J’avoue ne pas avoir suivi dans les moindres détails la carrière discographique de John Cale. Néanmoins, je sais qu’il joue de l’alto sur Venus in Furs, et qu’il est en grande partie responsable du son du premier album du Velvet Underground. Je sais aussi qu’il a arrangé « Desert Shore », le chef d’oeuvre de Nico, et donc Janitor of Lunacy. Mais maintenant je sais aussi qu’il s’est autotuné la voix sur December Rains, pour un résultat entre Kanye West et Peter Gabriel. Ecoutons plutôt ce qu’il chantait dans sa jeunesse, la mélopée archaïque de Venus in Furs.

Revenons à l’album. Cela commence par I wanna talk to U, et d’emblée l’oeil tique sur ce “U”, évocateur au choix de Prince (When 2 R in love) ou des 2B3. A-t-on le droit d’utiliser ce genre de graphie dans un titre de chanson lorsqu’on mesure plus de 1m58? Et d’abord, est-ce que les Pink Floyd ont écrit Hey U ? Une descente d’accords encore plus empruntée que l’autoroute A6 un jour de départ au ski, à peine agrémentée d’une cocotte funky molle comme un vieille gelée anglaise et déjà une première sortie de route embarrassante, dès la deuxième minute. Le pauvre Cale qui pousse sur sa voix pour nous sortir un « again » effrayant. Va-t-il succomber, là, dés le premier titre ? L’agonie d’une voix, malsain comme un snuff movie, mais en chanson. Quand aux paroles : « Hey toi, attends / Je veux te parler ».

Scotland Yard sonne déjà un peu mieux. Un peu comme ce que Bowie imaginait être l’avenir de la pop dans la fin des années 90. C’est parfaitement rétro futuriste, charmant comme un film de science fiction à la date de péremption dépassée et qui prédirait l’arrivée du minitel. Quand à Hemingway, voilà l’occasion de se rappeler que Cale est davantage intéressé par la production et les arrangements que tout le reste. Mélodie, voix, paroles, rien ne semble relevé d’une nécessité particulière, sinon celle de faire rentrer dans un format pop-rock ce qui est en réalité la tentative de symbiose harmonique d’un piano joué avec les coudes, de choeurs féminins, du trip hop 90’s… Et d’une paire de maracas.

Quatrième titre déjà, c’est le moment d’attaquer le pudding.

John-Cale-Shifty-Adventures-In-Nookie-Wood-608x608Du calorique, du costaud, du nutritif. Avec les arrangements de Face to the sky, il y aurait de quoi orchestrer six albums de Mylène Farmer. Une boîte à rythme Mobyesque programmée au poil et intégrant des éléments de musique concrète stéréophonique sur un fond d’arpèges de piano auquel répond une basse fretless qui disparaît dans des choeurs synthétiques, et c’est le drame. Cale qui apparaît, léger comme crème anglaise, la voix nimbée dans l’autotune, séduisant comme un Riff Raff en bas résille.

Je n’ai rien contre l’autotune, je trouve l’engin assez amusant, notamment dans l’usage que peut en faire Kanye West. Déshumaniser la voix, faire de son organe une sorte de kazoo électronique. Pourquoi pas. Mais ce qui reste sexy chez Rihanna devient odieux appliqué à l’organe d’un vétéran septuagénaire. Sur Nookie wood, autre problème encore. C’est à la fois inaudible comme du Autechre, et soulant comme du Bananarama. Il n’y a rien qui ne soit particulièrement aventureux dans le domaine de la composition, mais c’est des lignes et des lignes de protools qui sont envoyées dans la tronche de l’auditeur. Voix pitchées à la ASAP Rocky, schronks divers, clochettes, choeurs de fausset, lasers en tout genres.

J’ai souvent été attiré par les formes extrêmes de l’expression musicale, découvrant le jazz par Ornette Coleman en free avec Pat Metheny, sombrant très profond dans le black metal pour finalement redécouvrir qu’il n’y avait rien de plus hardcore qu’un bon vieux tube de Fleetwood Mac. Mais ce disque de John Cale est au dessus de mes forces. Nous parlons de l’homme sans qui Nico aurait fait de la disco planante, et Lou Reed un chanteur de charme pour dames, en simplifiant un peu. Mais Cale seul, c’est une catastrophe. Un appel à l’aide presque. Il y a pourtant bien des jeunes chanteuses incapables de composer le moindre titre ni d’écrire la moindre chanson et qui serait ravi d’être prise en main. Pourquoi ne fait-il pas ce que Geoff Barrow a fait avec Anika ? Peut être parce ce dernier tentait déjà de refaire ce que Cale avait fait avec Nico… Bref. « Shifty adventures in nookie wood » est le disque le plus douloureusement mauvais que j’ai jamais écouté, et par cela même, il est assez troublant.

John Cale // Shifty adventures in nookie wood // Domino
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