est un peu bizarre, intrigant. Par exemple il y a le morceau Qu’est ce qu’il a de plus que moi ce negro là ?, de Krootchey, qui était dj au Palace je pense. Noir, gay, il fait un truc sur l’intolérance de l’époque, mais sur un ton très humoristique. C’est une manière de faire passer la pilule, tout comme le morceau La Fourmi de Bianca, qui raconte comment elle se fait violer par ses voisins qui veulent lui voler sa télé. Mais avec un petit air un peu léger, de la grosse funk qui joue derrière, c’est assez étrange. Je peux pas révéler plus le tracklist, mais il n’y aura que des tubes.

Serendip Lab c’est donc avant tout un label de digger ?

Oui et non, parce que ça peut être du digging de choses récentes aussi. Que ce soit en compile ou en festival j’essaie toujours de mettre en perspectives les trucs, et pas juste de lesrééditer. Je veux aussi pouvoir défendre une scène actuelle active, que ce soit du breakcore, de la techno industrielle, du hiphop industriel, du glitch… Parce que tout ça me semble aussi totalement héritier de la scène cassette des années 80.

Et c’est quoi ton rapport personnel à ça, au digging ?

Je ne suis pas vraiment un collectionneur, mais c’est vrai que j’aime bien creuser. Je m’intéresse beaucoup à l’aspect historique, j’aime bien savoir ce qui s’est fait avant, avoir une idée. C’est presque de la micro histoire, des trucs qui peuvent sembler marginaux, mais c’est souvent au moins aussi important que l’histoire officielle. Et si tu te focalises là dessus, ça te permet d’avoir un autre angle d’approche de l’histoire de la musique, notamment électronique.

Ca reste de l’ordre de la démarche historique, presque journalistique.

Oui, plutôt que de simplement collectionner… C’est vrai que j’aime pas trop les collectionneurs. J’en connais qui sont cool, mais en règle générale il y a un côté un peu maniaque, monomaniaque. Pour les « vrais », ça tourne à la pathologie. Je prends ça avec la distance, il y a tellement de gens qui se disent digger… Il y en a qui sont tellement calés, jamais j’oserais prétendre être un digger à côté d’eux, et pleins qui à côté de ça… Donc c’est vrai que je ne comprends plus très bien ce que le terme signifie.

A quel moment saute-t-on le pas pour décider d’une réédition ?

Ca se fait assez naturellement… Souvent les groupes que je réédite, je les ai déjà fait jouer, par exemple on doit rééditer depuis des années un mec qu’on a fait rejouer, qui n’avait pas rejoué depuis trente ans. C’est Hypnobeat, maintenant il joue avec Helena Hauff, que je lui avais fait rencontrer. C’est quasi inédit tout ce qu’on va ressortir. De la techno avec plein de boite à rythmes, quasiment pas de mélodie… C’est super brut, ça date de 1984. Ca fonctionne comme ça, on le fait jouer, on le réédite, on le sort de l’ombre de manière générale. Avant je tenais une émission de radio aussi, sur Radio Aligre, et ça m’a permis notamment de rencontrer Atom Cristal, c’est un truc que j’ai réédité il y a un an et demi… Pareil : je l’avais interviewé, il m’avait fait écouter des archives, puis de fil en aiguille je l’ai réédité. C’est vraiment la même démarche, l’idée de déterrer des trésors, que ce soit pour les faire parler, les faire jouer ou ressortir leurs disques.

Et donc Serendip, c’est ça l’idée ? La sérendipité, c’est de trouver des trésors ?

Oui, exactement. Trouver des choses en en cherchant d’autres. Comme tu fais par exemple avec le net, ou n’importe quoi. Avec les moteurs de recherche par exemple, il y a plein de gens qui tombent par hasard sur des trucs, moi le premier. J’avais une amie qui me racontait, elle cherchait un camion à louer pour son déménagement, elle est tombée sur le super morceau de Claudette et ti Pierre qui s’appelle Camionnette. C’est l’heureux hasard.

Compilation French Synth Lovers #2 sortie sur Serendip Lab en Juillet 2015
Compilation France chébran à paraître sur Born Bad à la fin du mois.
Festival Serendip Lab du 17 octobre au 1er novembre. Plus d’infos ici
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Bonus

On a demandé à Frederic de nous faire faire le tour de la dernière compilation du label – il nous a commenté trois titres :

Malvina Melville – Fille Cosmopolite :

Celui là c’est peut-être le plus connu de la compile, typiquement français, sucré, électronique… C’est Jay Alanski, qui avait fait Banana Split de Lio. Il est également sur la compile boogie, mais je dirai pas quel morceau… C’est un mec assez polyvalent, et qui s’est par la suite un peu détourné du grand public pour tester la musique électronique et l’electronica sous un autre nom, A Remininiscent Drive, avec un EP sur le label F Com de Laurent Garnier… Oui il a quitté de Lio pour faire en 1999 un truc où il y a Dopplereffekt, et Christian Fennesz ! En même temps il est peintre photographe, entre Paris et New York. Il a tout fait, c’est étonnant.

Guignolos – C’est Papy:

Les guignolos, c’est beaucoup plus rare. C’est un peu l’histoire de comment je me suis lancé dans l’aventure: à force de chiner je suis tombé sur un disque qui s’appelait Force de Frappe. J’adorais, puis à force j’ai regardé sur internet, et j’ai vu un collectionneur que je connaissais, et qui vendait pas mal de trucs sur Discogs, des trucs un peu chers, ultra rares. Et celui là c’était le plus cher. Il valait 700 euros. A côté de ça, le mec de Force de Frappe avait un autre projet, Guignolos, avec un des gars d’Atom Cristal. Et c’était encore plus dur à trouver ça. J’ai essayé de retrouver le producteur, pour une réédition… Il avait encore tout le stock je crois, il y a du en avoir 50 dans le commerce. Je l’ai retrouvé finalement en novembre, décembre, il avait déménagé de Paris, je suis allé le voir à Lille, et j’ai récupéré le stock. Puis je l’ai réédité. L’autre face s’appelle Papy Computer, c’est beaucoup plus cosmique.

XXe Siècle – Android Blues

Ca doit être le morceau le plus rare de la compile. Cette fois c’est une cassette qui avait été édité à cinquante exemplaires, une démo. Il y a peu d’infos donc, si ce n’est que sur cette cassette il y a un morceau de Force de Frappe en Allemand, et c’est le meilleur. C’est totalement introuvable.Le mec est mort quasiment le jour de la sortie du Atom Cristal. Le jour de la release party précisément… Enfin il a du mourir avant peut-être, c’est ses voisins qui l’ont retrouvé plusieurs jours après. Il était coupé du monde, ça faisait des années que j’essayais de le joindre, comme beaucoup d’autres labels. Tout le monde voulait le rééditer, mais il était super compliqué le mec. Il voulait n’avoir aucun contact, et à la fin juste, apparemment il aurait téléphoné à quelqu’un en disant « ouais, on essaie de m’arnaquer »… Bref, les messages sont pas parvenus, c’est un peu dommage.

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