De la Guadeloupe au Sénégal en passant par Rio de Janeiro, l’homme décédé en 2014 des suites de la maladie de Parkinson n’a, en fait, jamais su rester en place. Ces multiples poinçonnages sur son visa se retrouvent aujourd’hui tous rassemblés sur « Pierre Vassiliu en voyage », deuxième volume plus africain des compilations éditées par Born Bad pour rendre à l’homme derrière la moustache, et qu’on a longtemps pris pour un baltringue.

C’est peut-être parce qu’il a commencé par devenir apprenti jockey au début des années 50, mais Pierre Vassiliu aura toujours été à cheval entre différents genres musicaux, hésitant entre la poésie et la blague, Bézu et Léo Ferré, le tube Qui c’est celui-là (qui le fera connaître autant qu’il le tuera) et toutes les merveilles exotiques qu’on retrouve aujourd’hui concentrées sur « Pierre Vassiliu en voyage ».

Faisant suite à « Pierre Vassiliu Face B, 1965-1981 », sorti en 2018, cette nouvelle pierre tombale confectionnée par Guido Minisky (Acid Arab) et JB Guillot (Born Bad) s’avère somme tout encore plus surprenante que la première. Une grande partie de l’histoire de l’Astérix de la variété française ayant déjà été racontée ici, on ne s’étendra pas trop sur cette drôle de vie de bohème menée par cet adepte des grivoiseries et du carpe diem (deux termes qui vont mal avec la notion de carrière), mais si « Pierre Vassiliu en voyage » est notable, c’est parce qu’on y entend en filigrane tout ce qui s’est passé dans la vie personnelle de Vassiliu ; ses obsessions pour le dépaysement et, à l’image de son album éponyme de 1978, les déménagements. Il y en aura beaucoup, mais étonnamment, c’est avec un titre sous haute influence brésilienne de 1969 enregistré pour Pierre Barouh qui rêve du premier album de bossa en français. Ca s’appelle Initiation, et cette première surprise porte tellement bien son nom.

C’est qu’à l’inverse d’un Christophe, taillé de son vivant dans le marbre élégant de la sculpture dandy éternelle, Vassiliu a longtemps été méprisé, puis oublié. C’était pourtant tout sauf un mou garou, et c’est que ce que prouve le second titre L’oiseau (extrait de « Déménagements ») où l’on a vraiment l’impression d’entendre une version funko-new-yorkais des Aventures extraordinaires d’un billet de banque de Lavilliers. Ca fait déjà 2-0 pour Vassiliu, et nous ne sommes qu’au deuxième titre. La suite est à l’unisson. On a même parfois l’impression d’écouter Miles Davis période drogues avec Herbie Hancock et ses lunettes de soudeur, comme sur Pierre, Bats ta femme, qui prouve que cet homme n’était clairement pas fait pour l’époque actuelle. Putain, ça cogne – on parle de la section rythmique – et surtout dans la tête de ceux qui ne voyaient encore de lui que le côté amuseur des fêtes de village.

« Il n’a jamais trop vendu explique dans les passionnantes notes de pochette confectionnées par Guido son fils Clovis, j’ai un souvenir d’enfance de lui qui appelle son impresario au téléphone pour connaître les chiffres de vente de son dernier disque. Il raccroche, l’air triste. Mille cinq cent copies. Ce n’était rien. Après les années 80, il n’y avait plus rien. Et pourtant il faisait au minimum cent concerts par an. Un de ses agents, qu’il surnommait Madame Soleil, me disait: “Ton père, j’ai jamais vu un mec qui fait autant d’efforts pour saccager sa carrière ». Pour la carrière, maintenant qu’il est mort, c’est évidemment foutu, mais les voyages brésiliens, africains et étrangers du troubadour permettent de le replacer maintenant à la bonne hauteur, aux côtés du patron de Saravah, Christophe et même Dashiell Hedayat, pour ne citer que les Gaulois les plus esthètes de leur génération.

C’est dans son corps joufflu de partout que Vassiliu a su puiser la force de s’extirper d’un système que lui-même méprisait. A l’inverse d’un Ferré se foutant de la gueule de son propre label sur Monsieur Barclay, Vassiliu, un temps signé sur la même maison de disque, préfèrera dès le début des années 80 s’envoler. Cela s’entend assez bien sur le bijou Mange pas les bras, titre anti-colonialiste évoquant les touristes français souhaitant visiter l’Afrique comme on aurait visité un zoo ; une critique d’Instagram et de Yelp avant l’heure ! C’est ce côté visionnaire, pas forcément pour les chansons à texte, mais pour les influences glanées pendant toute une vie chaotique (pognon, femmes, boites postales) que raconte ce second volume édité chez Born Bad. Et contrairement au titre présent sur le tracklisting, ce garçon était tout sauf bête. Avec tout ce travail de réhabilitation, Guido et Guillot peuvent bien se frotter les mains, plus personne ne devrait jamais demander qui c’était, celui-là.

Pierre Vassiliu en voyage // Sortie de la compilation digital, CD et vinyle chez Born Bad le 5 décembre.
https://shop.bornbadrecords.net/album/en-voyages

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