Chaque année, les Dieux de la musique se réunissent pour un congrès interprofessionnel avec cacahouètes et sacs à vomi afin d’élire l’objet qui n’aurait jamais du sortir de l’usine, le disque avec tellement de défauts de fabrications que même l’association de 60 millions de consommateurs hésite à porter plainte. Certes nous ne sommes qu’en février, mais le « Dreams » des Danois de Who Made Who porte tellement mal son nom qu’on hésite à poursuivre.

En fait si, on va poursuivre un peu pour expliquer à quel point ce disque mériterait de finir en frisbee, ou au commissariat. Des mauvais disques, il en sort tous les jours et on ne prend pas toujours le temps de s’en émouvoir ; il faudrait dès lors huit jours par semaine pour abattre consciencieusement le boulot et il y a aurait un risque de combustion spontanée, on se transformerait en croquemitaine des platines à la Christophe Conte et c’en serait foutu de la curiosité, on tirerait sur tout ce qui bouge comme un enfant soldat en Afghanistan.
Une fois l’impasse faite sur tous les disques médiocres même pas assez mauvais pour être achevés à la crosse, reste une poignée de disques tellement putassiers que vient parfois l’envie de s’en faire un, juste pour le plaisir d’offrir, parce que sinon côté mélodie et ambition, y’a vraiment rien à recevoir. Souvenez-vous de Who Made Who, trio danois ayant débuté sa carrière avec un disque éponyme qui sonnait comme du Pink Floyd gonflé à l’hélium, bon c’était fantastique. L’Europe occidentale découvrait un peu tardivement, au milieu des années 2000, qu’il existait autre chose que des sandwichs bio à Copenhague. Dans la foulée, le petit blanc découvrirait que Who Made Who était l’arbre qui cachait la forêt nordique, que Fever Ray Roll The Dice étaient encore plus perchés que nos trois incognitos ; bon ça nous avait quand même fait la semaine cette connerie de premier disque, et c’est suffisamment mémorable pour qu’on s’en souvienne huit ans plus tard.

Parce qu’à l’instar du visage de Michael Jackson il faut bien évoluer, les Who Made Who ont depuis publié d’autres disques aux sonorités différentes, que j’ai écouté d’une oreille distraite ; d’une part parce que le prix du billet pour Copenhague n’est pas forcément donné, de l’autre parce qu’on n’a pas toujours le loisir de tomber sur un disque au moment où il faudrait. Comme disait l’autre, dans un langage de poissonnier, « on ne peut pas toutes les baiser ». C’est vrai.
Puis était sorti de nulle part un titre, un seul, qui avait rebattu les cartes. Every minute alone, extrait d’un EP (« Knee Deep », 2011), petit iceberg de dépression à la dérive dans les eaux tropicales ; quelle claque ! Des glaçons comme ça, on n’en pond pas tous les quatre matins et les Who Made Who donnaient l’impression d’apprendre que leurs mamans s’étaient fait kidnapper par des extraterrestres sans avoir le temps de préparer le souper ; bref le moral ne semblait pas au plus haut mais les chansons, au moins, en sortaient grandies.

Ce flash-forward terminé, on en arrive péniblement à « Dreams », disque aux sirènes hurlantes qui fait l’effet d’une boîte de tranquillisants dilués dans un cocktail de discothèque du périphérique. Synthés pompeux, horribles vocoders arrivant dix ans après la guerre à tel point qu’à côté même Kayne West ressemblerait à De Vinci, chœurs d’Ethiopiens chopés à la sortie d’un métro de Brooklyn, complet reniement de l’indie au profit d’un son mainstream avec voix doublée et guitares maigrelettes. Se tromper, okay, mais se perdre à ce point là, c’est presque risible. Allô, y’a-t-il un Directeur Artistique à bord de l’avion ? Pas vraiment. Car comme d’autres groupes avant eux, les Who Made Who ont décidé de fonder leur propre label. Les historiens ont beau prouver exemples à l’appui – Led Zeppelin et les Rolling Stones étant les plus beaux cas d’école – que rares sont ceux à savoir manier instruments et fichier Excel avec la même dextérité – LCD Soundystem est l’un des rares contre exemples – voilà que le trio sort l’artillerie lourde pour ratiboiser tout ce qui a fait son succès. Au secours, donnez moi un seau.

WhoMadeWho-Dreams-298x300« Nous pensons qu’il n’y a plus aucune raison de nous considérer comme un groupe underground » dit dans la bio l’un des membres du groupe, qu’on suppose être le leader pour affirmer une telle connerie sans peur de se faire licencier par ceux qui auraient décidé, dans un élan de lucidité, de réécouter leurs propres bandes. Après un début de carrière prometteur, les voilà donc tournés vers une programmation sur Virgin Radio ; ça donnerait presque l’impression que le type que vous avez invité à dîner est venu pour pisser dans le service à champagne. Et c’est pas fini, elle est vraiment formidable la bio qui accompagne cette horreur de « Dreams » : « Le but avec chaque album, c’est de tout doubler : les followers sur Facebook, les vues sur Youtube, les ventes d’albums, tout » confie le batteur et producteur de Who Made Who, et si nous ne réussissons pas en un an, nous arrêtons le groupe ». Après avoir découvert le concept de l’artiste-entrepreneur qui n’a besoin de personne, l’heure est venue de passer au bilan comptable : arrêtez tout les mecs. De la même manière que 50 millions de fans ne peuvent avoir tort, un groupe de bandits-manchots peut parfois aussi complètement se planter. Et accessoirement, dénués de garde-fou, écrire un disque pour rien.

Allez, salut les Who Made Who, merci pour la blague. Remballez votre disque de rigolos qui se prennent trop au sérieux, on se revoit pour la sortie du best-of.

Who Made Who // Dreams //  Differ-Ant
http://www.whomadewho.dk/

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