Après un précédent disque résolument fadasse (Object 47), Red Barked Tree est l’un des derniers sursauts d’orgueil d’un groupe désormais culte. Plus pop, et pourtant moins populaire, le groupe signe un disque excellent. Pas brillant. Un dernier râle avant l’inévitable : Wire n’est plus.

Les trois garçons sont la moelle épinière de ce qu’une bande de ronds de cuir géronto-rock-critics appellent aujourd’hui le “post-punk”. Derrière cette titraille carrément fourre-merde se cache un pseudo-courant  nébuleux à souhait qui, bon gré mal gré, peut inclure d’antithétiques Wire et Bloc Party, Gang of Four et Blondie, Public Image Ltd et Pavement. C’est vous dire la balourdise du concept, mais admettons. Wire donc, égérie d’un hypothétique  « post-punk », est aussi et surtout à la pop underground ce qu’Hugo Ball est au Dada : entendez, le discret fondateur. Le dernier rejeton, Red Barked Tree, semble avoir à cœur de nous le rappeler : Wire, Back To The Roots.

Ainsi, l’album esquisse en guise d’aurore, une petite crypto-romance (« please take your knife outta my head », semble supplier Colin Newman) d’un cynisme pétrifiant. Et  v’là qu’on se balade l’air de rien sur une tiny-pop opaline quasi-soupeuse. C’en est pourtant romantique au sens wagnérien du terme, établissant que derrière l’appropriation d’accords basiques se révèle une dramaturgie de sa propre psyché. Une mélopée valsant de l’ivoire à l’ébène, faussement rassurante, glauquement badine, forcément géniale.

Tout commence plutôt bien, et je suis déjà tout sourire lorsque Two Minutes, Moreover, Bad Worn Things (qui aurait pu se retrouver sur le Tonight de Franz Ferdinand) et A Flat Tent m’emplissent joyeusement les oreilles de foutre tant les grands coups de boutoir du vrai Wire, père de Pink Flag, sont obscènes et violents. Des hurlements nerveux So arty & So british, entre Art Brut et The Rocky Horror Picture Show, d’une efficace et orgasmique simplicité. En fermant les yeux, on en vient  à discerner le galbe des Buzzcocks.

Down To This et Red Barked Tree (la chanson cette fois – faut suivre), dans une moindre mesure, sont de cette même lignée, capables de ramener à la surface nos souvenirs immergés, ceux qui conscientisent ce flot de malingres primitifs qui auraient oublié à quel point Wire a pu servir de port d’attache aux groupes de rock actuels, Black Rebel Motorcycle Club en tête de gondole. Puis, non sans une certaine incohérence (que je concède bien volontiers), Wire se paye le luxe d’une exquise pop so nineties, un Clay capable de nous vendre allègrement un germe de rêve tourmenté, auxquels même les plus sceptiques ne sauraient faire injure. Ultime sommet de cette ascension mélodique, le morceau se constitue en un océan ondoyant de beauté, zénith inaccessible à la suite duquel n’était de toute façon possible que l’ingression.
Pourtant, passée la première écoute (11 chansons torchées en à peine une demi-heure), redescend dramatiquement la pression. Trop-plein d’endorphines sans doute, j’ai la trique qui dégringole aussi vite que la barrière du péage de Saint-Arnoult un jour de départ en vacances. Et je culpabilise. Un truc va de travers. Mais quoi ?

Victimes de leur propre génie ?

Le problème, quoiqu’on en dise, ne réside pas dans les rares loupés de ce disque. Je vous parlais de soupe, et pensais naïvement échapper à ses saveurs rances. Alors évidemment, comment ne pas se noyer dans le potage à l’écoute d’un Now Was, lorsque suffoquant d’effroi, j’aperçois Adapt, qui n’a semble-t-il d’autre bienveillance que d’allonger la durée de mon naufrage ?
Mais cela ne fait tout juste que deux chansons à oublier dans cet opus, de prime abord très réussi, dont je garde pourtant un goût très amer. Je réécoute donc l’album, encore, et encore, et encore… à la recherche du mal absolu, en vain.

Enfin, comme dans toutes les histoires d’amour, c’est une fois passée l’euphorie des débuts que l’on comprend : 39 minutes durant, Wire n’aura de cesse de se battre contre ce complexe de supériorité, pédalant timidement dans la mélasse, le dos de la main devant un visage où l’on croit discerner une bouche qui chuchote : « désolé d’exister ». Vous comprendrez qu’il m’est éthiquement impossible de vous faire croire que ce disque est une pépite (j’étais pourtant bien parti), pour la simple et bonne raison qu’il sort avec une bonne quinzaine d’années de retard sur son temps. Red Barked Tree est un album BCBG qui ne sera sans doute encensé que par un microcosme de fans, ni plus ni moins.
Libre aux quelques vieux de la vieille de se palucher imperturbablement toutes mèches grises et grasses dehors, toujours persuadés qu’il existe une intangible sacralité dans la musique, que même les maigreurs les plus alarmantes ne sauraient venir profaner. Mais Wire est bien au-dessus de ces diktats de cols-blancs que décorent des badges de Nick Cave.
L’indéniable finesse de ces quatre anciens étudiants de l’école d’art de Londres est telle qu’il serait insultant de ne pas en souligner les travers. Le géant Wire ne s’assume plus et se plante le cul coincé là, entre punk et britpop. Depuis près d’une décennie, la bande met, d’album en album, un orteil après l’autre, lentement les pieds dans l’eau. Au risque qu’elle refroidisse.

Ce que l’on croit de la vanité résulte souvent, comme le disait Peyrefitte, d’un complexe d’infériorité. Du complexe inverse ne découle alors que la retenue. Dommage. Un peu plus, et je vous aurais conseillé de l’acheter.

Wire // Red Barked Tree // Differ-ant
http://www.myspace.com/wirehq

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